18e Biennale de Lyon
Commissaire : Catherine Nichols
Alors que le monde de l’art ne cesse de pleurer la destruction du vivant et de pourfendre le (néo)colonialisme, Catherine Nichols, commissaire de la 18e édition de la Biennale de Lyon, pointe enfin la cause de ces grandes causes : l’économie. L’intention est bonne, la mise en œuvre est fine et souvent éloquente. Cela dit la démonstration n’est pas sans angle mort et n’échappe pas à un trope par trop éculé : aux champs de ruines de la modernité occidentale, opposer des chants et des rituels venus d’ailleurs.

C’est qu’il s’agit donc de « Passer d’un rêve à l’autre » ou, plutôt, avec Walter Benjamin et Robert Filliou pour références, de passer des mirages de l’économie marchande, écocidaire et inégalitaire, à une « économie poétique » en harmonie avec la nature. Soit le passage d’un ordre de valeurs à un autre, qui de financier devienne relationnel. Cette quête se découpe en trois thématiques entrelacées : le capitalisme industriel, tertiaire et financier aux Grandes Locos ; l’être-ensemble au musée des Tissus ; l’héritage du colonialisme et son dépassement dans des formes anciennes de liens à la Terre au macLYON.
Crash Park
La première étape est aussi gigantesque que magistrale. Elle s’ouvre par des visions de dévastation, avec un vaste organisme de tissu flottant au-dessus des vestiges d’une fête, tel le ventre d’une baleine rempli des rebuts de la société de consommation (Laure Prouvost). Autant d’objets fétichisés que la commissaire réinscrit dans leurs chaînes de production extractivistes et impérialistes. Ainsi les halles des Grandes Locos sont-elles obstruées par des montagnes de schiste rouge (Lara Almacergui), des grottes de papiers compressés abritant des lacs roses (raumlaborberlin) ou encore des structures gonflables aux motifs de marbre (Lúa Coderch). Ce sont là les résidus d’activités industrielles dont les premières victimes sont les corps colonisés, exploités, meurtris mais résistants, comme en témoignent les masques de bois brûlés ornés de cordes et de métal de Leilah Babirye ou la valkyrie afrofuturiste sur fond de paysages dévastés et digitalisés de Serwah Attafuah. Victimes dont les principaux bénéficiaires sont du côté de la circulation des flux – de matière et financiers. Ces derniers sont notamment incarnés, dans un film gore de Josefin Arnell, en vampires spéculant sur des terrains immobiliers envahis de zombies, ou encore, avec le jeu vidéo d’Igor Simić, en golfeur profitant de systèmes juridiques à son avantage pour faire fructifier ses actifs. Ceci tandis que les employés du tertiaire cherchent le sens de la vie et perdent la tête, devenue boule de fils plastiques, jusqu’à transformer leurs bureaux en circuit de rallye (Mette Sterre). Entre trash et burlesque, cette première partie a quelque chose des films catastrophes tels que L’Aventure du Poséidon (1972) ou La Tour infernale (1974), où l’avidité capitaliste débouche sur des désastres tragi-comiques.

Réenchanter le monde
Changement d’ambiance au musée des Tissus. Ici de petites salles labyrinthiques s’attachent à retisser les fils perdus d’une humanité errante. Contre l’homo economicus, rivé sur le calcul de ses intérêts bien compris, s’opposent des unions et des communions rythmiques. Ainsi, de jeunes adultes filmés en noir et blanc frottent leurs mains, claquent des doigts, tapent leurs cuisses avec leurs paumes de manière à faire progressivement monter le son d’un orage (Angelica Mesiti). Plus loin, une installation multiécran montre des adolescents qui chantent en chœur leur désir d’« être ensemble » pour « un monde meilleur » (Mikhail Karikis), des textes imprimés aux murs nous enjoignent à nous « mettre à la place de l’autre » (Luz Broto), des figures humaines en cire d’abeille aux positions instables nous invitent à embrasser nos vulnérabilités (Gideon Horváth). Ceci parmi bien d’autres œuvres réunies par une pensée unanimiste – la totalité du vivant relie chaque individu dans son mouvement – départie de toute conflictualité. De conflictualité, il en est davantage question au macLYON, mille-feuilles de propositions décoloniales. Des Maoris font entendre leurs revendications de souveraineté et leurs chants d’union collective dans une trilogie de Luke Willis Thompson, des rituels chamaniques asiatiques résistent à l’impérialisme néerlandais dans une installation vidéo de Sara Sejin Chang, des sculptures traditionnelles en os de baleine de Rangi Kipa affirment leur présence en Nouvelle-Zélande contre des législations peu respectueuses des pratiques autochtones. Autant de manières d’opposer aux prédations coloniales d’autres rapports au monde. Ce qui passe ici par la réactivation d’anciens cultes et mythologies, comme le suggèrent également des momies de chats égyptiennes issues des collections du musée des Confluences, des figures hybrides en céramique inspirées de traditions vietnamiennes (Mai Nguyễn-Long), ou encore un vortex d’eau entouré de plumes d’oiseaux rappelant les liens qui unissent les humains aux non-humains (Ngahina Hohaia).

Sans lutte de classes
En somme, pour la commissaire de cette Biennale, l’issue aux ravages humains et environnementaux du capitalisme se joue sur le plan des systèmes symboliques. À la conception occidentale du monde, rationaliste et instrumentale, qui réduit l’ensemble du vivant à des objets exploitables, il s’agit d’opposer des cultures extraoccidentales et prémodernes à même de réparer la Terre et de renouer avec elle. Ce que l’on ne peut que souhaiter, mais qui, au fond, est une vieille antienne moderniste. Le rejet de la société moderne et le projet de sa réinvention en passant par l’ailleurs étaient déjà ceux des avant-gardes historiques, telles que le Blaue Reiter ou le surréalisme. Différence, majeure, certes : les 120 artistes de cette édition, aux 42 nationalités, convoquent leurs propres héritages et ne peuvent donc être taxés d’appropriationnisme. Quoi qu’il en soit, d’une certaine façon, cette opposition de l’Occident à son Autre rejoue un « choc des civilisations » en évacuant le nerf de la guerre : la conflictualité sociale comprise en termes de luttes de classes. On s’étonne en effet qu’une biennale axée sur l’économie et sa possible révolution ne laisse qu’une place congrue aux œuvres faisant explicitement référence au monde du travail et aux antagonismes de classes. Nous en comptons quatre ou cinq sur plus de quatre cent vingt. Et encore, deux d’entre elles sont placées en dehors des principaux lieux d’exposition : un chant des canuts revisité par Susan Philipsz est diffusé dans le cloître du musée des Beaux-Arts et dans les célèbres traboules lyonnaises, une chorale de mineurs filmée par Mikhail Karikis apparaît quant à elle dans un parking souterrain. C’est peut-être là l’angle mort de cette manifestation. Elle synthétise, à la suite de la Biennale de Venise 2026, l’état d’esprit d’un certain milieu culturel. Pour lequel la fonction de l’art est davantage du côté de la réconciliation que de la mobilisation. Ou l’art comme lubrifiant social.

Head image : 18e Biennale d’art contemporain de Lyon, Grandes Locos. Akwasi Bediako Afrane, détail CERBERUS T-26: Dance of Dialogue, 2026. Courtesy de l’artiste. Crédits Blandine Soulage
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