Pauline Curnier-Jardin

par Sarah Matia Pasqualetti

Pauline Curnier Jardin

par Sarah Matia Pasqualetti

« Si l’art a le pouvoir de renverser collectivement les cadres de la légalité, alors je continue à y croire très fort », déclare Pauline Curnier Jardin. L’artiste s’intéresse aux interstices où des solidarités dissidentes peuvent échapper aux lois sociales, morales ou politiques qui déterminent ce qu’un corps peut désirer, faire ou être. Ses films et installations mettent en scène des désirs anarchiques et résistants, capables de fissurer les structures du pouvoir. Face aux dispositifs de contrôle et aux contradictions administratives qui régissent nos vies, elle propose des communautés en fête, dont le caractère hors-la-loi devient autant une stratégie de survie qu’une forme de joie partagée.

Entre cinéma du réel et fiction onirique, ses personnages féminins se métamorphosent dans des épopées baroques peuplées de saintes et de prostituées, de déesses et de détenues, de folles et d’héroïnes, de mères et de sorcières. Performance théâtrale, humour caustique et érotisme s’y mêlent pour faire surgir des corps qui se déguisent, jouissent, hurlent et transforment leur vulnérabilité et leur colère en puissance collective. Il n’est pas anodin que le M HKA d’Anvers ait intitulé sa rétrospective de 2025, consacrée aux vingt dernières années du travail de l’artiste, « The Associations of Pauline Curnier Jardin » : chez elle, l’art se construit avant tout comme une pratique collective, à l’instar des processions, des carnavals ou des rituels populaires et religieux qui font l’objet de ses recherches. Spiritualité, folklore et esthétique camp nourrissent des narrations burlesques où des figures archétypales sont sans cesse renouvelées, détournées et corrompues.

Feel Good Cooperative (en collaboration avec Empower Foundation), Ambassadors Liu et Giuliana shaking hands, Chiang Mai, 2025, Working material pour la Biennale de Phuket, Thailande 2025

L’ambiance carnavalesque qui traverse l’œuvre de Pauline Curnier Jardin propose le rire comme un outil de renversement critique, brouillant les hiérarchies et permettant de tourner en dérision aussi bien les récits ayant façonné les stéréotypes féminins que l’idée même d’une essence supposée du féminin. Cette logique apparaît avec force dans Jeanet Film Adulte (2025) réalisé à Alost après trois années de collaboration avec les habitants de la ville et produit dans le cadre de l’exposition « Dress to Kill » au NW – Open House for Contemporary Art and Film (Aalst, Belgique). Le film prend pour point de départ le carnaval local, aussi célèbre que controversé. L’artiste s’intéresse au troisième jour des fêtes, le Vuil Jeanet, où des hommes se travestissent en caricatures de femmes, en particulier des mères indignes, des clochardes et des putes. Le film mêle grotesque et outrance : génitaux prothétiques et seins en plastique composent un théâtre sale et brutal révélant la violence des clichés sociaux qui, lors du carnaval, sont à la fois rejoués et poussés à l’excès.

Parmi les associations qui accompagnent le travail de Pauline Curnier Jardin, le collectif Feel Good Cooperative occupe une place importante. Fondé à Rome avec une urbaniste et des travailleuses du sexe trans colombiennes, il considère que le travail du sexe implique une véritable expertise artistique du maquillage, de la lumière, du costume et de la mise en scène de soi. Invité à la Biennale de Thaïlande (Phuket, 2025), le groupe imagine une alliance diplomatique avec l’organisation militante EMPOWER. La rencontre des « Nations-Unies du travail du sexe et de l’art » est performée en rejouant les codes protocolaires des représentations officielles du pouvoir étatique et royal (avec écharpes, installations florales et portraits officiels), par les ambassadrices Liu et Giuliana, cette dernière ayant dû traverser de longs mois de démarches bureaucratiques afin d’obtenir la naturalisation italienne lui permettant de voyager. Entre parodie et affirmation politique, l’œuvre montre comment l’art peut déplacer les cadres légaux, contaminer les symboles institutionnels et ouvrir de nouveaux espaces d’alliance.

Avec Fireflies (Lucciole) (2021), premier film réalisé par le collectif Feel Good Cooperative et montré à la Biennale de Thaïlande, Pauline Curnier Jardin transforme une scène nocturne aperçue au détour d’un virage en un cabaret érotique de gogo-danseuses au milieu d’une végétation sauvage. Dans la périphérie romaine, les corps des travailleuses du sexe apparaissent fugitivement dans les phares des voitures puis, illuminés par des torches ou de la peinture fluorescente, disparaissent dans la broussaille. Maîtresses de leur entre-sort, elles évoquent des créatures nocturnes, animales, magnifiques et sensuelles. Le film capte cette chorégraphie lumineuse où les torches deviennent à la fois outils de séduction et langage secret, servant aussi à signaler la présence de la police ou sa propre localisation.

Ce virage nocturne fait ainsi surgir en creux l’ironie du titre de l’exposition « Virages Vierges », actuellement présentée au Palais de Tokyo1, qui associe l’idée patriarcale de la virginité – comme pureté ou territoire prétendument inexploré – à des corps marginalisés et des trajectoires déviantes, retournant contre elle-même la logique coloniale de la conquête. L’exposition est construite comme un récit dont les chapitres sont à traverser physiquement. Conçus avec Rachel Garcia, collaborateur·ice de l’artiste depuis quinze ans, les décors immersifs fonctionnent pour Pauline Curnier Jardin à la manière de « simulateurs des fêtes foraines : des petits habitacles hétérotopiques capables de matérialiser les rêves et croyances en la troisième dimension du film ».

Installé dans une structure inspirée du Colisée, le film Fat to Ashes (2021) confronte le public à une architecture monumentale recouverte d’une laine évoquant autant la barbe à papa que des coulées de gras. Vestige d’institutions à la dérive, l’amphithéâtre devient ici à la fois lieu du spectacle et de la mise à mort, mémoire des combats antiques comme des corridas auxquelles l’artiste assistait pendants son enfance arlésienne. Le public y pénètre par des ouvertures rappelant un sexe féminin, avant de découvrir un intérieur rouge et charnel, tandis que les structures métalliques et le foin nous placent au milieu d’une cage d’élevage. À partir d’images documentaires – de la procession catanaise pour sainte Agathe (martyre au corps mutilé), du carnaval de Cologne et de la tuaille traditionnelle du cochon – retravaillées par un montage hallucinatoire, Pauline Curnier Jardin construit une cosmogonie où corps humains, chairs animales, rituels religieux et excès carnavalesques se confondent. En faisant apparaître fête et sacrifice comme intimement liés par l’horrible beauté d’une violence spectacularisée, Fat to Ashes pose la question de la « jouissance collective du regard » sur les atrocités du passé et du présent.

Avec Il Paravento (2024), Pauline Curnier Jardin interroge les conditions de visibilité des corps marginalisés. Comme le souligne la curatrice Daria de Beauvais, le mot anglais screen « désigne simultanément l’écran qui montre et le paravent qui cache », il permet donc à la fois d’exposer et de dissimuler. Objet sensuel et ambigu, le paravent présente les costumes utilisés dans Le Colonne della Colombo (2026), le dernier film du collectif Feel Good Cooperative, qui redonne le pouvoir de décider de leur apparition à des corps constamment réduits au regard de l’autre : « Tu n’es visible qu’aux yeux de ceux qui veulent te faire du mal », nous dit la travailleuse du sexe Alexandra Lopez. Avec ses collègues, le 12 octobre – date du Columbus Day –, elle a investi la via Cristoforo Colombo, avenue monumentale dédiée à « ce con qui pensait être arrivé en Asie » et héritée de l’urbanisme fasciste de l’EUR2 à Rome : le quartier, qui symbolise l’idéologie du régime et l’expansion coloniale, est également connu comme lieu de prostitution nocturne. Pour la première fois de leur vie, les membres du groupe ont eu l’autorisation de travailler (artistiquement) sur leur lieu de travail. Rejouant l’idée de Curnier Jardin selon laquelle « performer dans un espace, c’est le transformer », ce contre-récit antifasciste et anticolonial ouvre la possibilité à des corps invisibilisés et expulsés de l’espace public de devenir enfin les auteurs de leur propre représentation.

6. Pauline Curnier Jardin & Feel Good Cooperative, Le Colonne della Colombo, 2023, photographie. Performance commissionnée par LOCALES dans le cadre d’If Body 2023 (Rome). Crédit photo Angela Scamarcio

Le film est présenté dans une crypte inspirée par un cinéma clandestin découvert sous le Trocadéro. Cet espace souterrain, qui rappelle à la foi une grotte, une discothèque et un bunker, est pensé comme le négatif du Colisée : là où l’arène expose et affirme le pouvoir, la crypte dissimule un espace secret de réappropriation et de liberté.

L’exposition nous entraîne enfin dans un conte contemporain de la forêt, où les transformations ne sont pas celles des petites filles ou des princesses, mais celles des vieilles Peaux de Dame (2018), qui évoquent des poupées gonflables dégonflées et hantent les arbres, tels de drapeaux en hommage à la transition physique et symbolique de la ménopause.

La joie irrévérente de ces silhouettes dansantes, relâchées et ridées, est la même que celle des protagonistes de Qu’un sang impur (2019), relecture d’Un chant d’amour de Jean Genet, court-métrage de 1950 censuré pour sa représentation explicite du désir homosexuel entre détenus sous le regard voyeur d’un gardien. Aux jeunes prisonniers du film original succèdent ici des femmes âgées dont le désir se manifeste par un sang qui s’écoule, malgré l’arrêt supposé de leurs menstruations. Tourné dans une ancienne prison utilisée par les nazis, puis par la Stasi, le film réunit des femmes allemandes ayant grandi dans l’ombre de ces régimes. L’artiste joue alors sur l’ambivalence entre cellules carcérales et biologiques : l’histoire circule de cellule en cellule et imprègne les corps. Comme pour se purifier des fantômes avec lesquels elles ont été obligées de vivre et de se constituer, ces femmes se donnent d’abord du plaisir, puis elles s’échappent vers le Teufelsberg, colline artificielle3 berlinoise liée à des rituels féministes et sorciers, où leurs cris éclatent en une clameur collective de colère et de libération.

Les œuvres de Pauline Curnier Jardin fouillent les entrailles, les déchets, les marges et les zones troubles de l’inconscient collectif pour y faire surgir des formes de vie et de mort insoumises. L’énergie d’un « ça » plus dionysiaque que freudien se libère : ça coule, ça crie, ça dépasse, ça rit, ça dégouline, ça transpire, ça glisse, ça fond, ça danse, ça colle, ça dérape, ça pleure, ça tourne, ça ne tient plus. Ses œuvres fonctionnent alors comme des espaces de débordement pour une matière informe et excessive – celle des désirs, des rêves et des rages – qui refuse obstinément toute forme de contention, jusqu’à faire éclater les cadres mêmes qui prétendaient l’enfermer.

  1. Pauline Curnier Dujardin, « Virages Vierges », commissariat : Daria de Beauvais, Paris, Palais de Tokyo, du 3 avril au 13 septembre 2026.
  2. L’EUR (Esposizione Universale di Roma) est un quartier du sud-ouest de Rome qui devait servir de vitrine architecturale au régime fasciste ; aujourd’hui il est le quartier des affaires et des ministères.
  3. Le Teufelsberg a été érigé par les Alliés après la Seconde Guerre mondiale avec les gravats de Berlin pendant les vingt années de reconstruction de la ville.


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