r e v i e w s

Adrien Fregosi

par Patrice Joly

Adrien Fregosi, Dès potron-minet

Magasin – Centre national d’art contemporain, Grenoble

14.05.2026 – 03.01.2027

Disparu prématurément à l’aube de la quarantaine, Adrien Fregosi fait l’objet d’une monographie posthume au Magasin de Grenoble. Le titre de l’exposition, « Dès potron-minet », aux accents « délicieusement désuets » qui renvoient à une langue française d’où il est parfois difficile de saisir les références étymologiques, fait écho au caractère joueur et fantaisiste d’un artiste qui ne s’est jamais laissé submerger par les atteintes d’une maladie dévorante pour les sublimer dans un subtil jeu de distanciation et de dépassement. La monographie que propose le Magasin de Grenoble rend hommage à un artiste qui a fait de ses multiples collaborations amicales le socle d’une production féconde et multipolaire.

« Adrien Fregosi : Dès potron-minet», vue de l’exposition au Magasin CNAC, Grenoble, 13 mai 2026 au 3 janvier 2027.
© Magasin CNAC, Photo : Grégoire d’Ablon. Marion Balac & Adrien Fregosi, Étudiant, 2013 (réadaptation Magasin CNAC 2026) Courtesy de l’artiste.

On pourrait s’attendre à une exposition placée sous le signe d’une mélancolie diffuse que la biographie de l’artiste aurait pu engendrer. Mais rien de cet ordre ne sourd d’une exposition qui fait plutôt la part belle à la fantaisie et à la légèreté d’un artiste qui a su rassembler autour de lui une communauté de fidèles et générer de nombreuses collaborations. Il faut reconnaître au Magasin la pertinence de consacrer une exposition à un artiste qui, de son vivant, n’a pas vraiment eu les faveurs de l’institution. Le Miam à Sète présente en parallèle une exposition en ses murs qui compose avec celle du Magasin un diptyque expositionnel : un hommage, certes tardif, mais nécessaire, à un artiste dont la pratique, majoritairement picturale, croise des préoccupations formelles alternatives telles que la lithographie ou la microédition. La pratique de l’artiste grenoblois est issue d’une longue complicité avec le street art qu’il a partagée avec des artistes de cette scène et que l’on retrouve tout au long de l’exposition du Magasin. De fait, cette dernière a plus les allures d’une exposition collective que d’une monographie, puisque pas moins de douze artistes accompagnent le parcours à travers le centre d’art. L’exposition est divisée en cinq sections qui reprennent les différentes parties de la journée, mais celle-ci commence de manière volontairement anachronique par le soir. Les interventions exogènes ponctuent la déambulation en faisant écho aux diverses facettes d’un artiste dont les motifs et les inspirations vont de la bande dessinée au skate pour déployer ce qu’il a appellé une peinture « ignorante » : sous ce vocable, on décèle une peinture résolument iconoclaste, privilégiant les sujets mineurs et répétitifs, comme cette obsession pour les chiens ou les représentations de Sisyphe : mais un Sisyphe qui, à l’opposé du personnage de la mythologie, rechignerait à effectuer la sempiternelle ascension déceptive (il est tentant de voir dans cet autoportrait à peine voilé une allusion aussi drôle que légère à la fatigue d’un artiste sommé de se remotiver perpétuellement pour faire face à la maladie). La technique picturale de l’artiste est résolument disruptive, préférant au pinceau et à l’huile, l’emploi du spray ou de l’aérographe dans un prolongement logique de sa pratique de street artiste. Ce qui crée des ambiances colorées plus intenses, des tonalités acides et des oppositions exacerbées : une économie de geste qui produit un maximum d’effets, la brillance de la bombe fluo et l’imprécision du trait n’empêchant absolument pas la puissance expressive de ses portraits. On pense plus à une tradition de la peinture américaine où les sujets mineurs prennent le pas sur la grande histoire, à l’instar d’un Raymond Pettibon qui célébra ce qui, dans les années 1970, n’était qu’une pratique marginale, le surf, pour en faire l’un des thèmes majeurs de son œuvre. Le street art est une pratique qui a mauvaise presse et qui a encore du mal à entrer dans les musées et autres institutions. Celui qu’a pratiqué Fregosi n’est pas la technique codifiée des grapheurs à la signature reconnaissable, mais plutôt un street art « déconstruit », qui investit les murs et les façades de la rue comme autant de toiles pour y déployer une abstraction colorée et anarchique. La première intervention exogène est celle de l’artiste Roméo Julien qui nous barre le passage de la première salle d’un mur coloré semblant tout droit sorti d’une rue de Grenoble : on y retrouve une préoccupation chère à l’artiste de ramener l’extérieur à l’intérieur de l’institution. Derrière ce mur, on découvre une série d’œuvres qui donnent un aperçu de la diversité des motifs d’inspiration de l’artiste, allant du dessin à la photo, du fanzine au graffiti, du rire aux larmes, comme une traduction des affects et des tensions qui ont imprégné son existence. Plus sombre est l’ambiance que l’on retrouve logiquement dans la salle suivante, celle de la nuit où les œuvres de Fregosi, fantomatiques et incisives, nous invitent à une introspection matinée de considérations politiques. L’allusion au validisme passe ici par le filtre du comic strip, manière pour l’artiste de dénoncer les intolérances d’une société en empruntant les codes de la culture populaire. Dans la salle du matin, un mur entier est investi par les tirages issus d’une dense publication bricolée avec les moyens du bord qui compile griffonnages au crayon, inscriptions diverses, dessins annotés et scènes de la vie quotidienne au campus : Étudiant (2013), ouvrage réalisé en collaboration avec Marion Balac, est le compte rendu d’un passage éclair de l’artiste à l’université de Grenoble. Élévations (2021), de Delphine Reist, œuvre faite à partir d’empreintes de cagettes sur papier, traduit un goût commun pour un arte povera non théâtralisé mais non exempt de malice, cette élévation pouvant aussi s’interpréter comme une fragile érection… Dans la quatrième salle, celle du goûter, les Trognes (2024) de Laurent Faulon, drôles d’arbrisseaux roses

« Adrien Fregosi : Dès potron-minet», vue de l’exposition au Magasin CNAC, Grenoble, 13 mai 2026 au 3 janvier 2027.
© Magasin CNAC, Photo : Grégoire d’Ablon. Au centre : Laurent Faulon, Trognes Emmanuel, 2025. Trognes Stéphanie, 2025. Trognes Cécile, 2023. Trognes Démis, 2024. Trognes Hubert, 2025. Courtesy de l’artiste.

amputés de leurs branchages semblant tout droit sortis d’une BD, laissent voir par endroit le bidouillage de leur fabrication carnavalesque ; elles font face à l’œuvre d’Anita Molinero, Sans titre (L’irremplaçable expérience de l’explosion de Smobby) (2011-2024), dont on perçoit directement l’influence que l’artiste à la punk attitude a pu avoir sur Fregosi. La journée se clôt par une dernière salle où trône une autre œuvre de Faulon : une maquette de sa maison d’enfance remarquablement bien faite/mal faite, fichée sur une énorme valise et tellement symbolique d’un boulet expérientiel que l’on trimballe partout comme un bagage encombrant. Face à cette œuvre, l’interprétation par Noé Soulier d’une ancienne œuvre d’Adrien Fregosi réunit les héros immortels de l’artiste, les Peanuts, Titi et autres « hommes au gros nez », autant de personnages fragiles et touchants, sensibles et drôles, qui ont peuplé l’imaginaire de l’artiste et qui l’ont accompagné tout au long de son voyage écourté.


Head image : « Adrien Fregosi : Dès potron-minet», vue de l’exposition au Magasin CNAC, Grenoble, 13 mai 2026 au 3 janvier 2027. © Magasin CNAC, Photo : Grégoire d’Ablon. Adrien Fregosi, ?sans titre. Courtesy Estate Adrien Fregosi et galerie Sultana, Paris.