Roman Signer

par Guillaume Lasserre

Tombé du ciel

Frac Franche-Comté

Commissariat : Sylvie Zavatta

22. 05 – 25.09.2022

À Besançon, le Frac Franche-Comté accueille tout l’été la première exposition monographique en France depuis 2009 de Roman Signer (né en 1938 à Appenzell, vit et travaille à Saint-Gall, Suisse), représentant majeur de l’art conceptuel et processuel. « Tombé du ciel » vient s’inscrire dans une collection qui parle du temps, initiée par Sylvie Zavatta. La directrice de l’institution franc-comtoise et commissaire de l’exposition fait le choix de montrer des installations et des sculptures pour beaucoup inédites, offrant, sinon une rétrospective, du moins une traversée dans l’œuvre de l’artiste suisse. Depuis quarante-cinq ans, celui-ci redéfinit la sculpture contemporaine à l’aide de ses « Actions-Sculptures », envisagées comme des performances qui occupent l’espace autant que le temps, en s’attachant au moment décisif du mouvement à venir. Roman Signer est l’unique protagoniste de ses pièces, sur lesquelles déferlent les forces naturelles qu’il a lui-même provoquées, transformant ainsi le jeu en exercice existentiel. C’est le moment de la transformation – celui de la suspension et de la chute –, qui constitue la démarche plastique du travail de Signer. Celui-ci divise son processus en trois phases : l’évènement potentiel, l’activation et les traces de l’action. La photographie et la vidéo conservent la mémoire de ses « Actions-Sculptures », toujours performées en huis clos. L’artiste accorde à ces supports, d’abord analogiques, puis numériques, le statut d’œuvres d’art à part entière. « Suspendre le processus de création afin de structurer le temps, d’attirer le regard sur l’à peine visible », écrit Sylvie Zavatta dans le texte accompagnant l’exposition. Les micro-spectacles ou les non-événements issus de ses œuvres interrogent l’économie du spectacle, l’idée de rendement, l’obsession de l’efficacité ainsi que notre ancrage dans le fonctionnalisme. 

Fils de musicien, Signer se forme à l’école des beaux-arts de Zurich avant d’intégrer celle de Lucerne, et de poursuivre à l’Académie des Arts de Varsovie. Encore étudiant à Lucerne, il visite avec sa classe l’exposition « Quand les attitudes deviennent formes » (1), qui va beaucoup le marquer. « Ce langage artistique, je le comprenais. C’était mon langage à moi aussi » (2), dit-il avant de préciser : « On dit souvent que cette exposition a marqué le début de mon art. Mais c’est très exagéré ». En choisissant de n’utiliser que des matériaux pauvres, objets ordinaires, éprouvés, il rend la pensée plastique indissociable de l’accomplissement de la vie. « Son œuvre se définit au point d’intersection entre la sculpture contemporaine et le signe existentiel » (3), écrit l’historien de l’art Konrad Bitterli.

Installée au sol, dans le hall du bâtiment de Kengo Kuma qui abrite le Frac Franche-Comté, Moon (Lune, 2021) donne à voir, pour la première fois, une image dans le travail de l’artiste, alors même que la dimension picturale est en fait très présente dans son œuvre. Si Roman Signer parle peu de ses pièces, c’est bien parce qu’elles parlent d’elles-mêmes. L’exposition s’ouvre à l’étage sur les quatre pièces qui composent la performance Quatre couloirs de peinture (Smart) (1998), et qui n’avaient encore jamais été montrées dans leur intégralité. Les peintures de grand format laissent apparaître la silhouette en creux de la fameuse voiture invoquée par le titre. Elle était encore prototypale en 1998, date à laquelle les performances furent réalisées dans l’usine Smart. L’année suivante, pour le pavillon suisse de la biennale de Venise, Roman Signer reprendra le même principe, substituant à la mini voiture son propre corps qui, aspergé d’aplats rouges, dessine les contours d’une présence fantomatique. Dans la salle suivante, un kayak en suspension inscrit dans l’ossature d’un carré témoigne d’une performance qui n’a jamais pu être réalisée : un projet d’envol empêché, résultante d’une action qui n’a pas pu se faire. À côté, la Morse installation (2020) sera activée par un compositeur et un percussionniste. Klavier (2010) donne à voir un piano ouvert flanqué de deux ventilateurs qui soufflent en direction des cordes sur lesquelles sont disposées des balles de ping-pong. Celles-ci, activées par l’air pulsé, se déplacent de façon aléatoire, déclenchant dans leur course continue des modulations harmoniques qui ne se répètent cependant jamais tout à fait à l’identique, échappant ainsi à tout contrôle, à toute détermination. 

L’œuvre de Roman Signer convoque humour et absurdité pour élaborer des actions narratives qui s’apparentent à autant de modèles philosophiques des processus dynamiques de la vie. L’artiste qualifie ses œuvres de « sculptures du temps », « qui changent au fil du temps, que ce soit lentement ou rapidement dans le cadre d’une action. » (4) Chacune est un épisode de maîtrise du temps et de libération d’énergie. L’artiste explore la résistance, ou la non-résistance, d’un corps face aux lois naturelles, lorsque celui-ci est soumis à des phénomènes de pression et à la loi de l’apesanteur. L’exposition bisontine trouve son point de départ dans les quelques œuvres de l’artiste antérieures à 2020 qui sont entrées récemment dans les collections du Frac Franche-Comté. Elles offrent ainsi une résonnance particulière à la dimension temporelle qui apparait fondamentale dans le travail de Signer. Complétée par des vidéos d’actions retraçant la carrière de l’artiste, « Tombé du ciel »rend hommage à un sculpteur dont l’œuvre à profondément marqué une génération d’artistes, de Fischli & Weiss à Erwin Wurm, en ne cessant d’interroger, dès les années soixante-dix, la sculpture dans son rapport au temps.

(1)  “When attitudes become form: live in your head”, exposition organisée en 1969 par Harald Szeemann à la Kunsthalle de Berne, réunissant une quarantaine d’artistes internationaux autour de l’art conceptuel, de l’Arte Povera et du Land Art.

(2)  « Entretien entre Roman Signer et Sylvie Zavatta », paru dans le livret de l’exposition. 

(3)  Konrad Bitterli, « Roman Signer – Des sculptures événements », La Biennale di Venezia, 1987.

(4)  « Entretien entre Roman Signer et Sylvie Zavatta », paru dans le livret de l’exposition.

Image mise en avant : Roman Signer, Kugel mit blauer Farbe. 2012. © Roman Signer.


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