Francisco Tropa

par Agnès Violeau

La tragédie du paysage1

Francisco Tropa (né en 1968, vit et travaille à Lisbonne) développe depuis les années 1990 une pratique de la sculpture située. À travers l’usage d’objets, d’images et de représentations souvent issus de fouilles, il fait de l’installation un lieu phénoménologique, dans lequel sont explorés des récits, antiques et aquatiques, métaphysiques et littéraires. La galerie Jocelyn Wolff présente son travail sous le titre « MISS AMERICA ». Dans la continuité de l’exposition « O Pirgo de Chaves2 », montrée en 2019 à la Fondation Gulbenkian de Lisbonne, le projet s’appuie sur le jeu et les tourments de l’âme. Il conte l’un des topoï de l’histoire des arts qu’est celui du naufrage, ici associé à la peinture de paysage et au mythe de l’Amérique, tel que le cinéma et la fiction l’ont imaginé et produit.                      

Miss America est le nom d’un bateau fictif inventé par l’artiste, et du récit qui le transporte. Francisco Tropa, à travers l’histoire d’un navire au prénom de femme, nous fait prendre le large. Si l’artiste étudie dans son travail la manière dont les images apparaissent, l’exposition est un dispositif sur le modèle d’une fouille archéologique, soutenant ses thèmes de prédilection que sont les sciences, la création ou la notion de représentation. Le terme naufragium qualifie un accident de navigation (sens littéral) ou une ruine totale (sens figuré). Chez les Romains, il était employé pour désigner tant le naufrage de navires, que les accidents de chars dans l’arène des jeux. Ici, la rencontre entre l’œuvre et les publics se fait à la manière d’Ulysse qui écrit son voyage à mesure qu’il avance. Mais de quel naufrage s’agit-il : l’orgueil, comme dans le roman Moby Dick3 ? Celui de la modernité ou de l’impérialisme occidental ?

Vue de l’exposition à la Galerie Wolff.

L’exposition comme structure et comme événement

L’installation centrale, constituée de quatre cloisons flanquant un galet agrandi, témoigne d’une science de l’occupation de l’espace notable chez l’artiste. Les publics la traversent pour aller découvrir les pièces en bronze et les séries murales installées en fond de galerie. Cabine symbolique du bateau Miss America, l’installation repose sur une situation dont la transitivité évidente invite les publics au développement de leur imaginaire. Qui dirige le navire ? Les cloisons portent des signes et images issues de divers emprunts : un squelette humain, une horloge, une lampe à pétrole, des marches, des enseignes alimentaires confèrent à l’ensemble un esprit proche d’un univers domestique. Ces éléments et représentations portent un narratif romantique, où la finitude des choses fait paysage. Un point cardinal de la sensibilité postmoderne réside dans une fascination pour le fractal, dans un engouement pour un paysage mental discontinuiste plus sensible aux perturbations. Ici, le travail fait état d’une polygraphie, au sens d’une œuvre qui vise à atteindre non pas la linéarité mais une forme de désordre permettant de s’y insérer. Mettant en œuvre différents systèmes topographiques, Francisco Tropa fait du fragment un appareil destructif de la durée narrative. L’exigence fragmentale, considérée par Barthes comme le lieu d’une écriture précaire, est par définition continuellement différée. L’emprunt n’intègre pas le déterminisme. Le visiteur arpente ici l’espace autant que le marin traverse l’océan : une prédilection postmoderne pour l’errance et l’inattendu.

L’idée d’apparition est centrale également dans les œuvres murales. Un ensemble de cinq clichés-verre intitulés Naufrage, réalisés par une technique proche du cyanotype laissant place aux défauts du réel (cheveux, poussières), représente  des formes spectrales. Une dernière série évoque, par ses compositions, la peinture philosophique chinoise et ses paysages mentaux à arpenter au fil de l’eau. Cette esthétique défait les systèmes associés à une vérité logocentrique, au profit d’une œuvre ouverte, à la manière d’un voyage sebaldien (qui aime la digression et le voyage sans itinéraire précis). Doit-on y voir une évocation des migrations d’aujourd’hui, liées à la guerre, à l’extraction des minéraux et au changement climatique ? La mer, c’est aussi l’étendue de toutes nos connaissances. Dans des cultures colonisées par le capitalisme, elle représente l’endroit d’un possible autre monde, où le système de domination blanche est remplacé par un univers aquatique et où les référents sont tout autres. Elle est le lieu d’un renversement hiérarchique.

Vue de l’exposition à la Galerie Wolff.

Le Naufrage de l’Espérance

Revenons chez Homère où la mer est scène de naufrages et de funestes présages. Le danger de tempêtes s’y trouve symbolisé par des monstres marins ou des divinités. Chez les Romains, les naumachies, combats aquatiques spectaculaires, ont donné lieu à des installations architecturales loin d’avoir toutes été fouillées. C’est dans ce contexte de fouilles archéologiques qu’a été trouvé le pirgo, jeu en bronze prenant la forme d’une tour disposant d’escaliers, depuis le haut desquels étaient lancés des dés. Ceux-ci, une fois en bas, sortaient et libéraient le joueur des désirs formulés par l’Oracle. Beaucoup plus tard, en 1824, le peintre romantique allemand Caspar David Friedrich produit La Mer de glace (ou Le Naufrage de l’Espérance). Le tableau montre un trois-mâts prisonnier des glaces, lors d’une expédition au Pôle Nord. On l’interprète comme le paysage intérieur du peintre et le modèle de représentation du tourment intérieur. L’Espérance en question est le nom du bateau, dont s’est souvenu l’artiste autant que de la noyade de son frère lors d’une séance de patinage sur une eau glacée. Le sujet d’une nature métaphorique de nos élans se trouve dans « MISS AMERICA »: si nous regardons le chaos comme un tout qui ne repose sur aucun fondement, qui nie l’autorité, on voit dans les œuvres exposées l’image d’un vaillant équipage. Francisco Tropa réalise un paysage de signes, peignant la condition humaine dans sa fragile incomplétude.

D’après nature4

Dans le roman Les Anneaux de Saturne de W. G. Sebald, une fusion se fait entre l’identité du narrateur et celle du personnage principal (tous deux sont écrivains allemands venus en Angleterre, l’identité du héros fusionnant avec celle du poète romantique allemand Friedrich Hölderlin). D’une même manière que Sebald n’utilise pas de guillemets pour les citations dans son texte, « MISS AMERICA » intègre à la situation des récits du passé. Ici, le visiteur est le centre du dispositif expositionnel, il devient, sur un même procédé, narrateur du présent. Si l’exposition ouvre un espace anthropologique, elle renvoie également à la notion de ruine. Celle-ci est le reste d’un édifice (au sens littéral comme figuré), dégradé par le temps ou bien par l’homme. La ruine contemporaine (différenciée de la ruine antique qui est porteuse d’histoire) manifeste un besoin, en tant que corps social, de comprendre le présent et son obsolescence. « Sortir du temps pour entrer dans l’éternité », écrit Emmanuel Kant5. Elle est aussi l’allégorie d’un corps décomposé – individuel ou collectif.

En 2026, les navigateurs sont davantage sur les Internets. Ainsi que le champ lexical du « cyberflâneur » – néologisme construit d’après le flâneur de Baudelaire – est celui de la mer : on surfe sur des flux, on navigue sur des pages, on se noie sous les flots d’e-mails. Ces expressions sont issues de verbatim des pionniers californiens de la tech. L’ubimédia revisite l’océan, ce paysage propice à la perte de soi. Mais de la navigation à l’origine exploratoire, nous sommes passés à un déplacement circulaire comme l’économie, dirigé par les algorithmes.

Vue de l’exposition à la galerie Wolff.

The Tropa Show

Mais que vient faire l’Amérique dans ce récit ? Dans le film The Truman Show (1998), le personnage principal mène une vie artificielle, médiatisée en temps réel à la télévision, sponsorisée par le gouvernement. Le personnage principal Truman comprend, par des inserts réguliers du réel (placements de produits, publicités…), qu’il vit dans un monde factice. La dernière scène montre le héros volontaire, sur un bateau bravant l’orage, arriver aux confins du monde. Truman touche une toile qui fait office de fond, et monte un escalier qui le mène vers une porte. Un escalier très similaire fait partie de l’installation, signifiant le passage du temps mais aussi notre liberté. De laquelle disposons-nous devant une œuvre d’art ? C’est ici à travers la transitivité de l’œuvre, impliquant le réel mais aussi son double, que l’artiste nous insère au récit qu’il construit.

Les sirènes en 2026 ne sont peut-être plus les mêmes qu’à l’époque d’Ulysse. Le technocapitalisme actuel s’est saisi du décor pour prendre la place du vivant. L’impérialisme états-unien voit peut-être sa fin dans les conflits actuels. Ici, le dispositif expositionnel met en scène le ballet de notre obsolescence, mais aussi celui de l’élan pragmatiste de faire ensemble « événement ». « La fin est dans le commencement, et cependant on continue », disait Beckett dans Fin de partie (1957).

« MISS AMERICA » se veut modèle d’une possible forme sociale pensée sur le principe de la coexistence heureuse. Elle opère, par le biais d’un agencement d’objets et récits éclectiques, la mise en place d’un habitat commun.

                                                                                              Agnès Violeau, mai 2026

Exposition présentée à la galerie Jocelyn Wolff du 20 avril au 20 juin 2026.

1. Le sculpteur David d’Angers disait de Friedrich qu’il était le « seul peintre de paysage qui ait eu jusqu’alors le pouvoir de remuer toutes les facultés de mon âme, celui qui a créé un nouveau genre : la tragédie du paysage ».

2. Tirant son titre d’une découverte d’un important complexe thermal romain situé à Chaves, au nord du Portugal.

3.Le roman de Melville explore dans un navire à l’équipage issu d’origines diverses des questions sur la classe et le statut social, sur le bien et le mal, sur l’existence de Dieu.

4.Emprunt à D’après nature. Poème élémentaire, essai de Sebald (1988).

5.Emmanuel Kant, La Fin de toutes choses, Arles, Actes Sud, 1999 (1794).



articles liés

Nicolas Daubanes

par Guillaume Lasserre

Pauline Curnier-Jardin

par Sarah Matia Pasqualetti

Larissa Fassler

par Agnès Violeau