Jean-Alain Corre

par Vanessa Morisset

Jean-Alain Corre avec la complicité de Gaëlle Obiégly, Hibou TV Show, Bétonsalon, du 6 février au 18 avril 2026

Commissariat : Vincent Enjalbert, Elena Lespes Muñoz, Émilie Renard

Des mots et expressions, fragments de paroles entendues, trottent dans la tête en sortant de l’exposition, qu’ils soient de l’ordre du constat étonnant, « quand la dent devient textile », du bon conseil, « respirer plus, moins ramper », du statement, « j’observe le monde dans une perspective “déchètiste” », voire de l’introspection, « et si je préfère les cigarettes aux légumes ? ». Ils concentrent en eux le ressenti pluriel de l’expérience que l’on vient de vivre, un parcours au sein d’une installation qui comporte des dessins, des peintures, des sculptures, des vidéos, en somme les composantes d’une exposition polymorphe, comme souvent chez Jean-Alain Corre, mais ici immersive, d’une manière bien particulière, évoquée par le titre : on a l’impression de s’être promené·e dans l’équivalent spatial d’une grille de programme télé1.

Vue de l’exposition « Hibou TV Show » de Jean-Alain Corre, Bétonsalon — centre d’art et de recherche, Paris , 2026. Photo: Nadezhda Ermakova

Plusieurs couches se superposent et interfèrent (magie des ondes ?!). On est dans un centre d’art. On est dans une exposition. On est dans un décor de studio télé. On est face à la retransmission d’un show enregistré auparavant à l’endroit où on se trouve. Tout est clair et pourtant tout circule tellement que tout n’est plus si clair. On voit des hiboux partout. Au milieu, on se demande : « Suis-je un·e visiteureuse d’exposition, suis-je un·e acteurice, suis-je un·e téléspectateurice… ou suis-je un·e fan ? »

Pour démêler la situation, il peut être intéressant de replacer le « Hibou TV Show » dans l’histoire de ses protagonistes : le centre d’art, l’artiste, le hibou, sans oublier la stagiaire.

Depuis quelques années, l’un des axes de travail de Bétonsalon (qui est un « centre d’art et de recherche ») consiste en une réflexion sur la performativité du centre d’art lui-même, c’est-à-dire la manière dont chacun et chacune dans l’institution, endossant son rôle, construit un contexte de réception des œuvres, de monstration et d’expérimentation. L’une des sources d’inspiration est la thérapie institutionnelle2, qui a fait l’objet d’une conférence centrée sur l’un de ses inventeurs, François Tosquelles, donnée par Joana Masò et Florian Fouché dans l’exposition de ce dernier, début 20253. Auparavant, en 2023, il y avait eu l’exposition consacrée à la compositrice états-unienne Pauline Oliveros, qui superposait elle aussi plusieurs couches ou plusieurs approches possibles, notamment avec des installations (œuvres de Konstantinos Kyriakopoulos) qui constituaient autant une exposition qu’un décor à activer lors de rencontres et d’expériences d’écoute4. Et encore deux ans auparavant, l’exposition collective « Le corps fait grève » revenait sur la vulnérabilité des corps autant que celle du centre d’art5. En écho à cette autoréflexion de l’institution, en tant que visiteureuse, on est amené·e à se demander quel rôle on préfère jouer quand on passe du temps dans une exposition : est-ce qu’on cherche à se couper du monde, en esthète qui admire une production finie ou, au contraire, est-ce qu’on essaie de mieux le comprendre grâce à une sorte d’œuvre-laboratoire ?

Vue de l’exposition « Hibou TV Show » de Jean-Alain Corre, Bétonsalon — centre d’art et de recherche, Paris , 2026. Photo: Nadezhda Ermakova

Bon, ces considérations semblent bien sérieuses pour parler d’une exposition dont l’une des effigies est un hibou de dessin animé. En effet, l’une des premières vidéos sur laquelle on tombe en entrant est un épisode de Hibou TV intitulé « Birthday Party » (2026). Sous la forme d’une animation (assistée d’une IA), l’artiste met en scène deux hiboux qui atterrissent devant le centre d’art et nous emmènent avec eux déambuler dans le 13e arrondissement (en quête de quoi ? Je n’en dis pas plus…).

Mais le cœur de l’exposition est donc le plateau d’enregistrement de ce qui est désigné comme le « prime », un talk-show enregistré ici même, dans ce décor du centre d’art cloisonné par des pans de tissus et meublé d’un comptoir fabriqué en cartons à pizza (on comprendra pourquoi en écoutant l’animateur du show), avec une régie qui a l’air improvisée, mais qui est bien équipée et en état de fonctionnement. À vrai dire, tout donne une impression d’improvisation, mais en même temps d’une installation très soignée, investie jusqu’au moindre détail. En cela, l’exposition relève d’un genre où « the making is the show6 », une œuvre dont le résultat est perpétuellement en train de se faire – m’est venue à l’esprit le souvenir de la série de Liv Schulman, Brown, Yellow, White and Dead7 où, dans un décor en carton, une équipe essaie tant bien que mal de réaliser un film d’horreur (on retrouvera l’artiste argentine un peu plus loin, dans un autre espace de l’exposition). Autrement dit, l’essentiel de ce qui se donne à voir et à ressentir se tient dans une temporalité qui n’est pas close, elle est plutôt marquée par des événements, comme le tournage en direct du prime, les rencontres publiques à venir, mais aussi, ma/votre venue dans les lieux. Ce qui, encore une fois, ne signifie pas qu’elle ait été construite de manière hasardeuse : les tissus qui structurent l’espace tombent bien, le meuble en cartons à pizza tient le coup, et le prime est mené presque comme un vrai (ponctué par exemple de « restez avec nous, on est en direct »).

Sur deux écrans, on peut le regarder en différé (52 minutes, pile), depuis l’arrivée du présentateur Philip, suivie de celle d’autres personnages, un éboueur philosophe qui est déjà ou encore là, balayant le sol tout en discutant, Alf8 (qui va perdre son déguisement), sa grand-mère (qui quittera le plateau), jusqu’au bulletin d’informations, en passant par un concours de chansons inspiré d’une vraie émission de la télé chilienne.

Vue de l’exposition « Hibou TV Show » de Jean-Alain Corre, Bétonsalon — centre d’art et de recherche, Paris , 2026. Photo: Nadezhda Ermakova

La fiction et la réalité se chevauchent, avec des références connues de l’industrie du divertissement qui sont convoquées pour créer une chose poétique, enfantine, mélancolique aussi pour certains et certaines, par rapport à un âge mythique de la télévision, où des artistes et des créateurices pouvaient proposer des programmes originaux, avec une foule de personnages drôles ou attachants, des Shadocks à Sesame Street9. Cette émission rappelle aussi la télé amateur ou la télé participative, ou tout simplement le fantasme d’un média bricolé avec des ami·es dans sa chambre ou dans son garage, dans une certaine mesure (qu’il serait intéressant d’étudier de près, notamment du point de vue de ce qu’implique les moyens techniques) ressuscitée avec YouTube ou Twitch. Comme le précise Jean-Alain Corre dans un entretien : « Le travail avance […] avec des matériaux-mondes qui sont plus ou moins bruts ou déjà façonnés, déterminés par une industrie […] Si j’utilise quelque chose qui est déjà existant, c’est pour m’en rapprocher ou obtenir des expressions déjà connues que je ne peux pas obtenir autrement10. » Ainsi j’imagine d’Alf ou de la Panthère rose de la première version, du hibou, ou encore du personnage de Johnny dans une précédente série d’œuvres et d’expositions, entités qui permettent d’agréger autour d’elles du personnel et du collectif, des supports, des formats et des références hétérogènes, pour faire œuvre. La dimension collective est d’ailleurs à souligner, constitutive du prime et contagieuse puisque dans un autre espace, on peut regarder une programmation issue d’une autre télé d’initiative artistique collective, Poissy TV, constituée d’épisodes tournés avec des équipes de l’école d’art de Cergy et des détenus de la maison d’arrêt de Poissy – dont l’un d’eux avec Liv Schulman.

Mais sans doute que le plus remarquable dans le « Hibou TV Show », à l’égard de la richesse du partage collaboratif, est la « complicité » (terme employé dans la présentation de l’exposition) dans le travail de préparation en amont, de l’écriture et de la réalisation, de Jean-Alain Corre avec Gaëlle Obiégly, écrivaine, présente dans le prime, en tant que stagiaire assistante du présentateur. Car, si on a pu noter toute l’attention portée au décor et à l’installation dans l’espace, il en va de même pour les textes dits par les personnages ou écrits notamment sur les vitres du centre d’art. Issues d’un travail d’une grande ampleur (effectué sur plus d’une année), les paroles nous arrivent à la fois vivantes et bien pesées, passées au crible de l’attitude des personnages qui les incarnent, stress du présentateur, nonchalance de l’éboueur, sérieux d’Alf… L’un des grands moments est celui de « la séquence actualité », dite justement par Alf (sa tête posée à côté de lui), où des éléments d’actualités sociales sont reformulés et mêlés entre eux – « édition spéciale, le tissu social se déchire […] la bouche devient le lieu exact de l’injustice sociale » – pour parvenir à un faux journal qui est un vrai morceau de littérature, « un dentiste, une psychanalyste et un préfet de la langue s’écharperont sous vos yeux pour vous faire comprendre que c’est sans espoir : que c’est mort ». Et puis tout se mélange encore, jusqu’au récit d’une performance d’une artiste qui mâche des fils, œuvre dans l’œuvre (complètement fictive cette fois-ci)11.

Vue de l’exposition « Hibou TV Show » de Jean-Alain Corre, Bétonsalon — centre d’art et de recherche, Paris , 2026. Photo: Nadezhda Ermakova

Dans le décor du plateau de Hibou TV, on assiste là à une belle mise en situation d’un travail d’écriture qui joue avec et sur le langage des médias et, inversement, on traverse une installation plastique enrichie de la dimension de recherche littéraire grâce à l’attention portée aux mots. La preuve aussi que la littérature peut émerger au beau milieu de cartons à pizza.

[1]. Une première version expérimentale avait été présentée à la galerie Valeria Cetraro à l’occasion de l’exposition « Hibou d’Espelette », en décembre 2023 : il s’agissait d’un talk-show plus ou moins improvisé dans la galerie, avec des invité·es, la galeriste comme animatrice assistée de la Panthère rose et le running gag d’un anniversaire dont on ne savait pas s’il fallait le fêter. Une sculpture-masque de la Panthère rose et un gâteau pourvu de bougies rappellent ici ce premier essai (mais si on ne le sait pas, cela fonctionne aussi).

2. Discussion de l’autrice avec Émilie Renard.

3. Conférence « Musée hôpital / Musée antidote », le 5 avril 2025, dans le cadre de l’exposition de Florian Fouché, « SÉCURITÉ SOCIALE PRÉLUDE – Vies institutionnelles », Bétonsalon, du 24 janvier au 19 avril 2025, commissariat : Émilie Renard.

4. « Un·Tuning Together. Pratiquer l’écoute avec Pauline Oliveros », exposition collective, Bétonsalon, du 20 septembre au 2 décembre 2023, commissariat : Maud Jacquin et Émilie Renard.

5. « Le corps fait grève », exposition collective, Bétonsalon, du 20 mai au 24 juillet 2021, commissariat : Émilie Renard.

6. L’expression est utilisée dans le livret de l’exposition.

7. Série en deux saisons, 2020 et 2022, la seconde saison s’intitulant plus exactement Brown, Yellow, White and Dead Dead.

8. Alf est une célèbre marionnette de la sitcom éponyme, créée par Paul Fusco et Tom Patchett sur NBC, qui marqua les années télévisuelles américaines de la fin des années 1980.

9. Dans son livre Vidéo : un art contemporain, Paris, Éditions du Regard, 2001, Françoise Parfait consacre un chapitre aux artistes qui ont élaboré des projets pour la télévision à l’époque de ce qu’elle appelle un « moment utopique ». Elle évoque entre autres Nam June Paik, Jean-Christophe Averty, Chris Burden, jusqu’à Matthieu Laurette. Dans le même esprit, on peut rappeler également que les courts films de Robert Filliou, One Minute Scenarios (1968), étaient initialement destinés à la télévision (aujourd’hui dans les collections cinématographiques du MNAM).

10. Entretien avec Guillaume Benoit pour Slash, décembre 2023 [en ligne : https://slash-paris.com/articles/jean-alain-corre-interview-galerie-valeria-cetraro].

[1]1. Discussion de l’autrice avec Gaëlle Obiégly.


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