Éric Manigaud

par Guillaume Lasserre

Éric Manigaud. La mélancolie des vaincus

Musée d’Art Moderne et Contemporain de Saint-Étienne Métropole, 15.12.2020-15.08.2021

L’exposition monographique que le musée d’art moderne et contemporain de Saint-Étienne consacre à Éric Manigaud (né en 1971 à Paris, vit et travaille à Saint-Étienne) réunit une soixantaine de grands dessins qui reviennent pour la première fois sur quinze années de production artistique. Plus qu’une rétrospective, « la mélancolie des vaincus » s’apparente à une traversée dans l’œuvre du Stéphanois adoptif. Le titre même de l’exposition illustre sa volonté de donner une place centrale aux oubliés de l’histoire, les perdants, les sacrifiés : gueules cassées, victimes d’assassinats crapuleux, prisonniers de la folie, corps irradiés d’Hiroshima. Des figures qui renvoient souvent à un impensé, un non dit de notre mémoire commune, pointant des événements que l’on préfèrerait taire, effacer. La première confrontation avec l’œuvre d’Éric Manigaud est forcément brutale.

L’artiste puise dans les photographies d’archives, publiques ou privées, les sujets de ses dessins, épisodes historiques plus ou moins identifiés du XXème siècle. Ils ne sont jamais isolés : Éric Manigaud travaille en série. Dans l’atelier, l’image est projetée, agrandie, avant d’être reproduite à l’identique sur papier, la densité des crayons gras et de la poudre graphite en plus. En augmentant volontairement la taille jusqu’à l’échelle humaine, l’artiste autorise l’immersion dans des représentations difficilement soutenables. Il ressuscite des images dont la plupart étaient en leur temps censurées ou confidentielles. Elles sont ici implacables dans la confrontation physique qu’elles engagent, faisant ressurgir du passé la douleur de faits trop longtemps refoulés. Ceux-ci apparaissent indissociables de la sidération qu’ils provoquent.

La première salle fait figure d’introduction au travail de l’artiste. Deux dessins de matières, représentations en très gros plan de racines, de terre et d’eau, forment un paysage géologique dans lequel se confondent la brillance du graphite, la texture du papier et la matière organique représentée. Ils jouxtent une partie des archives originales à partir desquelles l’artiste a composé quelques-uns de ses dessins : planches médicales, plaques photographiques, magazines… Dans son entreprise titanesque – il pousse la minutie à l’extrême si bien que les grands formats nécessitent deux mois de travail à raison de huit heures par jour tous les jours, chaque pièce s’apparentant à un accomplissement obsessionnel –, il érige une histoire de l’humanité en creux. Celle-ci ne se définirait pas par ses faits glorieux mais, au contraire, par des actes sombres se cachant dans les recoins les plus inhibés d’une mémoire collective qui n’a pour toute réponse que le déni. « Dans la terre, il y a d’autres choses » précise Éric Manigaud lorsqu’il évoque la continuité organique qui la rend inextricable des restes de la Première guerre mondiale.

Vue de l’exposition Éric Manigaud. La mélancolie des vaincus, MAMC+, Saint-Étienne.
© Adagp, Paris 2020 ; photo : A. Mole/MAMC+

Avant de s’engager dans la longue galerie qui s’apparente à une traversée des affres du XXème siècle, c’est par une sorte d’antichambre ouvrant sur de grands dessins trouvant leur origine dans les archives de la préfecture de la Seine, et qui convoquent la violence domestique du XIXème siècle, que l’on entre ici dans l’histoire, comme par effraction. L’immersion dans les images se fait par le biais de deux représentations d’une même scène de crime. À la frontalité de la première répond la vertigineuse vue en plongée de la seconde, donnant l’impression que le regardeur se situe littéralement au dessus de la scène. La représentation de la folie succède au fait divers. Avec une précision chirurgicale, Manigaud retranscrit l’image saisissante de ce corps recroquevillé sur un lit. Le visage, à peine visible, disparaît dans l’oreiller tandis que l’œil droit fixe l’objectif, semblant nous contempler à travers le temps. Le fou devient ici notre conscience. Il ne cessera de nous hanter tout au long du voyage. Non loin, des images plus petites mais tout aussi effroyables : ici, des hommes assis à même le sol, bitume humide imbibé par la pluie, au premier plan duquel gît un cadavre sur le dos ; là, dans un cadrage serré, cinématographique, l’extérieur d’un autobus dont les grandes baies vitrées autorisent la vue intérieure, celle d’hommes entassés, mains sur la tête, regards baissés, comme dégradés de leur dignité humaine. Les dessins de la série « Octobre 611 » sont sans doute parmi les plus insoutenables. Ils font référence à l’une des pages les plus tragiques de l’histoire nationale récente, trop souvent confondue avec les évènements de Charonne en 1962 : la violence extrême de la répression qui a suivi le rassemblement pacifique du 17 octobre 1961 à Paris, dans lequel vingt à trente mille Algériens sans armes manifestaient en famille dans le calme et la dignité en faveur de l’indépendance de l’Algérie. Une violence qui s’est poursuivie jusque dans les centres de rétentions dans les jours qui suivirent. Le préfet de police d’alors se nommait Maurice Papon.

La collecte des images s’effectue au départ de manière intuitive. Elle passe désormais autant par le livre que par internet. Le travail de recherche n’en est pas moins minutieux, Éric Manigaud sonde les images à la manière d’un archiviste, un historien. Pour qu’une image, presque toujours photographique, retienne son attention, elle n’a pas besoin de raison apparente. Les choix s’opèrent ensuite, par affinage. Surtout, elle ne peut exprimer de pathos, condition sine qua non à sa dimension disruptive. Peu importe le support, les clichés suivent un même protocole. Ils sont numérisés et produisent une diapositive. C’est celle-ci qui est projetée sur une large feuille de papier, permettant le travail de transposition de la photographie, qui se réfère au réel, au dessin, qui incarne le réel à l’aide de crayons gras et de poudre graphite. « Éric Manigaud reproduit, l’œil collé au papier, centimètre carré par centimètre carré les ombres, détails et grain de la pellicule argentique que la projection propose, selon toutes les nuances de gris2 ». Le geste paraît toujours le même, Manigaud progresse lentement, variant la cadence des répétitions en fonction de l’intensité de noir attendue. Il s’intéresse autant au sujet représenté qu’à son support photographique. La puissance intrinsèque de la représentation d’origine combinée à la virtuosité de sa transposition engendrent cette force bouleversante et émotionnelle inhérente à chacun des dessins. Ils reprennent alors en l’augmentant leur terrible droit de monstration.

Éric Manigaud, Yamata Yosuke, Nagasaki, 10 août 1945, 2020 – crayon et poudre graphite sur trame digigraphique, 60 x 90 cm, courtesy galerie Sator Paris; Photo: Cyrille Cauvet

L’entrée dans la galerie est marquée par deux immenses portraits qui n’en sont pas vraiment. L’un de face, l’autre de profil, ils sont les seuls à présenter de la couleur, des taches de couleur pour être exact. Ces « portraits » sont en fait issus de planches de publications médicales. Les retouches colorées sont dues aux étudiants des Beaux-arts. Ils représentent deux syphilitiques surgis d’un autre temps. Leur monumentalité transforme soudain ces cas cliniques en individus. On ne peut soutenir longtemps le regard de la première qui nous dévisage, semble nous questionner, nous renvoyant à une réalité de plus en plus suffocante. Est-ce l’image de cette tranchée de la guerre de quatorze, découverte seulement dans les années quatre vingt, anachronique danse macabre échappée de cette archéologie contemporaine ? Ou bien, celle de Stuttgart en ruine, cité méconnaissable, ravagée, prix à payer pour la rédemption ? On se souvient alors des images déchirantes tournées par Roberto Rossellini à l’été 1947 dans Berlin exsangue. « Allemagne année zéro » s’achève sur le suicide d’un enfant, acte désespéré pour un film interrogeant l’espoir et le désespoir du réalisateur, l’année zéro pouvant être celle du renouveau ou celle de la fin. C’est sans doute ce vide que l’artiste révèle lentement, sous les milliers de hachures répétées au crayon gras encore et encore, dans la série de dessins réalisées à partir des photographies longtemps prohibées d’Hiroshima, son travail le plus récent. L’art d’Éric Manigaud exige beaucoup de nous, rappelle Jean-Christophe Bailly3. Les images qu’il mobilise convoquent des points aveugles, de ceux qu’on refuse de voir, que l’on tient éloigné, l’histoire dans ce qu’elle a de plus insoutenable. Aux gueules cassées, monstres écartés de la vie sociale, enfermés dans des institutions à l’abri des regards, se sont substitués les corps irradiés d’Hiroshima et de Nagazaki, à l’image de cette femme, le dos couvert des motifs du kimono qu’elle portait ce jour-là, incrustés par brûlures à même sa chair, stigmates de l’ère atomique, effrayants tatouages de la modernité.

Dissident jusque dans sa formation, Éric Manigaud préfère aux écoles d’art la faculté d’arts plastiques de Saint-Étienne d’où il est agrégé en 1996. Pragmatique, il précise : « Je n’ai jamais voulu être artiste. J’ai fait la faculté d’arts plastiques pour être enseignant ». La grande technique qu’il possède, c’est à la fac qu’il l’a acquise, à un moment où le dessin y occupait une place centrale, avec pas moins de trois enseignants dédiés. Une pratique du faire, plutôt qu’une conception théorique. Parisien installé dans l’ancienne cité industrielle reconvertie en capitale du design, il s’inscrit dans le mouvement inverse de ceux qui choisissent la carrière d’artiste.

Éric Manigaud, Madge Donohoe #4, 2015, graphite sur trame digigraphique sur papier,
60 x 80 cm. Courtesy galerie Sator Paris. Photo: Cyrille Cauvet

Les amples espaces du musée permettent une nouvelle appréhension des grands dessins d’Éric Manigaud, leur offrant une respiration idéale, comme si l’on prenait enfin, et peut-être pour la première fois de façon si évidente, la véritable mesure de leur l’échelle. Leur solennité n’en est que plus forte encore, décuplant l’effet de sidération. L’évitement est impossible. Le regardeur, littéralement happé dans les images, n’a d’autre choix que de faire face à l’histoire, celle qui nous hante, celle qui nous fait honte, la part indicible de l’humanité, celle que Samuel Beckett décrit dans sa dimension tragique et burlesque. Des images « qui ne passent pas avec le temps4 » pour reprendre les mots justes d’Aurélie Voltz, directrice du musée d’art moderne et contemporain de Saint-Étienne et commissaire de l’exposition, « qui hantent et résistent à toute acceptation ». Ces fragments de l’extrême violence du monde que donnent à voir l’œuvre d’Éric Manigaud provoquent chez le regardeur un choc, une rupture, ouvrant à la possibilité de l’acceptation. La libération du regard comme seule échappatoire. Notre société, bloquée dans une impasse, exacerbée plus que jamais par des relents de haine, ne peut plus faire l’économie d’une vraie confrontation avec son histoire récente, celle de la décolonisation, celle de la blessure algérienne, au risque de l’implosion.

Succédant aux images implacables de la galerie pourtant, la dernière salle offre une envolée aérienne. Une échappée prend forme dans la série de dessins reprenant les scotographies5 de la spirite australienne Madge Donohoe, célèbre médium des années trente dont on peut dire, à l’instar d’André Breton, quelles participent à « composer le monde à venir » à l’instar du « marc de café, du plomb fondu (ou) du miroir sous haleine6 ». À rebours d’une histoire de l’image contrôlée par le pouvoir, les dessins apparaissent ici libres, sans doute parce qu’ils puisent dans un autre registre, celui de l’inconnu, de l’au-delà. La grande beauté de « Stanislawa P. » n’en est que plus troublante. L’art d’Éric Manigaud suspend le flux incessant d’images qui assaille notre quotidien pour nous plonger dans le temps oublié de la contemplation. « En dessinant presque invariablement sept heures par jour, il s’est consumé dans les images qu’il représente7 » avance avec raison Clément Thibault. De là provient cette charge, cette puissance, qui les fait basculer dans l’intemporel, le temps suspendu.


  1. Guillaume Lasserre, « Éric Manigaud. Le trait tragique de l’histoire », Le club de Mediapart / Un certain regard sur la culture, 3 juin 2018.
  2. Aurélie Voltz, « L’image, cette éclaboussure », Éric Manigaud. La mélancolie des vaincus, catalogue de l’exposition éponyme qui s’est tenue au musée d’art moderne et contemporain de Saint-Étienne Métropole, Editions Snoeck, Gand, 2020, p. 7.
  3. Jean-Christophe Bailly, « Éric Manigaud ou le visible élargi », Éric Manigaud. La mélancolie des vaincus, catalogue de l’exposition éponyme qui s’est tenue au musée d’art moderne et contemporain de Saint-Étienne Métropole, Editions Snoeck, Gand, 2020, p. 10.
  4. Aurélie Voltz, « L’image, cette éclaboussure », Éric Manigaud. La mélancolie des vaincus, catalogue de l’exposition éponyme qui s’est tenue au musée d’art moderne et contemporain de Saint-Étienne Métropole, Editions Snoeck, Gand, 2020, p. 6.
  5. Clichés « paranormaux » obtenus en pressant son visage contre une plaque photographique afin de rentrer en contact avec les opérateurs invisibles.
  6. Daniel Boitier, Monstra et astra. Pour un pacte avec les images, avril 2015.
  7. Clément Thibault, « Images défuntes, images de peur et d’émancipation », Jeunes critiques d’art, décembre 2018, https://jeunescritiquesdart.org/2018/12/20/images-defuntes-images-de-peur-et-demancipation/ Consulté le 17 mars 2021.

Image en une : Éric Manigaud, Syphilide papuleuse lenticulaire, 2016, graphite et crayons de couleur sur papier, 193 x 145 cm, courtesy galerie Sator Paris; Photo: Cyrille Cauvet ; – Favus, 2015, graphite et crayons de couleur sur papier, 193 x 145 cm, courtesy galerie Sator Paris; Photo: Cyrille Cauvet / Éric Manigaud, Favus, 2015, graphite et crayons de couleur sur papier, 193 x 145 cm, courtesy galerie Sator Paris; Photo: Cyrille Cauvet


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