r e v i e w s

Hannah Darabi

par Guillaume Lasserre

Hannah Darabi. Why Don’t You Dance?

Prix Elysée 2025, commissariat : Lydia Dorner,

Photo Elysée, Lausanne, du 26 juin au 1er novembre 2026.

À Lausanne, la lauréate du Prix Elysée 2025 convoque trois figures de la culture populaire iranienne pour composer, à partir d’archives fragiles et de gestes recueillis, un hommage à la fois sincère et généreux à ce que la danse a coûté, et permis, à celles et ceux qui la pratiquent en Iran.

L’exposition d’Hannah Darabi (née en 1981 à Téhéran, vit et travaille à Paris), lauréate du Prix Elysée 2025, dont Lydia Dorner assure le commissariat à Photo Elysée, entrelace trois noms : Mahvash, chanteuse et danseuse de cabaret des années 1950 ; Jamileh, maîtresse de la danse du ventre et de la danse Jaheli ; et Mohammad Khordadjan, chorégraphe exilé à Los Angeles depuis 1979. Transformer « le divertissement en acte politique, l’archive en outil de résistance et la performance artistique en résilience joyeuse »,formule qui structure tout l’accrochage, résume parfaitement le projet. Il s’agit là du résultat d’un travail patient, mené sur plusieurs années, dans lequel Hannah Darabi prolonge la méthode archivistique déjà éprouvée dans Rue Enghelab (2019) et Soleil of Persian Square (2021) : faire dialoguer ses propres photographies avec des collections privées, des objets éphémères ou encore des extraits de presse recueillis au fil d’un travail de terrain entre Téhéran, Los Angeles et Berlin.

Hannah Darabi, de la série Cabaret Téhran, House of Legends, Why Dont You Dance, 2026 © Hannah-Darabi.

Le choix de trois figures évite l’écueil du portrait unique et univoque, et compose à la place une polyphonie qui réunit une femme morte dans les années 1960, une artiste encore vivante qui a connu l’exil et un chorégraphe de la diaspora dont l’œuvre continue de circuler clandestinement en Iran. Chacune de ces figures constitue une partie de l’exposition. Imaginer une conversation entre elles est une manière de dire que la résistance par la danse n’a pas un seul visage ni une seule époque.

Les Secrets de l’accomplissement sexuel (1957), présenté comme un livre « devenu rare car censuré », se fait le socle de collages permettant à Hannah Darabi de mettre en regard les pages originales avec des extraits de magazines féminins et ses propres photographies. Le contexte historique donne à ce geste toute sa portée. Mahvash, née Masoumeh Azizi Borujerdi dans une famille modeste, fut poursuivie en justice pour cet ouvrage en 1960 et mourut prématurément l’année suivante dans un climat où sa profession lui valut d’abord d’être refusée en terre consacrée. En rouvrant ce livre, Hannah Darabi accomplit un geste de réparation. Elle redonne une présence physique, sensuelle et vivante, à une femme que l’histoire officielle avait réduite à un scandale puis à un oubli.

Hannah Darabi, tiré de la série Mahvash’s Book of Pleasure, Why Don’t You Dance, 2026 © Hannah Darabi.03

L’entretien fictif dans lequel Mahvash répond, aux côtés de deux autres figures, aux questions « Qui êtes-vous ? » et « D’où venez-vous ? », prolonge cette logique de restitution imaginaire. Faute d’archives orales suffisantes, l’artiste invente une voix et assume la fiction comme outil de mémoire plutôt que comme substitut de vérité. Donner la parole aux morts est toujours périlleux, mais c’est ici le seul geste possible quand l’histoire n’a laissé que des procès-verbaux et des photographies de scandale.

Jamileh, quant à elle, est décrite comme celle qui a réinvesti la danse Jaheli, originellement masculine, pour en faire un modèle d’émancipation. Ce que l’exposition donne à ressentir en filigrane, par la tension qu’installent les trois vidéos tournées à Berlin, trouve un écho supplémentaire dans la biographie de l’artiste, née Fatemeh Sadeghi. Après 1979, elle fut contrainte de signer une lettre de repentance lui interdisant la scène publique, avant de reconstruire sa carrière depuis l’exil à Los Angeles. Ce qu’Hannah Darabi nomme une tension entre tradition et modernité n’est pas un motif esthétique abstrait, mais le souvenir d’un arrachement bien réel, douleur que l’œuvre transforme en énergie de danse.

Le texte accompagnant l’exposition retrace sobrement le parcours de Khordadian après 1979 : l’exil à Los Angeles et le succès immense et clandestin en Iran de ses cassettes d’aérobic iranienne. Il ne s’attarde pas sur les épreuves plus dures que la presse a documentées par ailleurs, notamment son arrestation lors d’un retour à Téhéran en 2002 et le procès qui s’ensuivit, ainsi que son coming out télévisé de 2006, l’un des premiers d’une personnalité iranienne. On peut lire la discrétion sur ces épisodes comme un choix de tact : Khordadian est vivant et continue de se raconter lui-même dans les médias qu’il choisit, et cette exposition médiatique n’a pas à décider à sa place ce qui doit être montré de son histoire intime. La phrase que lui prête le feuillet d’entretien : « J’aime les Iraniens, et je veux que mon futur compagnon de vie soit un Iranien »,suffit à qui sait entendre, sans jamais forcer une confession que l’intéressé a lui-même choisi de faire en d’autres lieux et en d’autres termes. C’est une forme d’élégance peu commune dans l’exercice muséal, où l’on cède trop souvent à la tentation de tout expliquer.

Hannah Darabi, de la sérue Cabaret Tehran, House of Legends, Why Don’t You Dance, 2026 © Hannah Darabi.02

Le Prix Elysée, fruit d’un partenariat avec l’horloger Parmigiani Fleurier et doté de 80 000 francs suisses, aura permis à ce projet d’exister sous sa forme la plus aboutie, du livre bilingue à la série photographique et aux vidéos tournées spécialement pour l’occasion. Hannah Darabi confiait avoir répondu aux questions de la presse trente-six heures après les frappes états-uniennes sur l’Iran, en juin 2025, sa famille se trouvant alors à Téhéran. Que l’institution ait tenu son engagement dans un moment d’une telle gravité, sans reporter ni édulcorer le projet, dit quelque chose de la nécessité qu’il y avait à le montrer maintenant.

« Why Don’t You Dance? » réussit l’exercice difficile de parler de résistance sans instrumentaliser la souffrance, et de parler de la joie sans naïveté. L’exposition ne prétend pas tout dire de Mahvash, Jamileh ou Khordadian, mais ce qu’elle choisit de montrer, elle le montre avec une grande justesse, laissant au visiteur curieux le soin d’aller chercher, au-delà des cimaises, le reste d’une histoire que trois vies suffisent à peine à raconter.


head image : Hannah Darabi extrait de de la video Saeed, de la série Follow the Beat, Why Dont You Dance, 2026 ©-Hannah-Darabi-scaled.jpg


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