Wolfgang Tillmans

par Guillaume Lasserre

Sound is Liquid

Mumok, Vienne

Commissariat de Matthias Michalka

27.11.2021 au 28.08.2022

Le photographe et plasticien allemand Wolfgang Tillmans (né en 1968 à Remscheid, vit et travaille entre Berlin et Londres) occupe le museum moderner kunst stiftung ludwig wien (mumok) à Vienne tout l’été avec l’exposition « Sound is Liquid » qui propose pour la première fois à Vienne un regard complet sur son œuvre. Programmée de longue date, repoussée à plusieurs reprises en raison de l’épidémie mondiale de covid, la manifestation parle justement de cela, des relations et interactions modifiées, compliquées, empêchées. L’artiste fait de l’observation des êtres, des corps, de leurs mouvements, des relations à leur environnement, le cœur de sa démarche artistique, interrogeant, depuis le début des années quatre-vingt-dix, la possibilité de produire des images à l’aune de notre vision du monde et des conditions sociales dans lesquelles nous vivons. Il explore les genres classiques de la photographie, de la nature morte au portrait et au paysage, en prenant soin, à travers des photographies, des installations, des vidéos et de la musique, d’étirer ses sujets jusqu’à la limite du perceptible pour dévoiler des modes de perception alternatifs afin de donner un aperçu de nos désirs. Aucune prise de position absolue ici, pas d’attitude autoritaire dans les œuvres mais une ouverture d’esprit qui démontre la volonté de faire communauté, d’interagir.

Le titre « Sound is Liquid » fait référence à son nouvel album musical. La proposition est scindée en deux parties. À l’exposition monographique présentée dans la grande salle à l’étage, répond, dans le cinéma installé au sous-sol, la projection de films réalisés à partir des morceaux de l’album. Elle joue pleinement avec l’architecture du musée qui a pourtant la réputation d’être intimidante pour les artistes. Fait rarissime, la grande salle a été entièrement vidée de ses cimaises, si bien que le volume, immense, donne le vertige. Dès sa première visite, Tillmans a voulu défier les dimensions gigantesques de l’espace. Pour lui, c’est la taille qui compte, pas l’architecture. L’espace ainsi ouvert est visible d’un seul coup d’œil. Placé au centre, le visiteur a le choix entre distance et proximité. L’artiste explore toute relation au corps. La tension entre l’œil et le corps est cruciale chez Wolfgang Tillmans depuis le début. Derrière la surface, quelle photographie peut-on obtenir ?

Wolfgang Tillmans, Omen, 1991
Courtesy of Galerie Buchholz, Maureen Paley, London, David Zwirner, New York

Il ne s’agit pas ici de proposer une rétrospective de l’œuvre de Wolfgang Tillmans – l’exercice apparait obsolète après celle très complète organisée par le Museum of Modern Art (MOMA) à New York à l’automne 2017 –, mais plutôt de proposer une traversée dans le travail de l’artiste qui, comme à son habitude, puise dans ses œuvres passées qu’il ramène à l’état de matériau pour en inventer des nouvelles. Une quarantaine d’images réalisés au cours des cinq dernières années compose l’exposition principale : des images abstraites, des photographies haute résolution de la réalité mondialisée et numérisée du début du XXIème siècle ainsi que des photos prises peu avant et pendant la pandémie, tandis que l’installation vidéo « Book of architects[1] » juxtapose des images fixes de bâtiments et de villes sur deux murs perpendiculaires, des horizons emblématiques aux arrière-cours, des halls d’hôtel aux logements d’urgence. Les premières photographies produites dans le milieu de la culture pop des années quatre-vingt-dix sont présentées dans la galerie attenante à la salle de cinéma. Certaines images sont répétées dans différentes tailles. L’exposition s’envisage comme une gigantesque installation dont les ensembles se répondent pour créer un microcosme, faire société.

Tillmans construit « Sound is Liquid » autour du concept de forêt dont l’image d’une forêt tropicale de Colombie au milieu de la tempête, où le temps semble suspendu, apparait comme la matrice, le point de départ. En utilisant un appareil ultrasophistiqué, au rendu extrêmement sensible et à la vitesse inédite, la représentation des gouttes de pluie que l’on voyait oblongues apparait désormais figurée par des points. L’exposition envisage les images comme des myriades de gouttes de pluie, organisées en archipels. Elle est ainsi très ouverte permettant au public de construire sa propre histoire. Et il y en a autant qu’il y a de visiteurs. Loin d’être didactique, elle place au contraire le regardeur au centre de l’expérience imaginée comme une exploration visuelle. Pour Tillmans, la musique est depuis toujours très importante. Il a récemment collaboré avec le chanteur américain Frank Ocean qui, pour l’intro et la conclusion de son album « Endless », reprend « Device control », son créé par Tillmans[2].

Vue de l’exposition Wolfgang Tillmans, Sound is Liquid 2021-2022 Photo: Georg Petermichl, © mumok Courtesy of Galerie Buchholz, Maureen Paley, London, David Zwirner, New York

Détachée de toute chronologie, l’exposition interroge ce que l’image montre vraiment. Que voit-on véritablement dans une image ? Wolfgang Tillmans accorde une importance primordiale aux relations interpersonnelles au moment où celles-ci connaissent de profondes transformations, où la vie quotidienne est de plus en plus délocalisée dans l’univers virtuel, ou partout on fait l’expérience de la distance pendant la pandémie. Depuis quelques années, Wolfgang Tillmans s’attache à explorer la relation en constante évolution entre l’haptique et l’optique, entre le corps et le regard, qu’il s’agisse d’aborder la matérialité du papier et sa perception au moyen de différentes formes de présentation, de cadrage et de représentation. Pour ce faire, il utilise différents procédés d’impression et d’encres, explore des degrés de résolution qui vont au-delà de la capacité de perception de l’œil humain. En abordant ainsi les conditions et les limites du visible, il interroge le statut et le rôle de la photographie entre les formes de production analogiques et numériques et de représentation. À travers les œuvres exposées, Tillmans traite de la transformation sociale, technologique et médiatique et mène un examen acéré des modes de présentation et de perception dans l’espace muséal. Il y a ce que nous voulons voir et ce que l’appareil capture.


[1] Felicity D. Scott, « An half open only to architecture », in Wolfgang Tillmans. Sound is Liquid, catalogue de l’exposition éponyme qui s’est tenue au mumok du 27 novembre 2021 au 28 août 2022, pp. 101-128.

[2] Emily Manning, « Wolfgang Tillmans nous parle de sa collaboration avec Frank Ocean », i-d.vice, 22 août 2016, https://i-d.vice.com/fr/article/xwxeda/wolfgang-tillmans-nous-parle-de-sa-collaboration-frank-ocean Consulté le 13 juillet 2022.

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Image en une : Vue de l’exposition Wolfgang Tillmans, Sound is Liquid 2021-2022 Photo: Georg Petermichl, © mumok Courtesy of Galerie Buchholz, Maureen Paley, London, David Zwirner, New York

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