Yona Friedman et Cécile Le Talec

par Guillaume Lasserre

Yona Friedman – L’exposition mobile

Cécile Le Talec – Échos

Minimaforms – L’ordre du temps

Le Quadrilatère, centre d’art de Beauvais

À Beauvais, le Quadrilatère accueille ses dernières expositions avant sa fermeture pour d’importants travaux de restructuration. Installé dans un monument moderniste construit au pied de la cathédrale, le centre d’art inaugurait en 2021 son nouveau projet artistique et culturel faisant le lien entre art et architecture, du patrimoine historique aux expérimentations contemporaines. À l’exposition consacrée à Yona Friedman, la première depuis le décès de l’architecte en décembre 2019, répond « L’ordre du temps »de Minimaforms. Artiste associée au Quadrilatère, Cécile Le Talec construit son exposition personnelle en créant un environnement sonore et cristallin à la faveur de ses installations in situ et de nouvelles productions.

Consacrée à l’artiste et architecte Yona Friedman, « L’exposition mobile » tire son intitulé de son ouvrage majeur, L’architecture mobile. Paru en 1958, l’essai a eu un immense impact sur plusieurs générations d’artistes, d’intellectuels et d’architectes souhaitant repenser l’habitat en tenant compte des problématiques nouvelles comme l’évolution démographique ou l’épuisement des ressources. Un ensemble de maquettes, dessins, collages, films, éditions, issu des collections du Centre National Edition Art Image (cneai=), permet d’évoquer sa mobilité et son originalité d’esprit. Une partie de l’exposition est consacrée au sensible, à l’exploration. Parmi les architectures mobiles, la plus connue reste la Ville spatiale. Six dessins témoignent de cette utopie politique alliant modularité, mobilité et auto-planification. 

Yona Friedman, L’exposition mobile, Le Quadrilatère – CAC Beauvais, 2022. Vue de l’exposition. Photo Salim Santa Lucia

Le duo britannique Minimaforms entre en dialogue avec l’exposition consacrée à Yona Friedman en proposant une approche contemporaine et technologique des concepts de l’architecte dans une œuvre immersive inédite composée de trois modules lumineux. Constitués de sphères, ils pourraient tout autant être des cellules interconnectées, qui invitent à penser une architecture en évolution permanente, répondant aux comportements de la population. « L’ordre du temps » fait écho à L’espace granulé de Friedman, composé d’infimes granules d’espace et de temps ne pouvant être remplacés sans perturber l’ensemble de l’espace.

Cécile Le Talec, Échos, Le Quadrilatère – CAC Beauvais, 2022. Vue de l’exposition. Photo Salim Santa Lucia

L’art de Cécile Le Talec entre en dialogue visuel et sonore avec la pensée de Yona Friedman, à qui elle rend hommage dès le début de son exposition personnelle avec Urban carpet. Le tapis qu’elle a imaginé à partir d’un dessin-partition inspiré des pictogrammes traditionnels, a été réalisé en partenariat avec des tisserandes berbères de Beni Ouarain, dans le Haut-Atlas marocain, célèbre pour ses tapis à motifs géométriques faisant référence à un système de codes secrets transmis par les femmes de génération en génération. L’artiste crée une « partition tissée » en effectuant une traduction graphique et sonore de ces motifs. Intitulée « Échos », l’exposition, conçue comme une « composition sonographique », s’appréhende tel un paysage intime s’étalant de salle en salle. Dans le jardin minéral du patio – jardin inaccessible visible uniquement depuis les parois vitrées –, Cécile Le Talec installe une « Suizeki ». Le terme désigne une « pierre de rêve », que l’artiste expose sous forme de roche tranchée aux arêtes vives qui se confondent avec des spectrogrammes et des lignes de crêtes qui pourraient être interprétées en musique. La salle basse de l’atelier est entièrement occupée par le Crystal carpet, immense tapis de sel immaculé dans lequel elle reprend son travail de motif et d’écriture à travers l’utilisation de câbles audios qui tracent des lignes noires, des haut-parleurs qui forment des points, ou composent une partition. « Ce tapis de sel chante sa surface : les broderies de câbles construisent des motifs qui émettent des sons », confie l’artiste, qui indique avoir réalisé la composition sonore à partir d’enregistrements de phases de développement et de rupture de cristallisation. « Ces sons d’ordinaire inaudibles à l’oreille, sont ici amplifiés et transformés en un « chant des sirènes » », explique-t-elle encore. Un peu plus loin, des sculptures de sel forment sur le mur une sorte de piste sonore. Ce qui intéresse l’artiste, c’est le processus de cristallisation qu’elle va enregistrer : le son du sel. La série de sculptures « Solstices – les solistes » a été réalisée aux Salins d’Hyères au cours de l’été 2021. Les formes produites au cours de la cristallisation sont équivalentes à des conglomérats de cristaux qui forment des spectrogrammes naturels. 

Du poème écrit par l’artiste ne reste qu’une traduction en morse cachée dans le bleu monochrome d’une peinture thermosensible que le visiteur est invité à toucher. Geste d’ordinaire interdit, il révèle ici le dessin-partition, lorsque la peinture disparaît sous l’effet de la chaleur corporelle. 

« Aujourd’hui, nous construisons trop. La Terre est sur-construite, la Terre est sur-planifiée, la Terre est sur-cultivée. Cela ne veut pas dire que nous n’avons pas besoin d’architectes, d’urbanistes ou d’agriculteurs, mais que nous devons changer les règles », prévenait Yona Friedman. Toute sa vie, l’architecte fut animé par la volonté de fournir à l’habitant les moyens de faire lui-même ses projets, plutôt que de les lui livrer tout fait. À Beauvais, en attendant 2024 et la réouverture du Quadrilatère, le parc Dassault accueille le « musée sans bâtiment », œuvre collaborative monumentale imaginée par Friedman qui repose sur une structure mobile et évolutive constituée de cerceaux métalliques, dépourvue de mur et de porte. Chacun est invité à participer en choisissant une image ou un objet à exposer, pour construire tous ensemble un musée à ciel ouvert. 

Image mise en avant : Yona Friedman, L’exposition mobile, Le Quadrilatère – CAC Beauvais, 2022. Vue de l’exposition. Photo Salim Santa Lucia


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