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L’Entre-zone, à L’Atelier, Nantes

par Philippe Szechter

L’Entre-zone, à L’Atelier, Nantes

02.07 au 11.09.2022

Confiée à la commissaire d’exposition Mya Finbow pour mettre en valeur le travail de quatre artistes lauréats du Prix des arts visuels de la Ville de Nantes à l’occasion de l’anniversaire de ces 20 ans, l’exposition L’entre-zone s’est révélée comme une des expositions les plus réussies que L’Atelier a pu accueillir ces dernières années. L’enjeu était double : composer avec quatre artistes aux univers éloignés et se confronter à un lieu d’exposition constitué d’espaces très hétérogènes.

Le parti-pris de Mya Finbow s’est articulé sur l’idée de récit décomposé en quatre chapitres: Le Big Bang qui s’engendre dans l’œuvre de Laura Orlhiac, La Genèse pour Lucas Seguy, La Révolution qui s’immisce dans celle de Céleste Richard Zimmermann, Le Terrain vague comme source de l’œuvre de Ronan Lecrosnier.

Comme introduction à l’exposition, un grand rideau accueille les spectateurs. Il a été confectionné collectivement par les artistes où leurs propres pictogrammes constituent le motif décoratif. Ces hiéroglyphes seraient à décrypter avant de pénétrer dans le vaste espace central au sol pavé et y découvrir le travail de Laura Orlhiac. L’artiste nous plonge dans un univers vibrant, coloré et lumineux. Ses peintures abstraites aux formats différents ont quelque chose de cinétique qui pourrait revisiter le travail aujourd’hui trop dévalué de Victor Vasarely. Inspirée par les grands espaces américains, plus que leurs paysages l’artiste en retient plutôt les variations de lumière qu’elle traduit picturalement en formes géométriques imbriquées et en dégradés colorés pour nous hypnotiser ou nous aveugler, voire nous plonger dans des contrées extra-terrestres. Les passionné.e.s de Krautrock ou de Drone ambient y verront à n’en pas douter toute la musicalité de ses productions. 

Après ce big bang lumineux, les choses deviennent plus matérialistes avec les œuvres monumentales de Céleste Richard Zimmerman. Une massive colonne d’un blanc éclatant est sculptée en bas-relief à enroulement narratif. Mais le récit apparaît plus obscur; l’artiste s’est attachée à représenter des personnages  hybrides — CRS et manifestants — en prise avec des animaux qui peuplent également ses peintures présentes dans la pièce suivante. Tout en tournant autour de l’œuvre nous naviguons entre conte cruel pour enfants et mémoire des violences policières exercées contre le mouvement des Gilets jaunes. À proximité, sur la grande cimaise judicieusement peinte en gris, l’artiste présente un bas-relief monumental néo-art déco qui symbolise notre époque que d’aucuns comparent aux années 20. Aux références artistiques multiples les œuvres puissantes et magnifiques de Céleste Richard Zimmermann risquent d’être condamnées par les partisans d’une écologie moraliste tant leur matériau de prédilection, le polystyrène, est polluant. Tout l’intérêt tient dans cet oxymoron.

La révolte est aussi présente dans l’œuvre de Ronan Lecrosnier qui installe une palissade en bois gravé. Un texte lumineux aux accents situationnistes nous propulse dans un univers de fête de Noël inquiétant. Derrière cette séparation l’artiste a disposé divers objets – scans 3D, jouets, photos, livres et même un nid de frelons – comme pour nous révéler les vestiges d’une civilisation disparue. La théâtralité se retrouve également dans ses œuvres comme Data cendres qui allie maquette d’architecture en impression numérique et projection vidéo de mainsou Allez bonne nuit, un dark cénotaphe représentant un gisantdont la tête évidée laisse une fumée illusionniste s’échapper. 

Les œuvres de Lucas Seguy que l’on retrouve entre autres dans une des salles voûtées de L’Atelier nous procurent une sensation de malaise tant la fiction trans-humaniste qu’elle véhicule nous entraîne dans un monde froid à la sexualité machinique. Avec de nombreuses références à l’histoire de l’art — Antiquité, Renaissance ou encore Nicolas Poussin — ses vidéos réalisées en animation 3D, placées sur des papiers peints aux motifs végétaux imaginaires, racontent des histoires de procréation comme dans Les trois Grâces. Cette dernière s’apparente à un mode d’emploi en imagerie médicale qui détaillerait les fonctionnalités des organes sexuels humano-végétals de jeunes filles pré-pubères. Une autre, à l’esthétique du jeu vidéo, intitulée Le petit Poucet, explorant la thématique de l’autofécondation, s’avère tout aussi délirante, cauchemardesque. Manifestement Lucas Seguy pourrait être le fils engendré à distance par l’artiste américain Matthew Barney tant son œuvre est traversée de baroquisme.

Lucas Seguy, Les trois Grâces (still), 2018. Courtesy de l’artiste © Ronan Lecrosnier

La curatrice de l’exposition Mya Finbow, outre celles des lauréats de la ville de Nantes a su habilement intégrer quelques œuvres du FRAC des Pays de la Loire comme la sulfureuse Unlock Your Life Now (ATM/Minibar/Gospel Soundsystem) de l’artiste sud-africain Cam eron Platter, open bar où musique, sex et alcool s’imposent comme une métaphore de L’Entre-zone.

Image mise en avant : Céleste Richard Zimmermann, Atlante, 2022. Polystyrène, 3,30 x 130 cm. Oeuvre soutenue par Les Factotum. Crédit Grégory Valton.

  • Publié dans le numéro : 101
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