Christian Bernard
Christian Bernard, le musée comme dispositif
Emporté par la maladie le 6 août 2026, à 76 ans, Christian Bernard aura passé une vie entière à déplacer les frontières du musée, entre la Villa Arson et le Mamco genevois qu’il a conçu de toutes pièces, entre la critique d’art et la poésie confidentielle, entre l’institution et son perpétuel réagencement.
Christian Bernard naît à Strasbourg le 9 février 1950, y suit des études classiques au lycée Fustel-de-Coulanges, et découvre, au milieu des années soixante, la poésie puis le surréalisme. La rencontre, en 1966, avec le poète et écrivain surréaliste Vincent Bounoure [1] l’oriente vers une scène qui compte encore, à cette date, quelques poches de résistance active. En 1968, année où il publie [2], recueil de poèmes accompagné de dessins d’Antoine Bernhart, il rejoint Édouard Jaguer et le mouvement Phases [3], participe aux événements de mai et juin, et fonde le groupe La Main à proie, qu’il anime jusqu’en 1971. On mesure, à ce détail biographique, combien l’homme qui allait devenir l’un des muséographes les plus systématiques de sa génération est d’abord passé par l’expérience d’une avant-garde poétique mineure, attachée à l’image et au tract autant qu’au vers.

Il quitte Phases pour poursuivre, à l’université de Strasbourg, entre1968 et 1974, des études de lettres et de philosophie, où il suit notamment les cours de Philippe Lacoue-Labarthe et de Jean-Luc Nancy, soit deux des penseurs qui, dans le sillage de Heidegger et de Derrida, allaient profondément reconfigurer la philosophie française de l’après-mai 68. Cette double formation, poétique et philosophique, s’accompagne d’une activité de critique d’art associée à la revue Canal [4]. Il enseignera le français puis la philosophie à titre contractuel jusqu’à son entrée au ministère de la Culture, en 1982. Celle-ci coïncide avec le moment où Jack Lang fait de l’État un acteur culturel à une échelle inédite. Nommé conseiller artistique régional à la DRAC Rhône-Alpes, Bernard participe activement à la politique de décentralisation. Il crée le Frac Rhône-Alpes, pilote des commandes publiques, dont celle passée à Richard Serra pour l’abbaye de Brou, à Bourg-en-Bresse, et accompagne la gestation des musées de Grenoble et de Saint-Étienne ainsi que des centres d’art contemporain comme le Nouveau Musée [5] de Villeurbanne et le Magasin de Grenoble. C’est la matrice de tout ce qui suivra : une conviction, forgée dans l’euphorie institutionnelle des années Lang, que l’action culturelle publique peut littéralement fabriquer des lieux, et non simplement les administrer.
La villa Arson, un laboratoire pédagogique (1985-1994)
En 1985, Christian Bernard est nommé directeur artistique et pédagogique de la Villa Arson à Nice, établissement singulier du ministère de la Culture qui réunit, dans le bâtiment moderniste de Michel Marot, une école d’art, un centre d’art et une résidence d’artistes. Il y conduit, pendant près de dix ans, un renouvellement complet des méthodes d’enseignement et une politique d’association étroite des étudiants aux activités du centre d’art, au point que la génération qui en sort porte, aujourd’hui encore, la marque de cette période : Ghada Amer, Michel Blazy, Tatiana Trouvé, Philippe Ramette, Natacha Lesueur, Jean-Luc Verna, Dominique Figarella, ou le groupe BP figurent parmi les anciens étudiants de ces années [6]. Entre 1986 et 1994, Bernard y organise des monographies consacrées à Niele Toroni, Didier Vermeiren, Claudio Parmiggiani, stanley brouwn, Franz Erhard Walther, Maurizio Nannucci, et à Martin Kippenberger, dont le nom reviendra, dix ans plus tard, sceller à Genève l’un des épisodes les plus commentés de sa carrière de commissaire. Le triptyque d’expositions sur le présent No Man’s Time, Le Désenchantement du monde et Le Principe de réalité, conçu avec l’historien de l’art et critique Christian Besson et l’artiste suisse Axel Huber, donne le ton d’une programmation où l’exposition elle-même devient objet de pensée, et pas seulement vecteur de monstration.
Genève, 1994 : l’invention du Mamco
Le 22 septembre 1994, Christian Bernard inaugure, à Genève, le Musée d’art moderne et contemporain, qu’il a conçu et élaboré depuis 1991, et qu’il codirigera avec Françoise Ninghetto jusqu’à la fin de l’année 2015, soit vingt et un ans à la tête d’une institution taillée, littéralement, à sa main. Ce que le Mamco doit à Bernard ne se résume pas aux rétrospectives spectaculaires qu’il y a montées, de Kippenberger à Parmiggiani, en passant par Thomas Huber, Sarkis, John M Armleder, Bertrand Lavier, Sylvie Fleury, Steven Parrino ou Jim Shaw. C’est la pratique muséologique elle-même, érigée en doctrine, qui constitue son legs le plus durable [7].

Le musée y est pensé comme un « dispositif expositionnel » en reconfiguration permanente, plutôt que comme un sanctuaire de collection figée. Bernard abolit la frontière conventionnelle entre exposition temporaire et présentation permanente, tant dans les espaces que dans les modes d’accrochage. Il impose un renouvellement quasi complet de l’offre du musée trois fois par an, rythme frénétique pour une institution de cette taille, qui suppose une équipe rompue à un chantier perpétuel plutôt qu’à la gestion patrimoniale classique. Il dissocie la politique éditoriale des expositions elles-mêmes, en centrant les publications sur les écrits d’artistes et les essais critiques plutôt que sur le catalogue-souvenir, et développe une onomastique généralisée qui verra chaque salle, chaque exposition, chaque séquence, chaque cycle, recevoir un nom, une numérotation, une identité propre, au point que certains visiteurs y virent, non sans raison, une forme de scolastique un peu écrasante. Il confie enfin, en association étroite avec les artistes, la gestion évolutive de salles monographiques semi-permanentes, celles consacrées à Siah Armajani, Christo, Claude Rutault, Sarkis, Walther, Philippe Thomas, Gérard Collin-Thiébaut, et à la collection de Yoon Ja et Paul Devautour, et va jusqu’à déléguer à des artistes la programmation de pans entiers du musée, à l’image de la Suite genevoise confiée à John M Armleder ou du Büro Kippenberger.
C’est au Mamco qu’a lieu, en 1997, la dernière exposition du vivant de Martin Kippenberger, quelques semaines avant la mort de l’artiste allemand à Vienne, circonstance qui confère à cette relation, entamée dix ans plus tôt à la Villa Arson, une dimension presque testamentaire. On aurait tort, cependant, de réduire l’action de Christian Bernard à un culte des figures masculines de la scène post-conceptuelle germano-suisse. Le musée qu’il a bâti a aussi fait toute sa place à des artistes dont la reconnaissance institutionnelle française tardait alors considérablement. Sylvie Fleury, dont l’ironie consumériste peinait à trouver crédit hors de Suisse dans les années quatre-vingt-dix, en constitue l’exemple le plus net.
Le musée hors les murs : tramways et biennale
Ce goût pour le déplacement des cadres institutionnels trouve un prolongement inattendu dans deux commandes publiques d’infrastructure urbaine. Christian Bernard dirige, depuis le Mamco, l’accompagnement artistique de la ligne B du tramway de Strasbourg, puis celui du tramway des boulevards des Maréchaux Est à Paris [8]. Il est également, en 2009, le commissaire du Pavillon français à la Biennale de Venise, consacré à Claude Lévêque, dont il signe le texte de catalogue Égarements du cœur et de l’esprit [9]. Ces incursions hors du strict périmètre muséal permettent de comprendre sa conception de l’art contemporain : un art qui n’a pas vocation à rester cantonné à l’enceinte du musée, fût-il aussi méthodiquement reconfiguré que le sien.

Toulouse, le second souffle (2016-2021)
À son départ du Mamco, fin 2015, Christian Bernard prend la direction du festival Le Printemps de septembre à Toulouse, dont il avait déjà assuré la direction artistique en 2008 et 2009, et qu’il dirigera de 2016 à 2021, signant les éditions 2016, 2018 et 2021. « J’aime répondre à des situations de crise », confiait-il en 2015 au moment de quitter Genève, ajoutant préférer désormais « travailler dans le réversible, l’éphémère, l’intensité » plutôt que dans la commande publique pérenne [10]. Le choix d’un festival biennal plutôt que d’une nouvelle direction de musée correspond à une préférence assumée pour les dispositifs à durée de vie courte, taillés sur mesure pour une séquence, plutôt que pour l’accumulation patrimoniale de long cours, cohérence, en creux, avec l’esprit même qui avait présidé au rythme trisannuel imposé au Mamco.
Le critique, le poète et l’éditeur
Il faut, pour finir, restituer à Christian Bernard cette part de son activité que la fonction de directeur d’institution a longtemps éclipsée. Sa réflexion critique sur l’avenir du musée, publiée notamment sous le titre Crépuscules du musée ? [11] et ses textes sur l’exposition du musée par lui-même témoignent d’une pensée théorique continue, qui ne s’est jamais bornée à la pratique [12]. En 2020, il fonde avec Ho-Sook Kang, disparue fin 2021, les éditions Walden n, qui publient notamment la première édition bilingue intégrale des Sonnets de Walter Benjamin, traduits par Michel Métayer et accompagnés d’un essai d’Antonia Birnbaum, ainsi que le catalogue de l’exposition personnelle de Natacha Lesueur à la Villa Médicis en 2021. Depuis 1966, où il publiait déjà, sous le titre Faire-part, un poème-tract, Christian Bernard n’a jamais cessé d’écrire des poèmes en revues et en volumes. Les « Lettres » des éditions Walden n, comptant une cinquantaine de livraisons, portent la trace de cette activité qu’il maintenait sciemment confidentielle, loin de toute logique de carrière [13].
Sa dernière apparition publique, sur le réseau LinkedIn, seul réseau social où il consentait à paraître, se présentant sobrement comme « commissaire d’exposition, critique d’art, éditeur », donne la mesure de cette double vie discrète. Il y annonçait être lauréat du Grand Prix de poésie 2026 de l’Académie française avec une pudeur presque désuète, se réjouissant de cet honneur « comme le font mes amis », lui qui n’avait, disait-il, « rien fait que publier » pour le mériter [14]. C’est également sur ce fil qu’il pouvait, à l’occasion, faire preuve d’une âpreté critique intacte. Il s’y agaçait récemment de voir une institution parisienne présenter le cycle 18. Oktober 1977 de Gerhard Richter comme un simple « cycle majeur de la peinture européenne de la deuxième moitié du XXe siècle », formule qu’il jugeait occulter ce que ces portraits de la bande à Baader révèlent de la violence propre à l’Allemagne de ces années-là. Ce dernier geste critique, aussi mineur soit-il dans le cours d’une carrière aussi dense, dit peut-être l’essentiel. Jusqu’au bout, Christian Bernard s’est méfié des formules muséales qui lissent l’histoire pour la rendre présentable, lui qui avait consacré une vie entière à faire du musée, précisément, un lieu où rien ne devait jamais se figer tout à fait.
Head image : Christian Bernard, voyage en Utah, 1993. Photo droits réservés
[1] Figure du surréalisme tardif, alors engagé dans la refondation du mouvement après la mort de Breton.
[2] Christian Bernard publie à Strasbourg, aux éditions de la Librairie 24, le recueil de poèmes H, illustré par les premiers dessins automatiques d’Antoine Bernhart. Cette publication marque une étape importante et introduit le travail graphique de Bernhart auprès des réseaux surréalistes et du mouvement artistique international Phases. Voir Antoine Bernhart, Papiers hantés – Les yeux de la main, Dijon, Les Presses du réel, 2022, 152 p.
[3] Réseau artistique et littéraire international fondé en 1951 sous l’impulsion du poète et critique Édouard Jaguer et sa femme Anne Éthuin, avec une concrétisation et le lancement de la revue éponyme en janvier 1954. Il vise à prolonger l’esprit du surréalisme tout en faisant le lien avec l’abstraction lyrique et l’art informel de l’après-guerre. https://mouvementphases.fr
[4] Canal, souvent sous-titré Journal d’informations culturelles puis Arts, expressions, cultures, est une revue d’art contemporain et d’expression culturelle parue de 1977 à 1995. Fondée et dirigée par le critique d’art Alain Macaire, elle a joué un rôle marquant dans la critique d’art non officielle en France.
[5] En 1978 par Jean-Louis Maubant. En 1998, le Nouveau Musée fusionne avec le Fonds Régional d’Art Contemporain Rhône-Alpes et devient l’Institut d’art contemporain (IAC).
[6] Emmanuelle Lequeux, « La Côte d’Azur reste un bel endroit pour les artistes », Le Monde, 2 juillet 2011, https://www.lemonde.fr/culture/article/2011/07/02/la-cote-d-azur-reste-un-bel-endroit-pour-les-artistes_1544001_3246.html?srsltid=AfmBOop34JPikqyLnwiQNXFsJc7YoFaBaA5DQ0ts8STGJUmyXIH10dX-
[7] Voir à ce propos, Lionel Bovier et David Lemaire (ed.), Mamco Genève – 1994-2016, Dijon, Les Presses du Réel, 2017, 352 p.
[8] Bertrand Gréco, « L’art se déploie le long des rails », Le Journal du dimanche, 31 mars 2012, https://www.lejdd.fr/Societe/Des-oeuvres-d-art-contemporain-installes-le-long-du-tramway-des-Marechaux-499007-3123191
[9] Christian Bernard, « Égarements du cœur et de l’esprit », in Claude Lévêque. Le Grand Soir, Paris, Flammarion, 2009.
[10] Elisabeth Chardon, « Christian Bernard, l’adieu au Mamco », Le Temps, 23 octobre 2015, https://www.letemps.ch/culture/arts/christian-bernard-ladieu-mamco?srsltid=AfmBOor0iATDxHUpvfPDlaoFcQ8CfR_qEszDgYLiwTk3m4guFcwdD_A8
[11] Christian Bernnard, « Crépuscules du musée ? », in Emmanuelle Amsallem et Isabelle Limousin (dir.), Le musée, demain. Paris : Actes du colloque organisé au Centre culturel international de Cerisy du 12 au 19 juin 2014, L’Harmattan, collection Patrimoines et sociétés, 2017, p. 35-46.
[12] Christian Bernard, « Exposer le musée », Ce qui suit donnera un aperçu de ce qui reste. 30 ans de Festival Le Printemps de septembre, Toulouse, Le Printemps de septembre, JBE BOOKS, 2021, 364 p.
[13] « Depuis plusieurs années, la maison d’édition Walden n diffuse par voie postale les poèmes de Christian Bernard », Jérôme Duwa, « Contre toute attente, Christian Bernard », En attendant Nadeau, n° 246, 16 juin 2026, https://www.en-attendant-nadeau.fr/2026/06/16/contre-toute-attente-christian-bernard/
[14] https://www.linkedin.com/feed/update/urn:li:activity:7475818638193823744/
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- Du même auteur : Stéphanie Cherpin, Otobong NKanga, Vivian Suter, Hamishi Farah. Devant la douleur des autres, Emmanuel Van der Auwera, "Saturn",
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