Céline Condorelli

par Guillaume Lasserre

Deux ans de vacances, Frac Lorraine, Metz, 23.07.20 – 24.01.21

C’est à partir d’œuvres issues des collections des trois Frac du Grand Est que Céline Condorelli a imaginé l’exposition Deux ans de vacances, déterminant ses choix à travers le prisme des affinités artistiques et du travail. Celui de l’artiste devient visible dans le temps de loisir des visiteurs alors que celle-ci s’emploie à explorer le temps consacré aux rapports humains, à la détente, à l’oisiveté. Architecte de formation, titulaire d’un doctorat sur le soutien à la culture visuelle du Goldsmith College de Londres, Céline Condorelli fait de la recherche une partie intégrante de sa pratique artistique, rendant visible le chantier de l’exposition et ramenant le temps de travail au temps de loisirs dont elle fait ressortir les enjeux de classe. Ici, elle réfléchit à ce concept de temps de production dans une série de dialogues entre sa pratique et les œuvres qu’elle a sélectionnées. Condorelli compose ainsi une exposition personnelle avec d’autres artistes à qui elle fait référence dans ses propres œuvres. Son approche par affinités artistiques lui permet de recomposer une famille à partir des pièces de ses amis conservées au sein des institutions ou d’autres qui y font référence. Elle fait par exemple de la vidéo projetée d’un rideau de Michael Snow, expérience d’une frustration, un véritable élément d’architecture.

Celine Condorelli, Models for a Qualitative Society, 2016. Kunsthalle Lisbonne, Photo : Bruno Lopes

Le rez-de-chaussée est dédié aux points de rencontre entre loisirs et espace public. L’artiste pense le lieu en prenant soin de mobiliser l’ensemble du corps, pas seulement les yeux. Pour cela, elle imagine des modèles de tourniquets de bacs à sable, contraignant l’espace par le jeu. Elle s’inspire de l’architecte néerlandais Aldo Van Eyck (1918-1999) qui, entre 1947 et 1978, a édifié plus de sept cents aires de jeux dans Amsterdam et ses environs. La vidéo de Michael Snow inspire l’installation des brise-soleil qui, placés ici à l’intérieur, évoquent l’été dans leur fonction première de recherche d’ombre. Depuis fin octobre, les brise-soleil seront relevés, s’accordant ainsi au rythme saisonnier. C’est précisément à cet endroit, à la limite entre ces deux moments, qu’elle convoque Martin Beck avec Desirable, extrait d’un texte qui revient sur l’idéal communautaire des années soixante à travers des phrases positives censées améliorer les rapports entre les membres d’un groupe. Non traduit, le texte est ici envisagé en tant qu’objet.

Celine Condorelli, Models for a Qualitative Society, 2016. Kunsthalle Lisbonne, Photo : Bruno Lopes

L’aire de jeu est pensée comme un espace non productif mais répondant à des règles. L’artiste s’inspire du travail que l’activiste anarchiste danois Palle Neilsen expose en 1968 au Nationalmuseum de Stockholm. Apprendre est une question de désir. Des affiches présentant des aires de jeux réalisées par Van Eyck se superposent à d’immenses dessins servant de cadre à la présentation du travail des autres artistes. Cet effet d’accumulation, de stratification, désactive ainsi les photographies de feux d’artifice de Judy Chicago qui deviennent inutiles. L’artiste rappelle ainsi l’importance de produire des pièces qui ne servent à rien.

Limits to play (2020) occupe la totalité du grand espace du premier étage en marquant les limites de terrains de sport et en précisant pour chaque discipline, identifiable par son code couleur officiel, la date à laquelle les femmes y ont eu accès. La pièce est aussi le réceptacle des œuvres d’autres artistes à l’image de la vidéo Attempt of redemption (2012-13) du duo d’artistes Brognon Rollin qui montre un terrain de sport à l’intérieur d’un pénitencier. Le terrain de jeu devient politique, comme chez l’artiste chilienne Lotty Rosenfeld (1943-2020) qui questionne la nature de l’espace public sous la dictature de Pinochet. Dans la photographie A thousand crosses on the road. Santiago, Chile, 1979, elle intervient sur la chaussée, transformant symboliquement la signalétique en traçant de longs traits blancs horizontaux à la perpendiculaire de ceux, plus petits et verticaux, du code de la route. Elle change ainsi les moins en plus. Le jeu se fait critique. Poursuivant la discussion avec les terrains de sport installés par Céline Condorelli, les photographies de l’artiste mexicaine Teresa Margolles interrogent les limites des standards et des normes de nos sociétés, en tentant de déplacer notre regard. Ces images donnent à voir des travailleuses du sexe, trans, se tenant dans des environnements désolés, à l’emplacement exact d’anciennes pistes de danse, vestiges des clubs de Ciudad Juarez. La photographe convoque ainsi la mémoire de lieux effacés envisagés à la fois comme l’aboutissement du sexisme local et des relations de pouvoir systémique.

Teresa Margolles, Pista de Baile del club « Apache » (Dancefloor of the club « Apache »), 2016 Collection 49 Nord 6 Est – Frac Lorraine © T.Margolles

Nil Yalter (née en 1938 au Caire) et Nicole Croiset (née en 1950) investissent l’espace public, militant activement pour le droit des femmes, les sensibilisant à leur rapport aux tâches ménagères. Le travail est abordé sous l’angle de la production.
Les sculptures imaginées par Céline Condorelli à partir de ses recherches sur les terrains de jeux comme outils de changement social du tissu urbain, empruntent aux projets d’aires de jeux modulaires de Van Eyck. Le bruit de cour d’école est universel. Seule la structure change l’atmosphère.

Le dernier étage interroge le travail, les conditions dans lesquelles il s’effectue et celles d’une activité de production. Les éléments modulaires industriels de l’artiste allemande Charlotte Posenenske (1930-1985) se découvrent derrière l’immense rideau de Peter Downsbrough qui partage l’espace. Réalisé à partir d’images d’archives égyptiennes illustrant une histoire du coton local, White gold a été imprimé sur le dernier stock de rouleaux de coton produits en Egypte. Cameron Rowland travaille à rendre visible les marques de l’esclavage laissées dans la société, particulièrement les mécanismes qui structurent la propriété, mettant à jour les enjeux raciaux du capitalisme. Formellement, cela prend la forme d’objets présentés dans leur contexte à l’aide de textes qui les accompagnent. Sa pensée radicale se concrétise à la fois dans les choix des objets et des matières mais aussi dans celui des dispositions commerciales appliquées aux œuvres. L’artiste remet en question la notion de propriété dont l’histoire atteste d’un capitalisme racial. Il reprend, en l’inversant, le contrat de « location » imposé aux afro-américains, ici appliqué à la vente de ses œuvres, qui de fait devient temporaire. Il pratique un art de la réparation en quelque sorte, d’autant plus que ses œuvres sont de simples readymades, objets vétustes dépourvus de valeur pécuniaire mais dont la forte charge symbolique convoque immédiatement le passé esclavagiste et ségrégationniste des États-Unis. Ses œuvres sont ainsi acquises pour une durée limitée à l’issue de laquelle elles sont remises en circulation, empêchant de fait toute spéculation. Sa pièce intitulée Jim Crow (2017) représente une cintreuse de rail, connue sous le nom de cintreuse Jim Crow. Personnage inventé par Thomas D. Rice qui parodiait un homme noir dans un spectacle très populaire dans les années 1830, Jim Crow devient rapidement une insulte raciste. À partir des années 1870, il désigne également un type de cintreuse manuelle pour les rails. Après la guerre civile, la mise en place d’un système de location d’anciens esclaves prisonniers de l’industrie privée fournit une importante main d’œuvre noire. La plupart de ces premiers contrats furent signés par les compagnies de chemin de fer. Rowland propose aux institutions muséales un contrat identique à ceux proposés par les magasins de prêt états-uniens, renversant ainsi les règles qui prévalaient aux contrats de location imposés aux noirs. Il crée une œuvre dont la symbolique est éminemment politique.

Céline Condorelli, Cotton/Rubber, 2017. Photo : Bruno Lopes

Céline Condorelli pense le rapport de l’individu face à l’institution en utilisant les liens affectifs et les affinités comme moyens d’orientation. En faisant le choix d’évoquer le temps libre, libéré, elle interroge le fonctionnement des lieux qui lui sont dédiés, qu’il s’agisse d’espaces de loisir, de culture ou de sport. En abordant la collection comme le reflet d’une multiplicité d’expériences, elle fait de l’exposition un endroit où se confrontent plaisirs partagés, contraintes communes et réalité individuelle, contribuant à faire entrer les luttes sociales dans des institutions qui ne s’en saisissent que trop rarement.

Image en une : Céline Condorelli, Tools for Imagination (détail), 2019. Courtesy de l’artiste


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