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Forensics: The Anatomy of Crime / Images à charge…

par Benedicte Ramade

Forensics: The Anatomy of Crime, Wellcome Collection, Londres, du 26 février au 21 juin 2015 ; Images à charge. La construction de la preuve par l’image, Le BAL, Paris, du 4 juin au 30 août 2015

L’image, à l’aune de la suspicion qui plane sur elle depuis que les retouches numériques se sont banalisées, a traversé une mauvaise passe et ses vertus probatoires se sont retrouvées battues en brèche, supplantées par la vérité de l’ADN. Comme si l’invisible chiffré avait ainsi pris le pas sur le document visuel. « Images à charge, la construction de la preuve par l’image », si elle n’opère aucun bilan sur la situation actuelle des devoirs, de l’éthique et des attentes que l’on a vis-à-vis des images, a saisi l’opportunité de compiler des recherches contemporaines sur leur valeur de preuve depuis les fondements de la criminalistique moderne avec Bertillon et le Suisse Reiss, jusqu’aux autopsies vidéographiques conduites par Forensic Architecture. Au même moment, à la Wellcome Collection de Londres, une exposition se penchait sur la construction intellectuelle et visuelle de la forensique, cette science de l’enquête qui a généré une véritable culture contemporaine pluridisciplinaire, exacerbée à la télévision avec C.S.I (Les Experts) et faisant du spectateur un expert. « Forensics: The Anatomy of Crime » a choisi un parti pris très différent de celui du BAL. Là où ce dernier fonctionne par étude de cas (avec le risque de verser dans une perception proche du fait divers), les Britanniques ont disséqué le corps du litige suivant des thématiques fonctionnelles, depuis la scène du crime jusqu’au prétoire, en passant par l’investigation de terrain de type « cold case ». Autre différence, là où le BAL se targue de proposer une exposition sans œuvres et sans artistes (une communication un peu douteuse qui réengage le débat sur l’artification du document, notamment lorsque des images comme celles de Rodolphe A. Reiss sont considérablement agrandies à l’impression), la Wellcome Collection articule une histoire précise et nourrie d’exemples de tout acabit à des œuvres contemporaines redoutablement bien choisies.

Rodolphe A. Reiss, Mouchoir avec lequel fut étranglée la dame Ducret, Beaumaroche, Vaud. 24 septembre 1907. Collection de l’Institut de police scientifique de l’Université de Lausanne © R. A. Reiss, coll. IPSC

Rodolphe A. Reiss, Mouchoir avec lequel fut étranglée la dame Ducret, Beaumaroche, Vaud. 24 septembre 1907. Collection de l’Institut de police scientifique de l’Université de Lausanne
© R. A. Reiss, coll. IPSC

Le cluedo qui s’y opère est alors sans égal. Ainsi, dans les deux salles les plus réussies, « The Crime Scene » et « The Search », croise-t-on les images d’Angela Strassheim, ancienne photographe professionnelle de scènes de crime, revenue sur des lieux de crimes sanglants photographier au luminol les traces des assauts passés et parfois méconnus des actuels occupants. Ravivant ainsi l’ancestral pouvoir de révélation de la photographie, Strassheim livre une image à la fois féérique et glaçante, interrogeant la mémoire et les vertus de l’oubli. Teresa Margolles, ancienne légiste, présente quant à elle plusieurs pièces dont un enregistrement sonore de 66 minutes d’une autopsie tandis que Sally Mann fut la première civile à visiter et photographier la « Body Farm » où la police observe l’action des insectes sur des corps en décomposition. Outre la présence évidente (et néanmoins indispensable) de la série The innocents (2006) de Taryn Simon, certaines pièces offrent les plus stimulantes des réflexions. Christine Borland a ainsi réalisé une œuvre sidérante (Second Class Male/Second Class Female, 1996) : bien avant que le quidam ne puisse plus acquérir des ossements humains (Human Tissue Act, 2004), la Britannique s’était procurée deux crânes sur catalogue. Elle a par la suite cherché, avec l’aide de spécialistes, à reconstituer les visages de cet homme et de cette femme inconnus qui avaient légué leur corps à la science. Les portraits de bronze rendent hommage à ces disparus devenus du « matériel » médical de seconde classe et en appellent aux vertus d’une science réparatrice de conscience. L’exposition londonienne démontre avec pertinence le glissement des dispositifs, méthodes et enjeux de la forensique jusque dans les pratiques artistiques contemporaines actuellement taraudées par les enjeux de l’authenticité, tout en explorant les fleurons de la littérature et du cinéma, sans jamais que cela soit fourre-tout. Elle articule patiemment le goût du macabre aux questions éthiques, l’imaginaire de la preuve à la croyance en une vérité scientifique.

Angela Strassheim, Evidence n°1, 2009. Impression pigmentaire sur papier Archive. Archival pigment print. Courtesy : Angela Strassheim ; Andrea Meislin Gallery.

Angela Strassheim, Evidence n°1, 2009. Impression pigmentaire sur papier Archive. Archival pigment print. Courtesy : Angela Strassheim ; Andrea Meislin Gallery.

En s’attaquant à des cas d’étude, le BAL offre davantage un digest malin des recherches actuelles mais sans rendre visible ce qui les rend d’actualité et les fait converger. Des salles au catalogue, l’approche fonctionne par corpus : plus historiques au rez-de-chaussée avec Bertillon, Reiss et l’affaire du Saint Suaire de Turin dont l’image du Christ fut révélée par la photographie, puis plus contemporains un étage en dessous. Les cas les plus pertinents sont ceux explorés par le film et la recherche de Christian Delage à propos du procès de Nuremberg avec l’utilisation de preuves visuelles à charge (Nuremberg, les nazis face à leurs crimes, 2006) ainsi que la fascinante dissection-reconstitution d’une attaque de drone au Pakistan par Eyal Weizman et Forensic Architecture (Decoding Video Testimony Miranshah, Pakistan, 2012). Dans cette vidéo, l’investigation se déroule à partir d’images de surveillance afin de témoigner d’une attaque télécommandée auprès du rapporteur spécial des Nations Unies sur les droits de l’homme et la lutte contre le terrorisme. Ce collectif qui expose autant à Portikus (Francfort) qu’à la biennale de Sharjah ou au HKW de Berlin ne s’embarrasse pas de discuter si ses productions sont ou non des œuvres. Son objectif est celui de révéler une vérité, d’incriminer ou de justifier des actes. Il faut d’ailleurs rappeler que le mot latin forensis renvoie au forum, à l’agora romaine où la rhétorique était reine. C’est peut-être la raison pour laquelle « Images à charge » n’a pas l’éloquence de sa consœur londonienne, car il lui manque ce désir de persuader le visiteur, d’articuler les images et les objets à un argumentaire. Le BAL a fait sans doute trop confiance à ses images (maintenues dans le champ de l’usage spécialisé), oubliant l’efficacité d’une articulation à la rhétorique et au pouvoir de l’imaginaire, pour faire complètement mouche.

Corinne May Botz, Nutshell Studies of Unexplained Death: Dark Bathroom (Tub), 2004. Photographie, 30x40 inch. Courtesy : Corinne May Botz ; Benrubi Gallery.

Corinne May Botz, Nutshell Studies of Unexplained Death: Dark Bathroom (Tub), 2004. Photographie, 30×40 inch. Courtesy : Corinne May Botz ; Benrubi Gallery.

(Image à la une: Extrait de Decoding video testimony, Miranshah, Pakistan, March 30, 2012 © Forensic Architecture with SITU Research.)


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