r e v i e w s

Huma Bhabha / Alberto Giacometti

par Sarah Matia Pasqualetti

Vue de l'exposition

Huma Bhabha / Alberto Giacometti, Institut Giacometti, Paris, 06.02 – 24.05.2026


L’expositionHuma Bhabha / Alberto Giacometti de l’Institut Giacometti sonde le point où, chez l’une et l’autre artiste, la sculpture devient expérience du corps. Les têtes gravées de l’un répondent aux surfaces incisées de l’autre : même insistance sur la peau comme lieu d’inscription ; même conviction que la sculpture interroge inlassablement la condition humaine. Les œuvres donnent l’impression d’avoir été exhumées : têtes trouées, corps désarticulés, silhouettes amputées, autant de présences qui évoquent des survivances archéologiques condensant des temporalités hétérogènes, à la fois archaïques et post-apocalyptiques.

Inviter Huma Bhabha à créer face à Giacometti relevait de l’évidence : depuis les années 2000 elle n’a cessé de le citer parmi ses sources majeures. Mais les deux artistes partagent aussi une constellation de références communes qui circule entre l’art égyptien et les arts africains, la Grèce antique et la Renaissance. Giotto, Rodin, Picasso, Bacon… : une table vitrée rassemble les images de ces sources partagées, comme l’esquisse d’une cartographie visuelle où se côtoient sculpture antique et modernité picturale, culture populaire et cinéma (de l’étrangeté surréaliste jusqu’à au burlesque mélancolique de Chaplin).

La rencontre se joue dans un face-à-face avec la figure : fragile et forte, féminine et masculine, affectée et impassible, détruite et réparée. Meurtries, ces figures semblent avoir traversé une catastrophe, mais tiennent pourtant debout. Comme le fait remarquer la curatrice Émilie Bouvard, dans cette verticalité obstinée qui traverse les deux pratiques il y a un désir de survie, une dimension éthique qui excède la question formelle ou esthétique. Tenir, malgré l’absurde. Résister à la violence destructrice avec la distance de l’humour : l’exposition est traversée par le rire tragique des deux artistes face aux guerres et aux violences géopolitiques qui ont marqué leurs vies (la Seconde Guerre mondiale pour Giacometti et la guerre Iran-Irak pour Bhabha). Dans leurs corps mutilés mais dressés, se dessine une même exigence : faire de la sculpture le lieu où la vulnérabilité humaine se transforme en résistance.

vue de l’exposition Huma Bhabha / Alberto Giacometti, Institut Giacometti, Paris, 06.02 – 24.05.2026

L’Homme qui marche (1960) se dresse devant la porte Kaufmann ; une ombre effilée et rugueuse qui semble garder l’entrée du tombeau, surveillant le seuil du royaume des morts. La marche cesse alors d’être un déplacement dans l’espace pour devenir passage, traversée entre deux mondes. Face à cette gravité, Huma Bhabha propose une variation presque ironique : de l’homme qui marche, il ne reste que les pieds, comme si le corps avait été soufflé. Les « têtes dans le vide » de Bhabha et de Giacometti ouvrent un espace où les frontières entre vie et mort deviennent incertaines. Les visages creusés de Bhabha semblent traversés par une lente nécrose, formant avec les têtes de Giacometti une étrange assemblée de présences suspendues, comme saisies à l’instant où le vivant bascule dans son ombre.

La sculpture Don’t Cast a Shadow (2025) nous projette dans une zone où l’humain se confond avec l’extraterrestre et la machine. Les corps monstrueux de Bhabha peuplent un univers d’êtres non conformes qui brouillent les distinctions entre l’humain et ses « autres » – animal, végétal, minéral, technologique, parfois même divin. Dans ses dessins, des têtes d’aliens ou de démons humanoïdes portent dans leurs orbites des figures animales, comme des fenêtres ouvertes vers d’autres mondes possibles. Ces images suggèrent que l’altérité n’est pas ailleurs, mais au cœur de l’humain ; elles révèlent en miroir une dimension déjà présente dans les œuvres de Giacometti : des figures dépouillées, presque spectrales, qui semblent appartenir à un état de l’humain au-delà de lui-même.

vue de l’exposition Huma Bhabha / Alberto Giacometti, Institut Giacometti, Paris, 06.02 – 24.05.2026

L’exploration de l’entre-deux se prolonge par le passage de la raison à la transe des Ménades. Figures féminines féroces, traversées par l’élan dionysiaque, elles incarnent la puissance d’un dépassement que seule la poésie – en tant que fréquentation des seuils interdits – semble autoriser. Deux voix poétiques accompagnent ainsi le récit de l’exposition : celle d’Orphée, figure mythique du poète capable de circuler entre les vivants et les morts, et celle du poète persan Omar Khayyam qui murmure : « avant que ton nom soit effacé de ce monde, bois du vin, car lorsqu’il emplit le cœur, la tristesse le quitte. Dénoue, boucle à boucle, les cheveux d’une idole avant que tes articulations se détachent ».

Jalouses de la mélancolie amoureuse d’Orphée, les Ménades déchirent son corps avant que Dionysos ne les transforme en arbres. Le démembrement d’Orphée est allégué par neuf terres cuites représentant des parties fragmentées du corps, réalisées par Bhabha lors d’une résidence au Mexique en 2022 et présentées aux côtés de La Jambe (1958). La violence mythique des Ménades trouve une résonance plastique aussi dans les figures féminines de Bhabha. Massives, frontales, parfois ravagées, elles évoquent la puissance inquiétante d’un féminin longtemps perçu comme une force monstrueuse par la culture patriarcale. L’autoportrait So Am I (2025) surgit entre les Femmes de Venise (1956) : l’immobilité de ces idoles hiératiques renvoie à celle des Ménades changées en arbres.

La fascination vertigineuse de Giacometti pour la distance et la profondeur – « Ce qui nous frappe requiert une certaine distance », disait-it – est lue par Bhabha en termes d’esthétique « post-cinéma », au sens d’une migration du langage filmique au-delà du cinéma lui-même. Les silhouettes étirées, dont la texture vibrante produit un effet de flou, modifient la perception de la perspective et instaurent une véritable distance cinématographique. Cette sensibilité affleure dans les planches-contacts du photographe et cinéaste Ernst Scheidegger présentées dans l’exposition : les sculptures de Giacometti y apparaissent en extérieur, saisies dans des suites d’images qui évoquent des photogrammes ou des storyboards. En regard, des photographies montrent les premières mises en scène de sculptures de Bhabha installées dans le paysage autour de Karachi. La rencontre entre les deux artistes se révèle ainsi dans ce double mouvement : montrer comment Giacometti a nourri chez Bhabha un véritable « sens de l’espace post-cinéma », tout en permettant, en retour, de redécouvrir la sculpture de Giacometti sous un jour nouveau, comme habitée par une profondeur qui relève d’une sensibilité cinématographique.

vue de l’exposition Huma Bhabha / Alberto Giacometti, Institut Giacometti, Paris, 06.02 – 24.05.2026

articles liés

Stéphanie Cherpin

par Guillaume Lasserre

Otobong NKanga

par Guillaume Lasserre