Lois Weinberger

par Guillaume Lasserre

Basics

Le Belvedere 21, Vienne, Autriche, 02.07-24.10.2021

À Vienne, le Belvedere 211 accueille la dernière exposition personnelle de Lois Weinberger que l’artiste à lui-même pensé, y travaillant à partir de l’automne 2018 et jusqu’à son décès survenu brutalement le 21 avril 20202. Intitulée « Basics », la manifestation réunit une centaine de pièces réalisées entre les années soixante-dix et 2020. Plutôt qu’une rétrospective3, c’est à une traversée dans quarante-cinq ans de création qu’invite l’institution autrichienne, révélant une œuvre fondamentale qui interroge l’état de la société humaine et sa relation à la nature. Première exposition d’envergure depuis la mort de l’artiste, la monstration se mue ici en hommage national.

Né en 1947 dans le Haut-Tyrol, Lois Weinberger grandit dans la ferme familiale. Cet héritage explique sans doute son aspiration pour les plantes, surtout les rudérales, mauvaises herbes qui poussent dans les friches, les décharges, les aires de stationnement ou le long des routes, que l’artiste place au centre de son travail. Chamane sardonique, il construit une œuvre conceptuelle et poétique qui prend le contre-pied de l’idéal anthropocentrique, une œuvre visionnaire exprimant les limites de l’action humaine bien avant l’heure, remettant en question nos normes éthiques vis-à-vis de ce qui est marginal, non rentable, indésirable, condamné à la périphérie, à être en dehors. « La manière dont une société traite ses plantes est le reflet d’elle-même4 » confiait-il. Dans son œuvre, la société des humains s’incarne en creux dans celle des plantes. Sa pratique protéiforme – installations, sculptures, photographies, œuvres sur papier, peintures, vidéos – se retrouve dans la variété des pièces exposées ici.

Lois Weinberger,Green Man,2004, photographie couleur, 105 x 105 cm (encadrée), édition 3/5. Coll. Frac Aquitaine. © Lois Weinberger / photo Jean-Christophe Garcia.

La figure du « greenman » apparait presqu’aussitôt dans l’exposition. Omniprésente, elle ponctue la manifestation. Lois Weinberger a fait de la figure légendaire de l’homme vert, géant païen apparu en Europe au XIIIème siècle, protecteur de la nature et des forêts, son l’alter-ego. Le personnage allégorique rassemble toutes ses préoccupations liées à la nature. Severin Dünser, commissaire de l’exposition, évoque ainsi ce double fictionnel : « Le visage d’où poussent les feuilles fusionne l’humain et la plante dans une créature hybride » autorisant une interprétation plurielle. Le corpus d’œuvres portant le titre collectif « Green Man » compose un autoportrait de l’artiste en résumant les principaux enjeux thématiques de son œuvre. On le retrouve dans une grande bardane qui prend la forme d’une figurine à la fertilité vigoureuse (2010), dans une peinture à l’acrylique de grand format (2007) ou dans une série de vingt-cinq aquarelles (2020). La photographie iconique (2004), reproduite sur tout un pan de mur pour l’occasion, donne à voir un autoportrait au cadrage serré dans lequel le visage de l’artiste, grimé de vert, un pétale blanc suspendu à l’extrémité de son nez, est tourné vers le sol, regarde en direction de la terre comme pour lui témoigner son attachement.

Isolés dans une Black box, quinze caissons lumineux servent d’écrins aux tirages de « Home Voodoo I – Eine (beinale) posthume handlung5 » (2004), tout à la fois installation photographique et images documentaires d’une performance au cours de laquelle l’artiste exécute, non sans humour, un rituel de purification et de libération, fusionnant la coutume locale avec des pratiques vaudou, catholiques et païennes.

Tels des Golem inachevés, sept sculptures moulées dans un mélange de terre autour d’un morceau de bois reposent sur le ventre, attendant de prendre leur forme définitive. L’ensemble, intitulé « Basics – die idee einer Ausdehnung6 », donne son titre à l’exposition. En 2009, Weinberger est invité, parmi d’autres, à représenter l’Autriche à la Biennale de Venise. Il imagine « Laubreise7 », installation dans laquelle les visiteurs sont physiquement confrontés au processus de décomposition d’un tas de végétaux. En basculant dans une autre temporalité, celle, lente, de la nature, l’artiste rend visible l’invisible. Dans une autre salle, il sonde sept siècles d’histoire à travers le millier d’objets trouvés lors des fouilles du sol de la ferme familiale. « Debris field » (2010-19) dessine un système de références et de symboles liés à la vie quotidienne paysanne.

Lois Weinberger, Bischof/Bishop, 2003–2019. 230 x 50 x 50 cm. Courtesy Salle Principale, Paris © Studio Lois Weinberger

Mais c’est à l’extérieur de l’institution que l’œuvre de Lois Weinberger prend pleinement son sens. L’exposition se poursuit en effet dehors, aux alentours immédiats du Belvedere 21 où sont présentés un « Wild cube » et un ensemble de « jardins portables ». Le premier, au titre ironique si l’on songe à sa signification dans l’art contemporain, est implanté là depuis 2012. Il prend la forme d’une énorme cage en acier pérenne, un jardin clos, dans lequel les mauvaises herbes poussent et s’épanouissent spontanément, loin de la main humaine qui, considérée comme un danger, est exclue de l’espace vital des plantes. L’artiste renverse ici l’idée de claustration carcérale pour faire de l’enfermement un espace de liberté, une « free zone » dans laquelle une communauté de rudérales est libre de ses mouvements. Le second est l’histoire d’une intégration. Un ensemble de sacs remplis de terre et longuement déposés sur un site extérieur, voit l’apparition de mauvaises herbes avec la complicité des oiseaux ou du vent. La croissance des plantes entraine la disparition des sacs dont la forme et le motif rappellent ceux utilisés par les migrants pour transporter leurs biens, établissant un parallèle politique avec la société des humains.

Dans leur introduction à « Mille plateaux8 », Gilles Deleuze et Félix Guattari définissent le concept de rhizome comme une structure horizontale évoluant en permanence et dans toutes les directions. L’exposition du Belvedere 21 peut ainsi s’envisager comme un enchevêtrement de fils narratifs et de correspondances d’égale importance qui s’étendent à travers l’œuvre de l’artiste. « Weinberger déplace les réflexions de la périphérie vers le centre qui nous font repenser notre domination incontestée sur la nature » note Severin Dünser. Pour l’artiste, culture et nature ne sont pas opposées. Ses œuvres comme ses textes renvoient « à une pratique esthétique exigeante et significative, conçue comme une activité attentive au temps, à la durée, à la répétition, au mouvement et à la circulation et à une distance critique et active du consumérisme omniprésent9 » écrit Catherine David qui, en 1997, invite Lois Weinberger à Documenta X dont elle est commissaire, à un moment où on ne le voyait plus beaucoup. L’artiste fait de l’art botanique l’outil d’une réflexion sociale, d’un engagement politique à la fois poétique et sensible.

A Paris, l’exposition « Ruderal Society10 » proposée par la galerie Salle principale qui le représente depuis 2015, lui rend hommage à travers un ensemble de photographies documentant son territoire d’observation privilégié, le terrain jouxtant son atelier dans la banlieue de Vienne sur lequel la nature libérée a pu s’épanouir sans contrainte, à l’abris de la domination humaine.


  1. Abrité dans l’ancien pavillon autrichien de l’exposition universelle de 1962 à Bruxelles qui, construit par Karl Schwanzer, est l’un des bâtiments emblématiques de l’architecture moderniste d’après-guerre en Autriche.
  2. Guillaume Lasserre, « Lettre à Lois Weinberger », Le club de Mediapart / Un certain regard sur la culture, 27 avril 2020, https://blogs.mediapart.fr/guillaume-lasserre/blog/220420/lettre-lois-weinberger
  3. Weinberger réfutait ce terme qui pour lui muséifiait des pièces par essence vivantes.
  4. Bergit Arrends, Jessica Ullrich, Lois Weinberger, « Lois Weinberger : Green Man » (entretien), ANTENNAE – The Journal of Nature in Visual Culture, N° 18, 2011.
  5. « Voodoo à la maison I – Un acte presque posthume ».
  6. « Basics – L’idée d’une expansion ».
  7. « Le voyage des feuilles »
  8. Gilles Deleuze et Félix Guattari, Capitalisme et schizophrénie 2 : Mille plateaux, Les Editions de Minuit, 1980, 648 pages.
  9. Catherine David, « Lois Weinberger (1947 – 2020) », in Lois Wienberger Basics, catalogue de l’exposition éponyme présentée au Belvedere 21 à Vienne du 2 juillet au 24 octobre 2021.
  10. Du 19 septembre au 14 novembre 2021, galerie Salle principale, Paris. L’exposition s’accompagne d’un beau texte de Dominique Mathieu.

Image en une : Lois Weinberger, Wild Cube, 1991/2011. Photo: Johannes Stoll / Belvedere, Vienna. Courtesy: Studio Lois Weinberger and Galerie Krinzinger Vienna


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