Marie-Claire Messouma Manlanbien

par Camille Velluet

Marie-Claire Messouma Manlanbien

Conjuguer les vivants

Dans un essai consacré à un changement de paradigme dans notre conception de l’anthropologie classique, le philosophe et chercheur Mohamed Amer Meziane évoque « une pensée de ce qui se trouve au bord des mondes1 ». À travers cet ouvrage, il analyse la possibilité de décoloniser la construction des savoirs et encourage une pensée située au seuil de plusieurs régimes de réalité. Cette manière de naviguer entre différents univers – tangibles comme immatériels – sans les hiérarchiser, résonne avec la pratique syncrétique de l’artiste Marie-Claire Messouma Manlanbien. Dans ses installations composites, l’artiste vient tisser des passerelles entre différentes mythologies, savoirs et pratiques qui s’agrègent aussi bien dans ses productions textiles que dans les écrits poétiques qui les accompagnent. Les composantes de ses ensembles cosmogoniques prennent appui sur ses connaissances liées au monde du vivant, aux contes et légendes, aux rituels, aux pensées philosophiques comme spirituelles, sans distinction entre les cultures dont elles sont issues. Souvent activées, les installations de Marie-Claire Messouma Manlanbien peuvent être mises en regard avec la recherche développée par la metteuse en scène Frédérique Aït-Touati dans l’ouvrage Trilogie terrestre qui vise à « mettre en scène les non-humains, faire parler des êtres qui n’ont pas la parole2 ». Dans une volonté de donner à voir l’état du monde que nous habitons et la multiplicité des êtres et des agents qui composent le terrestre, l’artiste use de sa voix, d’instruments divers et de ses tissages pour établir une connexion entre nos corps et ce qui les entoure. Lors d’une performance réalisée à la villa Médicis en 2026, Marie-Claire Messouma Manlanbien manipule des bols en cristal pour créer une sensation de vibration qu’il s’agit d’éprouver. Proche de l’idée défendue par Frédérique Aït-Touati selon laquelle le monde n’est pas à envisager depuis l’extérieur, mais qu’il frémit au contraire en chacun·e de nous, l’artiste s’engage à produire des interactions entre les corps par des moments d’activation partagés, qui relèvent tout autant du rituel que d’une volonté de repenser les liens entre l’humain·e et ce qu’elle nomme « l’autre3 ».


Marie-Claire Messouma Manlanbien, vue de l’exposition « L’être, l’autre et l’entre », Palais de Tokyo,2023. © Adagp, Paris, 2023. Photo : Aurélien Mole

Cartographies mentales et territoires corporels

Le travail de Marie-Claire Messouma Manlanbien trouve un point d’ancrage dans sa pratique du tissage – manuel et digital –, qu’elle compose à partir d’une multitude d’éléments sédimentés au sein de ses tentures plus ou moins monumentales. Raphia, coton, cuir végétal, verre, coquillages, cheveux et essences de plantes s’agglomèrent dans des productions textiles dont les techniques de fabrication trouvent leur origine dans les sociétés akanes4. À ces objets existants, l’artiste gomme, adjoint ou adapte des éléments pour proposer d’autres modes de lecture. Si les dessins qui en émergent s’apparentent à des projections mentales de différents territoires, ces œuvres évoquent également un paysage psychique mettant en avant des corrélations possibles entre l’intérieur et l’extérieur. Toujours inspirée par différents systèmes de représentation des humeurs corporelles et mentales – à l’image des chakras – qui infusent sa pratique, Marie-Claire Messouma Manlanbien rend poreuses les notions d’échelles et de frontières entre des espaces segmentés. Dans une approche topographique, elle élabore des maps, conçues comme des cartographies symboliques qui peuvent être assimilées à des projections astrales porteuses d’une dimension augurale.

Pensée archipélique


Marie-Claire Messouma Manlanbien, vue de l’exposition « L’être, l’autre et l’entre », Palais de Tokyo,2023. © Adagp, Paris, 2023. Photo : Aurélien Mole

Le travail de Marie-Claire Messouma Manlanbien se pense comme un réseau de récits qui se croisent dans des environnements composites. Elle crée des systèmes de correspondances entre les continents, les cultures et les langages pour former des constellations qui mettent en mouvement de nouvelles géographies. Reprenant la pensée de la « traversée5 » – des frontières et des idées – défendue par l’historien Achille Mbembe, il s’agit pour l’artiste de répondre à une logique de décolonisation de la pensée, de l’identité et des territoires. Dans cette perspective, la pratique de Marie-Claire Messouma Manlanbien interroge le décloisonnement des connaissances et des héritages mobilisés dans son œuvre. Ayant grandi entre la Guadeloupe, la France métropolitaine et la Côte d’Ivoire, l’artiste convoque une multitude de traditions et savoirs ancestraux acquis de génération en génération et transmis par les femmes de sa famille issues des sociétés matrilinéaires akanes. Cette notion d’archipel est également convoquée dans l’ouvrage Venise, millefleurs de l’autrice Ryōko Sekiguchi. Dans celui-ci, elle établit des correspondances entre les territoires, les époques et les différentes manifestations du vivant, et observe que « les plantes peuvent franchir les frontières entre le passé et le présent, annihiler la distance temporelle, échanger les pollens et faire ramper leurs lianes sur la tige de l’autre6 ». L’attention portée au végétal, qui traverse ce livre, rappelle la manière dont Marie-Claire Messouma Manlanbien s’attache à établir des réseaux de connaissances, des passerelles entre les êtres et les choses, et notamment les plantes qui sont au cœur de sa résidence à la villa Médicis.

De l’univers clos au monde infini7


Marie-Claire Messouma Manlanbien, vue de l’exposition « Mémoires des corps », Gasworks, Londres / London, 2025. Photo : Peter Otto

Dans son ouvrage consacré à différents écrits écoféministes, la philosophe Émilie Hache évoque l’idée selon laquelle le renouvellement de nos imaginaires constitue une voie possible pour habiter un monde fini. Amenant à une prise de conscience de la limitation croissante des ressources et de la nécessité de bâtir des récits spéculatifs pour contrecarrer un futur exclusivement basé sur la notion de progrès, elle invite, à rebours, à redéfinir les frontières du monde où nous évoluons dans son infinité de possibles sans prendre part à une dynamique d’exploitation extractiviste. À sa manière, elle vient également interroger la notion de « bords » pour inciter à un élargissement de notre perception du monde visible. Dans une perspective similaire, Marie-Claire Messouma Manlanbien s’attache à déceler et à partager les pouvoirs cachés de certains éléments ainsi que les savoirs qui y sont associés. À la suite d’un travail de recherche sur l’hélichryse, mené notamment lors de son année de résidence à la villa Médicis, l’artiste dévoile une part de ses vertus liées à la tradition de la pharmacopée italienne. Incorporée à sa pratique de différentes manières, cette plante, aussi appelée « immortelle » et connue pour ses qualités régénératives, devient ici un élément curatif qui intègre son œuvre sous une forme plurielle. De cette essence végétale, l’artiste compose différents macérats disposés au sol dans des coupes qui viennent en exhaler les fragrances. Elle use aussi de l’hélichryse dans sa pratique du tissage pour créer des textiles-baumes qui répondent à cette même fonction réparatrice. Également utilisée lors de performances culinaires, sa recherche fait ici écho à une démarche thérapeutique, qui consiste à mettre en exergue les propriétés de divers éléments du vivant, comme la lithothérapie – pouvoirs accordés aux pierres et aux cristaux –, essentielle dans sa pratique. Les composantes qui nourrissent son œuvre répondent à une volonté de mettre à l’honneur différentes traditions artisanales, savoirs ancestraux et rites qui tendent à disparaître peu à peu dans certaines sociétés. Pour le philosophe Byung-Chul Han, cette érosion progressive résulte d’un monde de plus en plus pauvre en symboles, préférant un système productiviste à la durabilité. En opposition à cette logique néolibérale créatrice d’isolement et d’une « communauté sans communication8 », le travail de Marie-Claire Messouma Manlanbien tend au contraire à repenser la question du lien, des réseaux et des croisements possibles et à estomper les frontières entre les vivants.

Cet article a été édité dans le cadre du fonds de soutien ¡Viva Villa!, réseau des résidences artistiques françaises à l’étranger.

  1. Mohamed Amer Meziane, Au bord des mondes. Vers une anthropologie métaphysique, Bruxelles, Vues de l’esprit, 2023, p. 76.
  2. Frédérique Aït-Touati et Bruno Latour, Trilogie terrestre, Paris, B42, 2022, p. 5.
  3. Entretien réalisé à l’occasion de l’exposition « L’être, l’autre et l’entre » (16.6.2023-10.9.2023) au Palais de Tokyo [palaisdetokyo.com/ressource/entretien-avec-marie-claire-messouma-manlanbien/].
  4. Sociétés matriarcales akanes du Ghana et de Côte d’Ivoire.
  5. Achille Mbembe, Sortir de la grande nuit. Essai sur l’Afrique décolonisée, Paris, La Découverte, 2013, p. 257.
  6. Ryōko Sekiguchi, Venise, millefleurs, Paris, P.O.L, 2026, p. 27.
  7. Émilie Hache (dir.), De l’univers clos au monde infini. Essais cosmopolitiques, Bellevaux, Éditions Dehors, 2024.
  8. Byung-Chul Han, La Disparition des rituels. Pour une topologie du temps présent, trad. Olivier Mannoni, Arles, Actes Sud, 2025.

Head image : Marie-Claire Messouma Manlanbien, vue de l’installation Temple du soin (Temple of Care), 2024. Manifesta 15 Barcelona Metropolitana. Photo Helena Roig


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