The World, Rafael Moreno et Glowing, flaring, lurid, loud, Yuyan Wang
CRAC Alsace, Altkirch
« Nous verrons le monde sous une perspective inédite. » Ainsi résonne la promesse tenue par la voix robotique d’un·e porte-parole de l’administration ayant décidé de mettre en orbite trois lunes artificielles dans le film The Moon Also Rises (2024) de l’artiste et réalisatrice Yuyan Wang – projet effectivement envisagé par la municipalité de Chengdu en 2018, qui fait office de point de départ fictionnel du très beau film de la cinéaste. Cette même voix narrative et désincarnée nous promet plus loin que « notre imagination se déploiera de façon épique ». Tout un programme. C’est au contraire très loin de toute forme d’épopée que semble se construire la rencontre douce entre les expositions de Yuyan Wang et Rafael Moreno au CRAC Alsace, dans la première programmation de sa nouvelle directrice, Elsa Vettier. Entre explosion dysphorique et balade à la rencontre de la matérialité du monde, les artistes invitées semblent déjouer une lecture univoque ou trop claire du monde.

Photographie : Émilie Vialet.
Au rez-de-chaussée du CRAC, la mise en espace symétrique, dans les deux ailes du bâtiment, des films de Yuyan – Wang Look on the Bright Side (2024) et The Moon Also Rises (2024) – permet d’entrer en profondeur dans chacun des pendants d’un diptyque : une collection savamment montée de found footage – dont les images sont tirées de morceaux filmiques flamboyants, entre mines d’extractions et lumières dans le paysage – pour le premier, et un film de fiction tourné avec les parents de l’artiste comme acteur·ices pendant le Covid pour le second. Ce dispositif permet une déambulation onirique et sensible parmi des images teintées d’une certaine hypermodernité. Il est accompagné d’une installation vidéo projetée sur les portes de salles fermées, qui rappelle la technique de la nuit américaine au cinéma (day-for-night en anglais) et qui fait apparaître un ensemble d’insectes géants comme attirés par la lumière et semblant ramper sur la porte. La force du travail de Yuyan Wang tient à la combinaison entre son attrait pour la forme science-fictionnelle et des questions profondes, comme la modernité et la vieillesse, qui surgissent par exemple dans un plan particulièrement émouvant tourné à travers une serre bleutée. Cette scène pourrait faire écho à l’expression de Derek Jarman et, plus largement, à sa recherche d’embrasser la couleur, reprise par le titre de l’exposition – « Glowing, flaring, lurid, lourd » (Brillant·e, éclatant·e, criant·e, bruyant·e). C’est à la question de ce qui fait la matérialité des nouvelles technologies par lesquelles transitent les informations et circulent les images de notre monde que les personnages des films de Yuyan Wang se confrontent, socialement et intimement ; à l’instar de l’endormissement d’un employé dans une usine de fabrication d’écrans ou de l’utilisation par une femme d’un masseur de visage face à un miroir encerclé de lumières rondes. De cette mise en mouvement délicate des êtres et des choses naît un monde sans contours.

À l’étage du centre d’art, Rafael Moreno déploie son style sculptural assemblé avec mouvement, éclat, humour et brio. Son langage pourrait s’apparenter à un nouveau baroque empreint de punk, qui se nourrirait de mouvements et de fêtes, dans la conscience de l’impermanence des choses et d’une certaine absurdité logique du monde. À travers des installations unies par différents principes constructifs, montrant diverses coulisses – les vidéos projetées dans l’exposition ont été tournées dans des espaces cachés du CRAC – et en questionnant ce qui attire ou au contraire ce qui empêche notre regard, The World produit une mélodie silencieuse mais entêtante, intense et parfois mélancolique, basée sur le principe de stimulation, à la manière d’un système cognitif hyperactif. L’art du collage, dans lequel l’artiste excelle, se met par exemple en rotation à travers les mots Revelations, Revolutions et Rotations – qui sonnent comme des titres tout autant que des principes – ou encore à travers les silhouettes d’immeubles composés de parapluies, de réfrigérateurs et de tee-shirts étirés dans la salle centrale de l’exposition. L’artiste semble nous suggérer avec beaucoup d’esprit que tout se brouille dans le vertige du mouvement, en même temps que chaque objet perdu peut être un indice vers un monde autre : une guitare ouverte, une cerise solitaire, un miroir déformant, des pinocchias – pantins féminins, à la fois spectatrices de l’œuvre et œuvre elle-même. L’un des points de départ de la recherche de Rafael Moreno pour l’exposition est le test de Turing, un examen visant à différencier les machines des êtres humains en posant un certain nombre de questions à l’aveugle. Elle souhaite aussi plus profondément rendre hommage aux programmateur·ices et codeur·euses du monde des sciences computationnelles, figures de l’ombre qui animent et activent le monde virtuel et numérique, et le portent par leur invisibilité même. The World vient ainsi revaloriser des espaces non dits, non connus ou pas encore traversés. Creusant les superstructures matérielles par des tunnels qui connectent différents objets, images, projections ou fictions, elle subvertit et court-circuite par la surprise, la poésie, l’analogie ou encore les chemins de pensée inattendus, et vient créer un monde à trous, comme transpercé par des affinités, des récits et des relations très riches et denses.
Mis en présence, les univers artistiques présentés dans ces deux expositions défont un certain nombre de concepts binaires utilisés pour définir notre monde : dedans/dehors, humain/machine, jour/nuit, matière/lumière, vide/plein ; et soudain, ils deviennent inopérants. Comme une autre voie, un autre chemin, l’art permet d’épouser une vision subtile, plus fine et attentive, dans laquelle les œuvres agissent comme des éclipses, sortes de moments d’alignement, et déplacent le regard. Elles parlent un langage défait et imprégné de codes, de flux, et épousent les rythmes des mondes tout autant qu’elles en composent une trame mélodique, une zone de nuances, un accompagnement dans notre descente dans celui-ci.
Head image : Rafael Moreno, Revelations [Révélations], 2026. Bois, objets récupérés, vidéo, Pinocchia tales (The Dream) [La vie de Pinocchia (Le rêve)]. Dimensions variables. Courtesy de l’artiste. Photo: Émilie Vialet.
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