r e v i e w s

le Voyage à Nantes

par Ilan Michel

La Terre. Le Voyage à Nantes, 04.07 au 06.09.2026

Il existe plusieurs manières de voyager : la promenade, l’aventure ou le programme organisé… Cette édition du Voyage à Nantes relève moins de la flânerie que de l’exploration souterraine. Là où Jean Blaise avait misé sur le choc visuel, Sophie Lévy, la directrice qui signe la nouvelle édition de l’événement estival, fait le choix d’œuvres plus subtiles, mais aussi moins visibles dans le paysage urbain.

Pour la première fois, le parcours adopte un thème : la terre. « Nantes n’est pas une ville de l’enracinement. Nantes est une ville indécise et incertaine », raconte Sophie Lévy, avant de conclure dans le dossier de presse que « la ville fuit par toutes ses extrémités ». Pour identifier l’origine de ces fuites, le public devra faire preuve d’attention au risque de voir l’art s’échapper comme le sable entre leurs doigts.

Tête d’affiche de cette édition, Fossil Opera de Théo Mercier défraie la chronique. Des monticules de sable de chantier, sculptés en forme de roues et d’ammonites démesurées, dominent la place de l’opéra. La terre a tremblé, bouleversant les strates géologiques. Des voitures cabossées crachotent des airs d’opéra à travers leur autoradio. Bien que l’installation évoque Oracle (1962-1965) de Rauschenberg, dont les portières et les conduits de ventilation diffusaient le son des radios locales, elle ne dit rien de l’avenir mais tout du présent. Les récents séismes du Venezuela ou du Japon confèrent à ce collage scénographique une résonance tragique. La nuit, les phares donnent à l’ensemble l’aspect d’une scène de crime, faisceau d’indices exhumés devant un édifice qui pourrait tout autant devenir le temple de la justice. L’artiste a compilé les remarques les plus virulentes circulant sur Instagram : « Une belle arnaque de la gauche écolo… à vomir », « ça ne vaut pas l’ère de l’art gothique et nos belles cathédrales », ou encore « une immondice maçonnique, abject[e], à votre image ». Devant un tel déferlement de haine, il suffirait de répondre que « le public […] pardonne tout, sauf le génie » (Oscar Wilde).

Sur le parvis de la basilique Saint-Nicolas, l’ange déchu d’Ali Cherri veille sur les humains (La Machine du sacré). Son corps éclaté sur un échafaudage de bois, entre la charpente et la maquette. Sa tête, d’une rare beauté raphaélesque, est modelée en terre, fragile. Les ailes et les trompettes en aluminium le surmontent. En 1914, l’ange au sourire de la cathédrale de Reims a lui aussi été décapité par l’armée allemande, avant de devenir une arme de propagande. L’artiste préfère évoquer un roman inachevé de Jules Vernes, Un prêtre en 1839, dans lequel l’effondrement de la charpente de l’église entraîne la chute de la cloche et la mort du sonneur. Face à cet ange musicien démonté, comme on le dit d’un pantin ou de la mer, se joue le passage de la catastrophe à la réparation. Derrière l’allégorie de la violence et du sacré, c’est la guerre entre Israël et le Liban qui se dessine pour cet artiste qui a perdu ses parents sous les bombardements, en 2024, à Beyrouth. Pour sentir la profondeur de cette pensée, le monument ne suffit pas. Il faut s’aventurer dans l’obscurité du musée Dobrée où sont diffusés les films Somniculus (2017) et The Watchman (2023). Dans ces deux fascinants courts-métrages, le sommeil léger est une manière d’échapper à l’hypervisibilité du capitalisme. C’est la nuit, à la lisière du rêve et de l’hallucination, que l’ennui devient une bénédiction.

Dans les cryptes de la cathédrale, le regard intérieur d’Ali Cherri croise l’univers nocturne d’Anne-Charlotte Finel. « Je filme lorsque la lumière s’échappe, se raréfie : à l’aube, au crépuscule, à l’heure bleue ou la nuit », racontait la vidéaste en 2015. Ici aussi, la crypte prend la forme d’un palais souterrain. L’installation est magistrale. Sur une musique au synthé dramatique composée par Voiski, on circule d’une vidéo à l’autre, passant d’une chute d’eau impossible (La Crue, 2016) à des insectes glissant à la surface de l’eau jusqu’à provoquer des reflets stroboscopiques (Gerridae, 2020). Dans la dernière chapelle, un diptyque tourné dans des champignonnières abandonnées évoque à la fois des paysages enneigés et les nuages radioactifs, à la fois beaux et terrifiants. Le grain de l’image semble participer au processus de décomposition de ces micro-organismes (Triste Champignonniste, 2017). Pour l’exposition, l’artiste a filmé à l’aéroport de Nantes-Atlantique une buse de Harris, élevée pour effaroucher les autres volatiles (Atlantique, 2026). L’oiseau de proie effectue sa ronde sur le bras d’un fauconnier parcourant le tarmac en voiture, mais c’est le spectateur qui est pris dans l’habitacle, comme dans une cage.

Vaisseaux, Anne-Charlotte Finel. Composition sonore : Voiski, cryptes de la Cathédrale Saint-Pierre et Saint-Paul, Le Voyage à Nantes 2026

Certaines œuvres du parcours passent inaperçues – faire exister des formes discrètes dans l’espace public est une gageure. Les Mistériennes de Barbara Schroeder, six piliers en bouse de vache installés dans l’ancienne carrière de Miséry, semblent être nés de ce paysage artificiel. Marqués d’empreintes végétales et colonisés par de petites plantes, ils évoquent un béton patiné par le temps. L’œuvre rappelle avec dérision les qualités constructives de ce matériau vernaculaire. Si l’engagement de l’artiste, installée dans un village d’Aquitaine depuis quarante ans, est incontestable, l’installation peine à dépasser le simple plaisir du jeu de piste.

À la proue de l’île Feydeau, la création sonore de Dominique Petitgand dans le square Daviais fait un pas de côté. L’eau est là fait entendre les souvenirs et les sensations des habitant·es face à l’eau disparue du centre-ville depuis quatre-vingts ans. Le matin, le jardin est calme. L’hémicycle forme un théâtre de verdure agité par le remuement des feuilles des érables. Les escadrons de martinets développent leurs arabesques. C’est un exercice d’attention. Souffle de tuba, corde, violon, « on / a l’im / pression / de / voir la mer / au loin ». Mais le montage est saccadé et les voix se perdent dans les rumeurs de la ville, le bruit des travaux, les sirènes d’ambulances et les musiques des radios. Investir ce non-lieu en plein cœur de la ville est un choix courageux. Hélas, l’inframince s’accorde mal à l’identité de l’évènement dont le spectaculaire a fait les lettres de noblesse.

Terminer ce parcours avec Pierrick Sorin est un cadeau, une bulle d’insouciance. Au Jardin des plantes, l’ancienne volière à perruches a toujours constitué une attraction pour les familles. En faire un dispositif scénique (que l’artiste compare à une cabine de peep-show !) est une malicieuse idée. Hortulanus mirabilis [L’Étrange Jardinier] réunit trois théâtres optiques à effets d’hologramme. Dans le plus grand, un personnage burlesque, évoquant irrésistiblement Mister Bean, incendie un tas de feuilles mortes avant d’éteindre le feu au terme d’une acrobatie digne de Charlie Chaplin ou de Buster Keaton. Comme au cirque, c’est l’attente et la concentration qui créent la surprise. Et c’est peut-être là une des clés pour saisir la forme d’une ville.

Head image : Théo Mercier, Fossil Opera, Le Voyage à Nantes 2026 © Martin Argyroglo _ LVAN


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