Nicolas Daubanes
Nicolas Daubanes, l’art de la limaille et de la révolte
Nicolas Daubanes ne peint pas. Il ne grave pas, n’imprime pas au sens où ces termes renvoient à une maîtrise progressive et docile de la surface. Il jette de la poudre de fer sur du papier magnétique, depuis une hauteur qui n’est jamais tout à fait la même, dans un mouvement qui tient autant du geste technique que du geste rituel. La limaille tombe, s’aimante, se fixe, ou presque. Et c’est dans ce « presque » que réside tout l’enjeu. Le dessin ainsi obtenu est précis, lisible, souvent monumental, mais demeure fondamentalement instable, sensible aux vibrations, au souffle et au temps qui passe. Une architecture de prison, une façade calcinée d’un Hôtel de Ville en 1871, la cour de promenade d’une maison d’arrêt niçoise, tout cela tient à un équilibre que rien ne garantit. La mémoire, chez Daubanes, a la consistance de la limaille : dure dans sa matière, volatile dans sa forme.
L’artiste, né en 1983, vit et travaille à Perpignan, ville où il s’est formé à l’École des beaux-arts et dont il sort diplômé en 2010, avec les félicitations du jury, après avoir d’abord été dessinateur et sculpteur amateur, révélé à lui-même par la visite d’une exposition de Joël Hubaut au musée des Abattoirs1, choc électif d’un homme qui dit lui-même n’avoir jamais envisagé de faire de l’aquarelle. Il revendique ses origines ouvrières, qu’il tient de son père menuisier et son goût pour se confronter à la matière. La façon dont travaille Daubanes, à bras le corps, en résidence immersive, les mains dans le béton et le fer, éclaire une relation au travail plastique qui refuse l’idéalisation du white cube et de la distance conceptuelle.

« Feu sans cendre » Musée de l’armée, Hôtel des Invalides, Paris, 2025-2026. Crédit photo Musée de l’armée
L’empêchement comme matériau
En 2008, un atelier proposé dans l’établissement pénitentiaire pour mineurs de Lavaur, dans le Tarn, ouvre ce qui deviendra l’axe central de son œuvre pour plus de quinze ans. Daubanes, 25 ans, entre en prison, non comme sociologue ni comme militant, mais comme artiste qui cherche à s’oublier lui-même, « à s’oublier », dit-il, pour mieux se trouver, mieux s’intéresser aux autres, comme on se cherche des solutions. « Le thème de l’enfermement soulève des questions de liberté, de résistance, des questions existentielles liées à notre condition humaine, qui font écho à mon propre vécu, mais qui peuvent résonner en chacun de nous […] Le choix des matériaux que j’utilise est directement lié à cette réflexion2 », explique-t-il. Ce geste inaugural commande tout ce qui suit : les résidences immersives à la maison centrale d’Ensisheim, à la maison d’arrêt de Nice, à la prison Charles-III de Nancy, au centre pénitentiaire des Baumettes. Des dessins naissent de chaque séjour, souvent muraux, souvent monumentaux, représentant les architectures de ces lieux, leurs façades, leurs cours, leurs passerelles, leurs couloirs, fixés à la poudre d’acier sur des surfaces qui partagent avec ces espaces une même qualité : celle d’être à la fois contraignantes et fragiles.
Ce que Daubanes va saisir dans le monde carcéral n’est pas l’horreur au sens spectaculaire ni la misère comme argument moral. Il va chercher ce qui résiste, le détournement ingénieux, l’alcool de fortune brassé avec des moyens dérisoires3, l’avatar numérique créé pour un détenu qui devient libre le temps d’une virtualité dans Société tu m’auras pas !4, la petite cuillère qui creuse la mousse expansive dans une évasion à la fois absurde et constitutive. Ce qui l’intéresse est le moment précis où l’élan vital ne se laisse pas écraser par la contrainte. Il y a dans ce tropisme une dimension biographique que l’artiste n’a longtemps que peu évoquée et que son exposition au Palais de Tokyo en 20205 a partiellement révélée : une greffe d’organe subie onze ans plus tôt, un empêchement physique devenu, selon ses propres termes, « un matériau à part entière ». L’autoportrait alors révélé, un congélateur embroché à un poteau au niveau du regard du spectateur, en équilibre précaire, indique sans pathos que Nicolas Daubanes est lui aussi un survivant, que la question de la résilience dans des espaces confinés n’est pas pour lui abstraite.

« Ombre est lumière », Panthéon, Paris © Adagp, Paris. Crédit photo : Didier Plowy – CMN
Béton sucré, acier incandescent
Le lexique plastique de Daubanes est d’une grande cohérence dans sa logique matérielle et politique. Le béton sucré, technique héritée des résistants de la Seconde Guerre mondiale, qui adjoignaient du sucre aux coulées de béton destinées à construire les bunkers allemands pour les fragiliser de l’intérieur, les condamnant à s’effriter. Daubanes reprend ce geste de sabotage et en fait des sculptures qui portent en elles leur déclin programmé. Solidité et vulnérabilité dans la même masse. L’incrustation d’acier incandescent sur du verre ou de la porcelaine, des étincelles photographiées, des brûlures qui sont aussi des dessins, constituent autant d’archives de la violence contenue dans le métal. Les dessins au scotch sur verre6, dans lesquels le papier adhésif reproduit la technique des commerçants lyonnais barricadant leurs vitrines contre les bombardements, et qui, chez Daubanes, finissent par tomber, un à un, aléatoirement, se brisant sur le sol dans de discrets fracas. La matière travaille, se défait, se laisse porter par le temps.
L’ensemble de ce répertoire forme un art de la trace et de la menace. Ce qui est représenté, qu’il s’agisse de prisons, de monuments incendiés, d’architectures de l’enfermement ou de paysages de la déportation, aurait pu donner lieu à un art du témoignage solennellement installé dans la commémoration. Ce n’est pas ce que fait Daubanes. Ses œuvres sont contemporaines de leur propre fragilisation. Il y a quelque chose d’urgent dans leur existence même. La mémoire n’est jamais acquise. Elle tient comme tient la limaille, jusqu’à ce qu’un courant d’air décide du contraire.
La mémoire comme champ de bataille
Nicolas Daubanes a construit son parcours dans un rapport frontal, parfois inconfortable, à l’institution. Son exposition « L’Huile et l’Eau » au Palais de Tokyo en 2020, fruit du Prix des Amis du Palais de Tokyo dont il est lauréat en 2018, est à cet égard exemplaire. L’artiste y convoque la Commune de Paris, le soulèvement d’Attica, les droits identitaires, face à une institution qui accueille simultanément, presque en face à face, une exposition qatarie sur le monde arabe en conflit, sans mentionner que dans cet État du Golfe, l’homosexualité est passible de prison, que les travailleurs migrants y vivent dans des conditions proches du servage7. Daubanes ne dit rien explicitement. Il installe l’Hôtel de Ville de Paris en flammes sur le mur, en limaille de fer. La clameur est sourde ici, mais totale.
C’est cette capacité à fabriquer une œuvre viscéralement engagée sans jamais verser dans le didactisme qui distingue Daubanes. Ses références littéraires et musicales sont convoquées avec rigueur, des Prisons imaginaires de Piranèse que Marguerite Yourcenar décrivait comme un monde factice et sinistrement réel8,aux Mains sales de Sartre, scandées par la voix d’Akhenaton, chanteur d’I AM, dans la nef du Palais de Tokyo, faisant entrer dans ce temple de l’art la clameur de la rue d’habitude contenue. Daubanes fait résonner des registres qui se refusent habituellement à coexister, de l’histoire sociale à la plastique formelle la plus rigoureuse, de la culture populaire à l’intime.

Sur le fait par erreur et au hasard, Maison Salvan, Labège. 2026
Crédit photo V. Boutin
La reconnaissance institutionnelle de Daubanes s’est accrue depuis 20209, témoignant d’une plus grande compréhension de son travail, non sans une certaine ironie que l’artiste doit savourer. Car il n’a pas changé de langage pour accéder à ces espaces. C’est bien l’abbaye de Fontevraud, avec son histoire de détention royale, ou le Panthéon, avec ses mémoires de la résistance et du martyr, qui ont cherché dans son œuvre une pertinence que lui seul pouvait offrir : dessiner à la poudre d’acier la prison de Montluc où fut interné Jean Moulin, ou représenter le Mont-Valérien de Manouchian et de ses camarades, faire entrer dans le temple républicain la violence sous-jacente qui l’a fondé.
Pour le Nouveau Printemps de Toulouse dont il est l’artiste invité de l’actuelle édition, Daubanes présente deux expositions témoignant de ses recherches autour de la mémoire des lieux et des questions d’enfermement et de résistance. Il place en regard un palais romain, la Villa Médicis, Académie de France à Rome, qui est la plus ancienne résidence au monde, là même où il fut récemment pensionnaire, et une maison de village devenue elle aussi un lieu de résidence, la Maison Salvan10, où il prolonge ses recherches menées à la Villa Médicis. Il propose également un parcours d’œuvres dans l’ancienne prison Saint-Michel de Toulouse, et réalise, dans le jardin de l’Observatoire de Jolimont, une sculpture pérenne faite de sucre et de béton, en hommage aux actes de sabotage.
Il y a dans ce tournant mémoriel un risque que d’autres n’auraient pas su éviter, celui de la commémoration spectaculaire, de l’hommage qui satisfait les consciences sans les troubler. Daubanes l’évite parce que son matériau refuse le monument. La poudre d’acier ne dure pas. Le béton sucré finira par se désagréger. Feu sans cendre, l’ouvrage monographique édité à l’occasion de l’exposition « Nicolas Daubanes. Un artiste contemporain », au musée de l’Armée, explique, en un minimum de mots, ce paradoxe constitutif : une combustion sans reste, une présence qui est d’emblée une disparition. Ce que la mémoire laisse derrière elle n’est pas de la cendre, mais l’incertitude de ce qui reste et la nécessité de recommencer quand même. Ce fils de menuisier qui jette de la poudre de fer sur des murs de prisons ou de musées pour dessiner ce que le monde veut faire oublier, est, au meilleur sens du terme, un artiste de la résistance, non comme posture, mais comme pratique, quotidienne, matérielle, exposée aux courants d’air.
head image : Vue de l’exposition « Ombre est lumière », Nicolas Daubanes, Panthéon, Paris. 2025-2026© Adagp, Paris. Crédit photo : Didier Plowy – CMN
[1]. « Joël Hubaut. Le Psyclom-clom épidémik », Les Abattoirs, Musée – Frac Occitanie Toulouse, du 6 avril au 19 août 2001 [https://www.lesabattoirs.org/Expositions/joel-hubaut-le-psyclom-clom-epidemik/].
2. Maëva Robert, « Nicolas Daubanes. De la contrainte née l’inventivité », entretien, Ramdam, no 180, mai-juin 2026.
3. « Prohibition », V.R.A.C. (Vitrine régionale d’art contemporain), Millau, du 13 février au 9 avril 2016 [https://www.la-vrac.com/exposition/nicolas-daubanes/].
4. Société, tu m’auras pas !, vidéo, son, 2020, 7 min 18 s.
5. Guillaume Lasserre, « La prise du Palais par Nicolas Daubanes », Un certain regard sur la culture/Le Club de Mediapart, 5 avril 2020 [https://blogs.mediapart.fr/guillaume-lasserre/blog/050420/la-prise-du-palais-par-nicolas-daubanes].
6. « NWAR », exposition personnelle de Nicolas Daubanes, Chapelle du Quartier Haut, Sète, du 10 février au 24 mars 2019.
7. Guillaume Lasserre, op. cit.
8. Marguerite Yourcenar, Le cerveau noir de Piranèse, Tesserete, Pagine d’Arte, collection « Mots et Images », 2016 (1959).
9. Drawing Lab en 2021, Centre Pompidou-Metz en 2022, cycle de résidences et d’expositions à l’abbaye de Fontevraud entre 2023 et 2025, pensionnat à la Villa Médicis en 2024-2025, expositions simultanées au Panthéon et au musée de l’Armée aux Invalides en 2025-2026
[1]0. « Nicolas Daubanes. Sur le fait, par erreur et au hasard », Maison Salvan, Labège, du 11 mars au 2 mai 2026.
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- Du même auteur : David Claerbout, Biennale Son, Walter Swennen, Laurent Proux, Josèfa Ntjam,
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