r e v i e w s

Matrimoine au Château d’Oiron et au Centre d’art La Chapelle Jeanne d’Arc

par Philippe Szechter

Château d’Oiron, Plaine-et-Vallées,
14.07 – 22.10.2023

Centre d’art contemporain d’intérêt national, la Chapelle Jeanne d’Arc, Thouars,
24.06 – 22.10.2023

Domaine national du Palais-Royal, Paris, 30.09 – 10.10.2023 

De toute évidence, la question de l’héritage culturel traverse l’exposition « Matrimoine »proposée cet été par le Centre des monuments nationaux dans le cadre du trentième anniversaire de la collection Curios & Mirabiliainitiée par Jean-Hubert Martin. Ce dernier, faut-il le rappeler, avait magistralement introduit la création contemporaine dans ce patrimoine de la Renaissance en s’appuyant sur l’idée des cabinets de curiosités. Nous y retrouvons d’ailleurs Emblèmes, une œuvre de l’artiste invité, Laurent-Marie Joubert, réalisée en collaboration avec l’historien Michel Pastoureau, qui fonctionne comme une signalétique des thématiques des salles du château d’Oiron sous forme de commentaires iconiques ésotériques. 

Comme un retour aux sources, la proposition qui émane du porteur de ce projet collaboratif met en valeur, entre autres, le travail d’artistes femmes sud-africaines. 

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Vue de l’exposition « Matrimoine », œuvre collective, parc du château d’Oiron, 2023. Photo : Samuel Quenault.

Au centre d’art contemporain d’intérêt national, la Chapelle Jeanne d’Arc, sont présentées, Courtyard dans la nef et le cœur de l’église néo-gothique et Litema dans la crypte, deux œuvres qui permettent de relier passé et présent. 

La première résulte d’un projet élaboré par Laurent-Marie Joubert, en 1995, avec douze femmes basothos lors de la première biennale d’art contemporain de Johannesburg. Exposée, à l’époque, en périphérie de la biennale, elle réapparaît ici en se confrontant à un nouvel environnement chargé d’histoire. Répartis dans un dispositif scénique rigoureux, les soixante-cinq panneaux de signalisation routière sur lesquels sont peints les motifs traditionnels caractéristiques du litema — pratique picturale ancestrale réalisée par les femmes lors de cérémonies religieuses sur les maisons traditionnelles ndébélées — se découvrent dans une déambulation contemplative. La musique envoûtante de Mo Laudi qui reprend la structure fractale de l’art ndébélé et bapedi, la lumière des vitraux avec leurs ornements gothiques abstraits et les images de scènes religieuses fusionnent avec les motifs picturaux sud-africains comme pour en spiritualiser l’installation. Pour autant, la désacralisation s’opère en sortant du lieu lorsqu’on prend conscience de la présence, au verso, des codes de la route internationaux. La présence de sept panneaux réalisés par Joubert nous questionne sur les raisons qui le poussent à vouloir s’emparer des pratiques extra-occidentales et vernaculaires, dont les codes symboliques sont hermétiques. Appropriation des artefacts de la culture basotho ou volonté ethnographique de sauvegarde culturelle ? 

Litema, dans la crypte, n’échappe pas à cette interrogation. Les deux artistes sud-africaines, Nokufa Maria Motaung et Joyce Ndimande, ont réalisé in situ plusieurs fresques abstraites, sur toile enduite de terre et de bouse de vache, peintes à l’acrylique. Une grande séduction plastique s’en dégage grâce à la subtilité des tonalités des ocres non peintes contrastant avec les couleurs vives des formes géométriques. De plus, les striures fines réalisées dans la terre encore humide, ou l’ajout de cailloux, comme dans l’œuvre Mmoropotso de Nokufa Maria Motaung, animent la surface plane qui évoque un paysage labouré. À l’écart, une autre peinture au format vertical accompagne cet ensemble, une réalisation de Laurent-Marie Joubert dans un style plus cosmique, empreint de modernisme « kandinskyen ». 

Au château d’Oiron, le projet prend des allures plus festives. Dans le parc, accompagné par une installation sonore afro-électronique de Mo Laudi, le public est accueilli par Matrimoine, un ensemble de soixante-cinq drapeaux de différentes tailles flottant au vent. On retrouve leurs matrices dans l’immense comble de l’aile Renaissance. Ces peintures sur papier ont été exécutées, souvent à plusieurs mains, par les artistes Nokufa Maria Motaung, Joyce Ndimande ainsi que par les artistes-commissaires sud-africains Bontle Tau et Seretse Moletsane, en collaboration avec les habitants d’Oiron et de Thouars sous la coordination de Laurent-Marie Joubert. Se dégage de ces œuvres très colorées aux motifs géométriques ou organiques une joie de vivre matissienne. Alors que les étendards sont associés à la guerre, ce projet, qui se veut horizontal, symbolise l’unité entre les peuples et le partage des cultures. 

Dans d’autres salles sont présentées les œuvres d’une génération précédente de femmes artistes sud-africaines, comme Blanket Project qui est constituée de six tapisseries et six tapis inspirés des couvertures portées par certaines ethnies sud-africaines. L’ensemble, tissé par les ateliers d’Aubusson d’après les cartons peints par Rineth Sieda, Maria Moloï et Laurent-Marie Joubert, s’intègre de façon harmonieuse dans la salle d’armes ornée des œuvres de Spoerri et, dans le salon de l’Arlequin, les tentures des sœurs Mokoena (Mavis et Mlawe) et Alfonsina Pharoe entrent en résonance avec deux tapisseries de John Armleder, nouvellement accrochées dans la salle voisine. D’autres œuvres plus anciennes de Laurent-Marie Joubert comme ses consoles L’Amérique et Asie Afrique sont présentées. Elles témoignent du goût de l’artiste pour l’héraldisme, mais s’éloignent finalement de la notion de matrimoine. 

Le mérite de cette exposition Matrimoine n’est-il pas de nous questionner sur la manière dont les artistes s’emparent des cultures extra-occidentales pour faire revivre des pratiques artistiques vernaculaires qui tendent à disparaître à cause des changements économiques et sociaux engendrés par la mondialisation ? 

* Une proposition de Laurent-Marie Joubert.
Avec Mavis Mlawe, Mmaleboang Mokoena, Puleseletso Mokoena, Seretse Moletsane, Nokufa Maria Motaung, Maria Moloï, Joyce Ndimande, Alfonsina Pharoe, Rineth Sieda, Bontle Tau et Mo Laudi. 

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Head image : Joyce Ndimande, Centre d’art La Chapelle Jeanne d’Arc


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