Lucinda Childs
Lucinda Childs. Danser page à la main
Frac Bretagne, Rennes, 30.01 au 24.05.2026
« Lucinda Childs. Danser page à la main » se présente comme une rétrospective… en trois temps. Un choix qui pourra laisser le public sur sa faim, puisqu’il faudra se rendre au Frac Franche-Comté1 puis au centre d’art Le Lait2, à Albi, pour en découvrir toute l’étendue. Lou Forster, le commissaire, a adapté sa thèse de doctorat en trois expositions. Le chercheur s’intéresse à la façon dont la chorégraphe états-unienne, pionnière de la danse postmoderne, a composé à partir du dessin. Ce premier opus se concentre sur les quinze premières années de sa carrière. Tout commence par sa participation au Judson Dance Theater (1962-1964), à New York, laboratoire d’expérimentation chorégraphique réuni autour d’un élève de John Cage, le compositeur Robert Ellis Dunn. En 1964, Lucinda Childs a 24 ans quand elle réalise sa première performance dans l’espace public, sur East Broadway. Un grand papier peint d’immeubles new-yorkais ouvre l’exposition. C’est ici, depuis le loft de la danseuse Judith Dunn, que le public peut observer Lucinda Childs et James Lee Byars pointer du doigt les vitrines remplies de poupées, les escaliers de secours ou encore les bornes à incendie. Sur une bande-son de 6 minutes, le duo exécute une série de gestes du quotidien. Et c’est déjà de la danse. Les pièces présentées dans cette exposition ont été pensées pour l’espace public, les places et les musées. Il faudra attendre le volet franc-comtois pour en savoir plus sur l’opéra-fleuve de Robert Wilson, Einstein on the Beach (1976), ou sur son œuvre iconique Dance (1979), créée avec Philip Glass et Sol LeWitt. Lou Forster m’explique que composer pour la scène n’engage pas les mêmes choix, ni travailler avec la musique d’un autre. En effet, dans les premières chorégraphies qu’elle signe à partir de 1973, la rythmique est celle des pas, des frottés, des glissés – « le bruit des pas est musical », dit-elle. Ce sont pourtant ces créations qui l’ont rendue célèbre dans le monde entier.

Lucinda Childs dans Carnation, 1964, présenté au Bonnie Bird Theatre du Laban Centre, Londres, 1990. Réalisation : Robert Lockyer – Nibbs © Lucinda Childs. Courtesy médiathèque du CND Centre national de la danse, Fonds Lucinda Childs. Vue de l’exposition Lucinda Childs – danser page à la main, du 30 janvier au 24 mai 2026, Frac Bretagne, Rennes. photo : Estelle Chaigne
La force de ce projet tient à la manière dont il nous fait pénétrer une recherche chorégraphique à travers sa pratique graphique. Dans une scénographie très aérée aux lignes dynamiques, diagrammes, partitions, réductions (extraits donnés aux danseur·euses) se mêlent aux films et aux photographies de répétitions ou de représentations réalisés par Babette Mangolte. Le dessin n’est donc pas envisagé comme une forme autonome, mais comme un outil de travail. Ce n’est pas non plus un objet plastique – bien que nous soyons dans un Frac. Le rapprochement avec les ready-mades de Marcel Duchamp ou le pop art est simplement suggéré par la feuille de salle, mais rien n’empêche de songer aux néons colorés de Dan Flavin, aux premiers Wall Drawings de Sol LeWitt composés d’entrelacs bleus, jaunes et rouges, ou encore les grilles flottantes d’Agnes Martin. Rentrer dans le processus de création d’un·e artiste demande toujours un effort, particulièrement dans ce travail dont l’exigence technique et l’austère beauté confinent au vertige. Pour ceux qui, comme moi, ne savent pas lire les partitions, il faut faire preuve d’imagination. Une ligne courbe : un déplacement. Une couleur : un·e interprète. Un quadrillage : un espace de jeu. Les dessins présentés à la verticale n’ont pas le même statut que ceux présentés sur des lutrins. Ceux-là sont sans rature, réalisés après coup, quand les croquis annotés et plus tremblants sont accompagnés d’imprimés et de photocopies. Si le statut de ces objets n’est pas clair, c’est que Lucinda Childs n’a pas distingué ce qui relevait de l’œuvre ou du document. Enfin, pour être plus juste, l’œuvre est la création chorégraphique, le reste, de « simples » traces.
Le titre de l’exposition renvoie aux « réductions » de la partition que les interprètes tenaient à la main lors des répétitions. Sur les cinq exemplaires présentés ici, les flèches tracées à l’encre ont été diluées par la transpiration des mains des danseur·euses. Il ne s’agit pas d’imiter la chorégraphe, mais de s’approprier la mesure – « pas la manière dont on exécute le mouvement, mais la topographie de la danse », explique Lucinda Childs dans Le Monde en 1979. Découvrir la variété des diagrammes est une expérience fascinante. Les dessins indiquent les déplacements, les arrêts, les contrepoints. Pour Calico Mingling (1973), c’est la notation Laban qui est utilisée ; pour Radial Courses (1976), des arcs de cercle colorés dessinés au feutre signalent le déplacement des interprètes ; pour Melody Excerpt (1977-1978), des rosaces marquent la trajectoire des cinq danseuses et la hauteur du port de bras pour éviter qu’elles ne rentrent en contact en se croisant… La création se développe selon un vibrato délicat, thèmes et variations.
L’esthétique de Lucinda Childs est rattachée au minimalisme. Pourtant, ses œuvres explorent la répétition avec une vraie complexité : « une relation spécifique » entre l’objet, l’espace et le spectateur dans un temps déterminé, ce que théorise alors le sculpteur Robert Morris en 1966 (absent de cette exposition). C’est ce que montre Babette Mangolte quand elle filme Calico Mingling (1973) sur une esplanade de la Fordham University, à New York. Un quatuor de danseuses dessine des trajectoires en marchant d’avant en arrière. Un ballet d’étourneaux au métronome. En alternant les vues frontales et les plongées, le film fait sentir que la danse ne peut exister ni sans l’espace quadrillé de la place ni sans la conscience du point de vue – celui des étudiants ou des oiseaux ?

« Diagonale. Un des éléments qui signent les chorégraphies de Childs : un principe d’avidité, à propos de l’espace » (Susan Sontag). Les murs obliques de la grande salle du Frac construisent eux aussi une perspective, un point de fuite qui conduit l’œil vers un des plus beaux soli de la chorégraphe : Katéma (1978). Avec élégance, cette variation hypnotique refuse de conclure l’exposition. C’est une marche sans musique, un chant a cappella développé sur une seule ligne diagonale. Durant 13 minutes, Lucinda Childs enchaîne les changements de direction, les demi-tours et les révolutions, en travaillant par accumulation. À chaque traversée, le corps s’enroule et se déroule vers nous, comme une vague.
Ilan Michel
- Au Frac Franche-Comté, l’exposition se tiendra du 11 juin 2026 au 10 janvier 2027.
- Au centre d’art Le Lait, l’exposition se tiendra du 21 novembre 2026 au 7 mars 2027.
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- Du même auteur : La Marrade, Benoît Piéron, L’Anthologie de l’éternuement de Fred Ott. Flinch aux Moulins de Paillard, Alex Cecchetti au musée de Rochechouart, Stéphane Thidet,