Nicolas Momein
Ne pas faire tapisserie.
Nicolas Momein, Des clous dans la bouche, galerie Ceysson & Bénétière, du 12 décembre 2025 au 14 février 2026
Difficile d’imaginer que nous sommes à Saint-Étienne dans une galerie française : on se croirait plutôt à Chelsea, dans un de ces espaces démesurés auxquels la cité new-yorkaise nous a habitués, mais nous sommes bien dans la capitale de la Loire, dans la galerie Ceysson & Bénétière qui accueille Nicolas Momein, jeune artiste du cru qui partage son temps entre Paris et la cité stéphanoise.

Dans la première salle, nous sommes curieusement happés par un déploiement de petites pièces au sol que nous n’arrivons pas à identifier d’emblée, mais qui s’avèrent être des roues de skateboards – l’artiste a abondamment pratiqué le skate dans une jeunesse pas si éloignée que ça ; le titre de cette installation, En roue libre, semble autant correspondre à leur qualité première de roulette qu’à la condition de leur auteur, autant évoquer la dérive mentale et physique que l’absence de freins. Mais si les roues peuvent tourner, elles sont fixées, comme le reconnaît l’artiste qui y voit le signe d’une maturité atteinte, après moult expérimentations en tout genre dans un parcours artistique jalonné de ruptures et d’hybridations formelles. Nicolas Momein n’est pas un « natural born artist », sa vocation, si on peut encore utiliser ce terme, ne lui est venue qu’après avoir exercé le métier de tapissier pendant sept années. Momein est arrivé tardivement au monde de l’art, quittant brusquement un métier qui lui garantissait une relative sécurité financière pour s’aventurer sur le terrain autrement plus risqué de la carrière artistique. Après l’École des beaux-arts de Saint-Étienne, il intègre la prestigieuse HEAD de Genève.
Dans cette première salle, « la salle des roulettes », on pouvait aussi découvrir d’étranges pièces en forme d’étais autoportants recouverts de manchons colorés faisant penser à des chouchous pour les cheveux. Il s’avère que ce qui recouvre ces tubes coudés n’est autre que des peintures que l’artiste a pliées pour former des fronces. Décidément l’artiste n’aime pas que les objets obéissent à ce qu’a priori leur forme et leur composition les destinaient : il cloue au sol des roues, les empêchant de rouler, il enveloppe des tuyaux de peintures de sorte qu’on ne peut les appréhender dans leur déploiement, mais seulement en spéculant sur leur apparence, dans une espèce d’affordance à l’envers. Y aurait-il comme une volonté de décevoir le visiteur, dérangé dans son attente et son rapport aux choses ? Mais n’est-ce pas le rôle d’un artiste de n’être jamais là où on l’attend et de ne jamais se conformer à l’ordre des choses ?

Son premier métier infuse largement sa pratique : la toile de jute, dans sa matérialité brute est largement présente, tout comme le crin, l’artiste y revient toujours, après avoir effectué des détours exploratoires qu’en fouineur avéré il expérimente sans cesse. Il s’insinue également dans les clins d’œil langagiers comme le titre de l’exposition, « Des clous dans la bouche » : l’artisan se doit, pour faciliter son travail, de stocker les clous entre ses dents, afin de donner toute latitude à ses mains pour coudre, clouer, assembler, ajuster. À l’inverse des peintres pour qui la toile sert de support à l’application des diverses couches qui viendront la recouvrir, elle lui sert ici de matériau de base. Disons que cette toile n’est pas tout à fait brute, mais, qu’à l’instar des feuilles gouachées d’un Matisse (osons la comparaison !), elle est teintée dans la masse avant de servir de matrice à diverses utilisations : boursouflures, cloques, étirements, perforations et autres mauvais traitements. Cette série clôt un parcours libre de l’exposition, elle correspond aux dernières productions de l’artiste et apparaît comme un retour à son ancien métier dont il se serait dégagé des contraintes liées à la façon et à l’enjolivement des surfaces pour ne garder que la souplesse de la toile et le confort du crin torsadé. Cela lui permet notamment de produire des tableaux bosselés, capitonnés comme des canapés. Les protubérances créées par ces rembourrages dessinent, au centre, des signes plus ou moins distincts comme ce point d’exclamation s’extrudant de la surface, peut-être pour signifier la prouesse de sa réalisation et la mise en scène de l’autosatisfaction de son auteur ? Fier d’être libéré de l’utile ? Fier d’être un artiste qui destine la toile à d’autres usages que le rembourrage ?
Libération encore que cette œuvre au format XXL faite de cette toison « normalement » dédiée au remplissage des meubles et à la fabrique du moelleux : ce détournement d’usage explose ici de manière jubilatoire pour former un imposant monochrome, encore une fois sans passer par la case peinture. Sur l’écrin noir de mes nuits blanches : jouant avec le titre de la célèbre chanson de Nougaro, l’artiste produit des associations sinueuses où la métaphore de la rêverie qui maintient en éveil se transforme en un désir d’assoupissement sur un bon matelas de crin, matière de rembourrage oblige, Lacan y perdrait ses moutons… tandis que sur d’autres reliefs entoilés, des œillets agissent comme des œilletons inversés pour y scruter l’intérieur : pulsion introspective ou stade du miroir ?

Mais revenons en arrière et aux multiples détours formels que l’artiste a empruntés, avec toujours cette propension à la dérision voire à l’autodérision, comme s’il n’assumait pas la position qu’il occupe et passait par l’humour pour mieux faire avaler la pilule de son imposture : dans ses petites pièces bricolées où se produisent des collisions inédites de matériaux et de formes, des hybrides naissent qui trahissent l’amour de l’artiste pour des fusions formelles improbables mais savoureuses dans leur étrangeté. S’agit-il d’une ode à notre époque, où l’oxymore décomplexé des politiques fleurit sans que cela ne choque des populations qui n’en peuvent plus, ou bien d’un simple tropisme à créer des formes bizarroïdes, comme les relents d’un surréalisme sans cesse renouvelé ?
L’artiste est un fabricant ; il aime manier, assembler, triturer. Il ne rechigne pas à utiliser des matériaux censément moins nobles et chimiquement moins bien considérés que le bois, tels que la pâte époxy, pour construire les cadres de ses monochromes eux-mêmes faits d’une matière que tout écolo bon teint pourrait condamner sans appel (de la résine de polyuréthane…). L’artiste n’hésite pas non plus à faire appel à des techniques industrielles pour produire des rendus impeccables : il pourrait revendiquer l’héritage d’un Larry Bell, qui en son temps n’hésitait pas à se servir des techniques de l’industrie pour produire des surfaces lisses et immaculées de toute « pollution manuelle ». On le sent prêt à utiliser toute la gamme des possibles pour arriver à ses fins formelles, de la récupération d’objets chinés ou trouvés, rassemblés pour l’effet qu’ils produisent comme cet inénarrable empilage de pantoufles aux allures de coquillage tandis qu’à l’autre extrémité, des drippings par métallisation produisent des effets de papier crèche qu’aucune technique manuelle ne serait capable d’approcher.

Dans un article du catalogue consacré aux dernières années de Matisse, Antoine Compagnon revient sur une classification des artistes : selon lui il y aurait deux catégories, les renards qui, comme Picasso, font irruption dans le monde de l’art et sont immédiatement au firmament de leur art au risque que le soufflé de la reconnaissance ne retombe, et qui éprouvent sans cesse les limites de leur inventivité, et les hérissons qui, comme Cézanne, creusent leur sentier jusqu’à une maîtrise tardive et une maturité quasiment à la fin de leur vie. À voir l’itinéraire en zigzag de Nicolas Momein, on a tendance à penser que ce dernier appartient à la première catégorie. Mais le touche-à-tout qui saute d’une technique à l’autre et d’une matière à l’autre, se disant à 45 ans avoir atteint la maturité, n’en demeure pas moins fidèle à ses matériaux et techniques de prédilection ; il y retourne, une fois explorées, toutes ces bifurcations. Pour la catégorisation, disons alors, en singeant la formule de Compagnon, il serait un hérisson déguisé en renard…
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- Du même auteur : Thomas Giraud - Avec Bas Jan Ader,
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