Bianca Bondi
Casino Luxembourg – Forum d’art contemporain
1er mars 2026 – 3 janvier 2027.
Bianca Bondi (née en 1986 à Johannesburg, Afrique du Sud, vit et travaille à Paris) façonne ses œuvres comme on conduit une expérience : sur le temps long, avec attention aux transformations. Ses installations mêlent sel, cuivre, eau et matières organiques. Elles se corrodent, se cristallisent et continuent de muter après leur exposition. Son travail conjugue alchimie et pratiques rituelles (divination, scrying) en une esthétique minimale, presque méditative. Bianca Bondi crée des environnements où l’on observe un processus vivant qui accueille la transformation, plutôt que des objets inertes.

Bianca Bondi, Notes on Weathering, 2026. © ADAGP, Paris. Photos : Marc Domage
B comme Bianca
Bianca Bondi a développé sa pratique entre résidences, projets situés – The Sacred Spring and Necessary Reservoirs (usines Fagor, Biennale de Lyon, 2026) – et expositions d’envergure – « A Preservation Method » (Dallas Contemporary, 2023). En 2025, elle est nommée pour le prix Marcel-Duchamp (MAM, Paris) et est pensionnaire de la villa Médicis (Rome). L’artiste construit chaque projet en partant d’une situation donnée pour ensuite installer son observation des mutations chimiques et hygroscopiques des contenus, mais aussi des contenants. Dans les centres d’art et les galeries, ses installations transforment l’espace en un laboratoire dans lequel les publics deviennent les témoins d’un processus lent.
L’artiste travaille comme l’on veille. Présente sur place avant l’ouverture des projets, elle mène une recherche sur l’histoire des lieux et leurs usages. Ses pièces naissent alors sous la forme d’expériences – bains, réactions, dépôts – nourries des récits découverts, où le sel, le cuivre, la résine et la gomme deviennent les lettres d’une grammaire visuelle.
I comme inanimé
Le passage du temps traverse le travail mais aussi l’alchimie, en son sens biologique autant qu’ésotérique. Les œuvres, qui font état de gestes apportés au vivant mais aussi au décor, portent une charge initiatique : le laboratoire, le jardin et l’autel se répondent.
« Notes on Weathering » est le titre de l’exposition personnelle de Bianca Bondi inaugurant la nouvelle programmation FORA, qui célèbre le trentième anniversaire du Casino Luxembourg. Le Forum d’art contemporain invite l’artiste à concevoir une œuvre inédite. Entamée au sous-sol, elle se déploie dans les espaces comme dans le temps, à la manière d’une plante radicante.
A comme apparition
C’est dans les caves du centre d’art – habituellement fermées aux publics pour des raisons d’humidité et de température ne permettant pas d’y installer des œuvres – que commence la visite. En parfaite invitée dans un espace et des conditions structurelles où aucune œuvre stable ne pourrait s’installer, Bianca Bondi déploie une généalogie de formes et de dispositifs. Les conditions classiques de monstration – 50 % d’humidité, 22 degrés Celsius, refus d’organisme vivant – sont contredites dans un sous-sol où l’atmosphère n’est pas saine. Le travail prend le contre-pied : les œuvres naissent de l’altération des fondations, des pierres poreuses du bâtiment qui absorbent l’humidité et la ramènent à l’intérieur.

C comme contrôle
Des flaques de rouille s’installent très vite dans la première installation composée de meubles et d’objets trouvés, de livres en plâtre et de végétation. Dans les tiroirs, comme sur le papier peint déjà présent et altéré au sol, les changements d’état de la matière se font visibles, des croissances et décroissances forment un micro-organisme. Une des chaises, préalablement nettoyée avec un produit aseptisant, conserve des résidus chimiques invisibles qui ont progressivement migré dans le sel, provoquant une réaction le teintant de bleu. Du salpêtre s’agrège sur les murs, à la manière d’une bactérie. Ainsi, la structure du bâtiment et son activité humaine soutiennent le travail de l’artiste : de la situation, la forme naît. L’artiste part des éléments de l’infrastructure du lieu pour le détériorer, exceptionnellement, à dessein. Dans les espaces investis par l’artiste, le sel apparaît comme un matériau central, un outil récurrent qui ancre et structure ses installations. Employé pour ses multiples propriétés symboliques, chimiques et conservatrices, il a la capacité d’absorber littéralement son environnement, captant l’humidité, les traces et les transformations invisibles qui l’entourent. L’artiste parle d’espace liminal, lieu de l’entre-deux et seuil vers un monde invisible, où les transformations s’opèrent.
A comme agentivité
Le bâtiment était auparavant un lieu de rassemblement social, abritant une communauté réunie autour de pratiques liées au loisir, au jeu et à la représentation. Dans un second espace, des fragments occupent le bâti d’une manière tout autre. Sur les murs, l’érosion dessine des strates créant un paysage. L’artiste transforme deux bassins, évoquant d’anciennes auges pour des bêtes disparues, en bains d’eau salée destinés à teinter la soie. Ils deviennent les réceptacles d’offrandes glanées au fil de ses voyages – une boucle d’oreille, un jeton, des coquillages ou des pièces de monnaie –, composant une sorte d’hommage au Styx souterrain. Une série d’oiseaux morts, en[EF1] cuivre patiné par le sel, sont disposés dans des linceuls. Si l’œuvre parle de renaissance, d’embaumement ou bien de care, on peut même y voir le rappel d’un monde post-pandémie, où notre rapport au sain et au propre paramètre nos actes. La notion d’agentivité est évoquée très souvent par l’artiste, qui l’associe au paysage dans sa transformation. Mais elle l’adosse également aux publics invités à traverser l’œuvre et à l’activer (déclenchant la lumière, dégradant le sol en marchant…). Des actes usuellement interdits par l’autorité du lieu d’art. Serions-nous invité·es à la contestation, ou à faire acte de vandalisme avec son autorisation ?
B comme biotope
Pour prendre la mesure du milieu que l’artiste fait éclore et mourir en même temps, les outils usités sont les mêmes que ceux dont on se sert pour détecter les présences occultes. Les activités paranormales comme la radioactivité se documentent à l’égal, ce qui intéresse l’artiste. Les salles du Casino accumulent des voix, des expériences vécues, qu’elle poursuit elle-même en documentant tout l’ensemble. L’intervalle s’arpente aisément entre écologie et occultisme : les deux parlent d’un non-dit, d’une vérité cachée transformatrice. Impliquant à chaque fois une disposition et une activation adaptées, ces dispositifs sont autant de manières d’agir sur le réel. L’œuvre et ses espaces relationnels, liés aux rituels, ouvrent des formes dialogiques.
O comme organique
Chez Bianca Bondi les œuvres ne sont pas figées : elles évoluent, se cristallisent, courent sur les murs ; la corrosion dessine des sortes de cartographies. À la manière du lierre ou des plantes grimpantes qui développent leurs racines partout où elles s’accrochent, les signes sont en mouvement, tel un organe biologique. Le bâtiment du Casino deviendrait un espace de flux, un espace organique, un corps en vie tout au long du projet. Pour le[EF2] documenter, le lieu a sollicité le critique Benjamin Bianciotto, à qui il fait envoyer chaque jour une photo d’un détail de salle comme support d’écriture. Une fois l’exposition achevée, les textes seront assemblés en un objet éditorial illustré, offrant à l’œuvre une seconde vie. Une forme là aussi d’écriture vivante, ouverte et partagée.
N comme nature
Les pratiques occultes1, souvent rattachées à la figure féministe de la sorcière, entretiennent avec la nature un rapport mystique autant qu’épistémologique : elles supposent que le vivant n’est pas une chose à dominer, mais un réseau de signes, de correspondances et de puissances avec lequel l’humain demeure en négociation permanente. Elles naissent peut-être là où la forêt cesse d’être un décor, pour redevenir une langue, que certaines femmes apprennent à écouter. Par ailleurs, la nature dans « Notes on Weathering »n’évoque pas seulement le vivant non humain. Il est question de la nature des choses, telles qu’elles apparaissent devant nous. Il est question de la nature d’un lieu, de la nature d’une œuvre d’art, de la nature humaine face au décor qui lui fait place.

D comme divination
Les oiseaux sont utiles dans l’étude des changements climatiques, mais aussi en situation de guerre, car ils stoppent leur chant quand ils sentent des gaz toxiques ou quand l’oxygène vient à manquer. Bianca Bondi, par son alignement de cadavres recouverts de suaires, nous parle aussi de génocide et d’extermination. Affirmant une temporalité lente et souterraine, comme dans les contes, l’œuvre prend le temps de recouvrir les sols. Elle est nature à se cacher (Hansel et Gretel), à se perdre (Le Petit Poucet) ou à protéger (La Belle au bois dormant). Dans la littérature ésotérique, l’exhortation à garder secret le contenu d’un savoir vise à préserver le pouvoir de l’élite et des initiés. La pensée médiévale nous rappelle que « cette articulation du secret et de la nature repose sur une logique : de même que dans la pensée médiévale l’ars (la technè) imite la natura […] l’occultation de la vérité naturelle respecte une intention profonde de la nature2 ». On lit dans l’œuvre de Bianca Bondi un retour de boomerang jeté sur une civilisation en berne par la nature et par les sciences occultes2.
I comme impermanence
Une remise en jeu des conditions d’exposition opère par le biais même de cette installation qui se développe depuis le fond voûté du sous-sol, pour envahir au fur et à mesure l’entièreté de la cave (en janvier 2027, l’espace sera entièrement occupé). C’est donc par l’altération, l’érosion et l’usage des lieux avec le vivant (l’effet chimique de la florescence) que Bianca Bondi pense l’espace et son occupation. Elle permet aux publics une observation en confiance de ce qu’elle nomme les « gestes qui commencent ». Les objets constituant les installations (une partie est apportée dans ce que l’artiste nomme sa « valise d’objets symboliques », une autre est constituée d’éléments dénichés localement) sont ensuite recyclés, parfois ils rejoignent d’autres œuvres – là aussi se jouant du sacré. Les œuvres forment ainsi un flux, organique et vivant, plutôt qu’une accumulation matérielle et figée. À rebours d’un capitalisme qui conçoit que ce qui ne se voit pas n’existe pas, nous pourrions cheminer dans une architecture sociale où l’événement ne serait pas nécessairement visible. L’inachevé deviendrait un levier pédagogique, genèse d’une agentivité plus responsable à mettre en place.
Les artistes ont toujours questionné le musée et sa permanence. Bianca Bondi réintroduit un art de la patience. Son œuvre nous apprend à regarder croître l’instable, le clandestin et le latent.
Agnès Violeau, mai 2026
Exposition au Casino Luxembourg – Forum d’art contemporain, du 1er mars 2026 au 3 janvier 2027.
1. Les pratiques occultes désignent ce qui reste définitivement hors de portée de la connaissance humaine.
2. Nicolas Weill-Parot, « Silence de l’auteur ou de la nature ? L’occulte et le secret dans la science médiévale (xiiie-xve siècles) », dans Marie Blaise et Anita Gonzalez-Raymond, Un temps pour tout, Montpellier, Presses universitaires de la Méditerranée, 2019.
Head image : Bianca Bondi, Notes on Weathering, 2026. © ADAGP, Paris. Photos : Marc Domage
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- Du même auteur : Alison Knowles. Une rétrospective, Daniela Palimariu, L’âge atomique,