r e v i e w s

Stéphane Thidet

par Ilan Michel

Bruit Rose

LiFE, Saint-Nazaire, 08.07 au 02.10.2022

Tomber de rideau sur le LiFE. Le décor : une alvéole de 2 000 m² située dans l’ancienne base des sous-marins construite par l’armée allemande entre 1941 et 1943. L’action : les dernières heures du Lieu international des Formes Émergentes après 16 ans d’activité. Les protagonistes : des élus qui privilégient les paquebots à l’art contemporain, un centre d’art découragé, des visiteurs déçus et un artiste désolé de se retrouver au centre de la tempête. Quand Stéphane Thidet a été invité à investir l’alvéole 14, un espace de 85 mètres de long de 11 mètres de haut, il n’imaginait pas que la cascade de sable qu’il concevait pour le site prendrait un tour si cynique. Les lieux d’art fermés sur décision publique ont été (trop) nombreux ces dernières années : les Églises de Chelles en 2015, Le Quartier à Quimper en 2016, le Parc Saint-Léger à Pougues-les-Eaux en 2021… Coûts pour la collectivité, programmation élitiste, faible fréquentation… Les arguments ne manquent pas pour justifier leur disparition, mais le LiFE échappe à tous ces griefs avec 25 000 visiteurs par an (et jusqu’à 54 000 pour l’exposition de Jeppe Hein en 2014) et un budget annuel situé entre 150 000 et 200 000 euros – il était à un million d’euros en 2007. Depuis la première exposition du centre d’art Le Grand Café dans la base de sous-marins, Antony McCall en 2009, les expositions estivales sont devenues des rendez-vous incontournables et ont rencontré un véritable succès populaire. La seule raison invoquée par la Ville en mai dernier était ironiquement de : « Ne plus réserver le LiFE à une seule pratique ». Ce principe transdisciplinaire était pourtant à l’origine du projet (concerts, vidéo, arts visuels, danse, performance…) porté à ses débuts par Christophe Wavelet jusqu’à son départ forcé en 2010. Les raisons invoquées par Saint-Nazaire ont le laconisme du consensus mou et de l’absence de vision politique pour la Culture. Malgré le soutien des autres collectivités (État, Région, Département) et la menace de perdre le label « centre d’art contemporain d’intérêt national » obtenu en 2018, les élus maintiennent leur position. La décision est d’autant plus brutale dans le contexte de l’après-pandémie. Alors que 80 % de professionnels du secteur culturel ne sont pas salariés, c’est tout l’écosystème artistique qui est fragilisé (intermittents, monteurs, graphistes, critiques d’art, médiateurs, etc.), sans parler des entreprises locales impliquées dans la production des expositions, et de la filière touristique dans son ensemble. 

Stéphane Thidet, Bruit rose, 2022 au LiFE — Base sous-marine de Saint-Nazaire.Production Le Grand Café – centre d’art contemporain. Courtesy Galerie Aline Vidal, Paris.
© ADAGP, Paris, 2022. Photo : Marc Domage

L’invitation de Stéphane Thidet par Sophie Legrandjacques, la directrice du Grand Café, remonte à 2019, alors que Le Grand Café vient de perdre l’usage du LiFE en hiver. La même semaine, l’artiste reçoit la proposition du Voyage à Nantes d’investir le péristyle du théâtre Graslin, à Nantes. Les deux œuvres, conçues en pendant, devaient voir le jour simultanément à l’été 2020 : Rideau, la cascade d’eau dévalant la façade de l’opéra, et Bruit rose, rideau de sable s’écoulant du bunker. Les sons du paysage et les chutes d’eau traversent le travail de cet artiste prompt à capter les forces de la nature et à rendre poreux les espaces intérieurs et extérieurs de nos architectures. En 2007, il réalise une cabane envahie par une pluie diluvienne – (Sans titre) Le Refuge. En 2018, il détourne l’eau de la Seine pour la faire serpenter entre les colonnes de l’ancienne prison de la Conciergerie, à Paris (Détournement). Ce n’est pas un hasard si la première exposition personnelle de Stéphane Thidet s’intitule « Dehors », et se tient au Grand Café en 2008. Dans ce parcours, Bruit rose arrive comme par enchantement. Déjà en raison du report de l’événement à deux reprises, dans le contexte de la pandémie. Puis par la monumentalité de la proposition (8 mètres de haut), son aspect spectaculaire emprunté au monde du théâtre. Le rideau de scène doré se déverse face public derrière les dunes déplacées du bord de mer. Le phénomène, aussi grandiose que menaçant, rappelle les véritables coulées de sable d’Arabie Saoudite dues à l’érosion des falaises dans le contexte du changement climatique. L’installation de Stéphane Thidet, si elle repose sur la gravité, n’a toutefois pas l’esprit lourd. « Je cherche à proposer une cristallisation entre le drame et l’émerveillement », explique-t-il dans l’entretien accordé à Sophie Legrandjacques en juin 2022. Bien sûr, c’est la dimension brutaliste de l’architecture du bunker qui a orienté l’artiste vers le choix du matériau (le béton étant composé de ciment, de granulat, d’eau et de sable), mais l’espace est davantage envisagé pour ses qualités plastiques et constructives que pour sa profondeur historique. La dramaturgie proposée par l’œuvre repose sur l’idée d’une ruine qui tomberait en poussière, un château de sable invincible soudain réduit en poudre. La machinerie que les ingénieurs des ateliers Puzzle ont mis au point pour créer un circuit fermé est à peine visible. Si « rien n’est magique », selon l’artiste, la première impression qui saisit le visiteur est pourtant celle d’un écran, d’un mirage, d’une infinie légèreté – l’installation pèse pourtant 30 tonnes ! L’illusion tient à la matière elle-même, dans la mesure où ce n’est pas véritablement du sable qui s’écoule du plafond, mais des coques et des noix broyées – le sable produisant trop de poussière abrasive. La sonorité même produite par la cascade est similaire aux fracas d’une chute d’eau. Le titre, Bruit rose, désigne chez les acousticiens un son riche composé de plusieurs fréquences aléatoires, et contenant davantage d’énergie à une fréquence qu’à une autre. Ces subtiles variations se rapprochent de la musique concrète et, pour l’artiste, des compositions minimales dont les notes sont à la fois toujours les mêmes et toujours différentes. Le miracle n’est alors pas de changer l’eau en sable, à défaut du vin, mais de donner à cette chute libre la couleur de l’ivresse. Laissons au public le droit d’en juger au lieu de décider ce qui est bon pour lui. 

Image mise en avant : Stéphane Thidet, Bruit rose, 2022 au LiFE — Base sous-marine de Saint-Nazaire.Production Le Grand Café – centre d’art contemporain. Courtesy Galerie Aline Vidal, Paris.© ADAGP, Paris, 2022. Photo : Marc Domage


articles liés

Monde nouveau : Pays tremblés

par Vanessa Morisset

Charles Fréger, AAM AASTHA

par Guillaume Lasserre