Liv Schulman

par Guillaume Lasserre

Eurropa

CRAC Alsace, Altkirch, 14.02-30.05.2021

Au CRAC Alsace, centre rhénan d’art contemporain, à Altkirch, Liv Schulman (née en 1985 à Buenos Aires, vit et travaille à Paris) imagine une installation filmique qui occupe la totalité des deux étages du lieu et où il est question de frontières, de douanes et de paradis fiscaux. La proposition, pensée in situ, est une réponse à la situation géographique spécifique d’Altkirch, zone trifrontalière, carrefour entre la France, la Suisse et l’Allemagne. Invitée en résidence de production à l’automne 2020 afin d’explorer « la nouvelle fatalité transfrontalière qui borde notre quotidien1 », écrit Elfi Turpin, directrice du centre d’art et commissaire de l’exposition, Liv Schulman met en place des groupes de paroles dans lesquels chacun est invité à confier son expérience des frontières dans sa relation au corps. La première conséquence de la pandémie de coronavirus a été le rétablissement des frontières physiques, que les habitants avaient presque oubliées. Désormais, il faut avoir un motif valable pour les franchir. En France, l’interdiction de se déplacer au-delà d’un kilomètre de son domicile et pour un trajet de plus d’une heure, restreint considérablement l’espace vital. Dans ce contexte de rétractation des frontières expérimenté durant le premier confinement, celles-ci s’incarnaient dans les corps. De ce constat émerge naturellement la figure du douanier chère à Liv Schulman. « Tou·te·s douanier·e·s, sans uniforme, mais avec les documents2 », écrit encore Elfi Turpin. Ces considérations viennent ici nourrir le film. Dès le départ, « Eurropa » est envisagé comme un projet de film dont le montage est pensé pour les espaces du CRAC, autorisant ainsi une mobilité du corps du spectateur dans l’espace du film, à la fois hyper local et international.

Liv Schulman est étudiante à l’École nationale supérieure d’arts de Paris-Cergy – d’où elle sera diplômée en 2010 – lorsqu’elle commence à écrire, sous l’influence de Marceline Delbecq qui y enseigne alors. « Ça me semblait la chose la plus libre et la moins chère que je pouvais faire3 », confiera-t-elle plus tard. La poursuite de ses études à la Goldsmith University de Londres est motivée par le master Art Writing, qui envisage l’écriture comme un médium, une matière artistique. Un jour, elle a l’idée d’une série télé dans laquelle les personnages, en parlant, mettraient en œuvre ses textes. Elle invente ainsi Control (2011-16), autour de la figure générique du détective. À travers ses discours, elle interroge la place de la subjectivité au sein de l’espace politique. Elle suit un programme de post-Master à l’UTDT de Buenos Aires, avant un post-diplôme à l’École nationale supérieure des beaux-arts de Lyon en 2015.

Tout à la fois exposition, installation et film, « Eurropa » entraine le public dans une Europe fictive, après la disparition de l’Union européenne et de l’espace Schengen qui, depuis 1995, garantissaient la libre circulation des personnes et des biens. Une Europe réduite à sept, qui correspondrait aux sept pays proposant la fiscalité la plus attractive : Andorre, Guernesey, Liechtenstein, Luxembourg, Monaco, Saint-Marin et la Suisse. Chaque salle du centre d’art est ainsi dédiée à un pays européen compris comme un paradis fiscal. Monaco est le seul paradis fiscal dépourvu de texte. Durant toute la séquence, Richard Neyroud fredonne, entre chant et larmes, la mélodie des Mots bleus de Christophe, donnant à la principauté une charge dépressive qui n’en est pas moins drôle dans le pathos qu’elle convoque. Chaque salle détermine un espace créé et un espace-temps.

Liv Schulman imagine deux dispositifs de tournage parallèles. Le premier, réalisé en décembre 2020 sur une dizaine de jours, est un road-trip qui met en scène des douaniers volants (formidables Richard Neyroud et Guilhem Monceaux). Affublés d’un uniforme taillé dans des couvertures de transport, ils traversent l’Europe des sept en discourant. Leurs questionnements, délicieusement absurdes, tutoient parfois la métaphysique. À travers eux, ils paraissent chercher à saisir l’essence même de ces lieux parfaitement ordonnés et totalement opaques. Le film permet d’installer la fiction dans le paysage.

C’est par Internet en revanche qu’elle travaille avec neuf actrices originaires de l’un des sept pays, leur envoyant le costume et le texte correspondants. Chacune l’adapte dans sa langue, son dialecte, avant de s’autofilmer. « C’est la première fois que je travaille avec des personnes que je n’ai pas rencontrées physiquement. Ce travail à distance était inédit mais très enrichissant4 », précise l’artiste. Les actrices prennent le nom du pays dont elles sont les douanières. Figures allégoriques, elles personnifient aussi les frontières physiques. Certains textes glissent de l’une à l’autre, sans que l’on s’en rende compte parfois, à l’image du Liechtenstein et de Saint-Marin, qui perçoivent un même texte de façon très différente. Si les douanières sont représentées dans leurs fonctions premières, vacant aux tâches qui leur incombent, comme la vérification des passeports, si elles évoquent les secrets bancaires, la fiscalité ou les flux d’argent, elles racontent aussi l’invention du capitalisme, la colonisation, le monopole du café – à l’instar de la douanière du Luxembourg faisant le récit du départ et de l’exil de la famille royale portugaise au Brésil au moment des guerres napoléoniennes. « Ce serait quoi la spéculation financière sans le café ? », s’emporte-t-elle soudain. Avec le pétrole, le café est le produit le plus vendu au monde.

À l’entrée du centre d’art, un immense panneau, sorte de tableau de bord de programmation, rappelant d’autant plus ceux que l’on trouvait dans les gares ferroviaires qu’il déroule les horaires de films5 ayant pour titre des destinations. Les séances, de 9h à 23h39, débordent largement le temps d’ouverture du centre d’art. Certains films sont diffusés simultanément. Il est donc presque impossible de voir l’intégralité de l’œuvre. L’installation filmique rendue insaisissable apparaît comme la métaphore de l’opacité des paradis fiscaux. Le spectateur est libre néanmoins de déambuler dans les salles, entre les films et dans le film, à sa guise. Aucun ordre préétabli, aucun parcours à suivre, pas la moindre restriction et un rapport au zapping qui est récurrent dans le travail de Liv Schulman. De vieilles chaises en plastique, aux assises volontairement mutilées et dont certains pieds sont affublés de balles de tennis percées, assurent au spectateur un inconfort permanent, en adéquation avec les contradictions que ces pays incarnent. Le reste de la scénographie est rythmé par la variation des écrans sur lesquels sont projetés les films : écran mural style salle d’attente, écran de cinéma, moniteurs encastrés dans une barre métallique, etc.

Chaque séance débute invariablement avec le film de Saint-Marin au premier étage. Au seuil, comme en préambule de ce qui vient, les costumes des douaniers ont été jetés à terre. Ils seront foulés par les visiteurs qui souhaitent entrer dans la salle. Par endroit, le sol est recouvert de papiers mâchés. Elfi Turpin raconte : « Je viens de faire du papier mâché avec Liv Schulman. Nous sommes installées dans la cave du centre d’art. Nous sommes en train de broyer six mois de parution des journaux L’Alsace et les Dernières Nouvelles d’Alsace que nous mettons à tremper quelques jours pour obtenir une mixture, que nous égouttons, puis pressons pour fabriquer des tuiles qui nous serviront à fabriquer le sol de l’exposition6 ».

C’est la deuxième fois que Liv Schulman expose au CRAC Alsace. Le centre d’art avait co-produit la vidéo A somatic play à l’occasion de l’exposition collective « Le couteau sans lame et dépourvu de manche7 », réunissant des œuvres autour du texte Les Guérrillères de Monique Wittig. L’autrice, philosophe et théoricienne féministe, installée aux États-Unis à partir de 1976 et jusqu’à sa mort en 2003, est née à Dannemarie, à quelques kilomètres d’Altkirch. Le film s’inscrit dans la continuité de la série « Le Goubernement », dont il constitue le septième épisode. L’artiste y met en scène six douanières apatrides dont le corps fait déjà frontière.

Liv Schulman invente une fiction d’anticipation kaléidoscopique à partir de sa perception de la crise, sanitaire en raison de la pandémie mondiale de coronavirus mais aussi européenne, dans sa disparition fictionnelle.L’exposition se déroule comme une partition – les visiteurs se déplaçant à l’intérieur du film, corps-frontières capables de passer d’une projection à une autre. L’humour est toujours grinçant et occupe une place centrale dans le travail de l’artiste, qui le considère comme un outil critique. Il imprègne les textes et les méthodes qu’elle utilise. Dans « Eurropa », tout s’entrelace, Richard Neyroud et Guilhem Monceaux sont les mêmes à l’écran et dans la vie. Ils sont aussi commissaires d’exposition et Richard Neyroud est chargé des publics au CRAC Alsace. Les visiteurs peuvent ainsi le croiser à tout moment, sur l’écran et en même temps en chair et en os dans les espaces du centre d’art. « Et que tous ces corps, corps-pays, corps-frontières, corps-flux, corps-artiste, corps-code, corps-représentation, corps-sentiment, corps-langage, corps-archive, s’entrelacent dans l’exposition « Eurropa » ».Liv Schulman axe son travail sur la capacité du langage à affecter un corps. Si on a parfois l’impression d’une thérapie en cours, elle précise que c’est une thérapie du pessimisme, le portrait d’un monde désenchanté.


  1. Elfi Turpin, texte du livret accompagnant l’exposition « Eurropa » de Liv Schulman, CRAC Alsace, centre rhénan d’art contemporain, Altkirch, 2021.
  2. Ibid.
  3. Entretien avec Liv Schulman, Centre Pompidou, 14 juin 2019, https://www.youtube.com/watch?v=kje0RQhZ6Ak Consulté le 25 mai 2021.
  4. Cité dans Alice Herry, « Le Crac Alsace à Altkirch, l’espace sans frontière », L’Alsace, 26 mars 2021, https://www.lalsace.fr/culture-loisirs/2021/03/26/le-crac-alsace-a-altkirch-l-espace-sans-frontiere Consulté le 24 mai 2021.
  5. La durée totale cumulée des films présentés dans l’exposition est de deux heures et demie
  6. Elfi Turpin, texte du livret accompagnant l’exposition « Eurropa » de Liv Schulman CRAC Alsace, centre rhénan d’art contemporain, Altkirch, 2021.
  7. « Le couteau sans lame et dépourvu de manche », exposition collective avec Meris Angioletti, Tarek Lakhrissi, Candice Lin, Beatriz Santiago Muñoz, Liv Schulman, Marnie Slater, Patrick Staff, Lena Vandrey, sur un commissariat d’Elfi Turpin, Crac Alsace, Centre rhénan d’art contemporain, Altkirch, du 13 octobre 2019 au 12 janvier 2020.

Toutes les images : Liv Schulman, Eurropa, 2021. Vidéo HD, 140 min., son, couleurs, acier, chaises découpées, balles de tennis, costumes, papier mâché. Courtesy de l’artiste. Production CRAC Alsace. Vues d’exposition par Aurélien Mole


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