Thomas Ruff

par Guillaume Lasserre

Thomas Ruff – Méta-photographie

Musée d’art moderne et d’art contemporain de Saint-Etienne

Du 14 mai au 28 août 2022

Commissariat : Alexandre Quoi

Le musée d’art moderne et d’art contemporain de Saint-Etienne pose un regard rétrospectif inédit sur quarante ans de carrière du photographe allemand Thomas Ruff en dévoilant la manière dont l’artiste questionne continuellement l’objectivité photographique. Réunissant une centaine de tirages extraits de dix-sept séries dont une inédite, l’exposition « Méta-Photographie » navigue à travers différents genres d’images et procédés techniques pour raconter, en creux, une histoire de la photographie. Ainsi le parcours proposé ne suit pas la chronologie de l’œuvre de Ruff mais l’ordre dans lequel se déroule l’histoire du médium. 

Thomas Ruff, tripe_09 Amerapoora. My-au-dyk Kyoung, 2018, C Print, 80 × 103 cm. Collection de
l’artiste © ADAGP, Paris 2022

Celle-ci débute avec la série « Negative » (2014), réalisée au moment où Thomas Ruff commence à s’intéresser à l’apparence visuelle du matériau premier de la photographie argentique : le négatif. Il transforme des photographies historiques en « négatifs numériques » afin de rendre visible sa réalité photographique et sa qualité picturale. Ruff fait œuvre du négatif qui est ici traité comme un « original ». La série inédite « Bonfils » (2021) donne à voir majoritairement des images de sites archéologiques antiques. Ruff achète dans une vente publique des reproductions de négatifs sur verre de la Maison Bonfils (1). Ils sont représentatifs de la technique photographique de la seconde moitié du XIXème siècle : la photographie sur plaques de verre est un procédé fragile, assez lourd, avec un temps de pose long. Les négatifs, vieux de cent-cinquante ans, sont endommagés, rayés, craquelés. Ruff les numérise puis les inverse afin d’obtenir une image en positif. Il en augmente également le format alors qu’à l’époque, il était impossible d’agrandir ou de réduire le tirage d’un négatif. L’artiste cherche à retrouver la facture des photographies de Bonfils mais à travers le numérique. En la réinterprétant, il ne fait que revenir au pouvoir esthétique de la photographie. Les cadrages se rapprochent du protocole mis en place par Bernd et Hilla Becher dont Thomas Ruff a reçu l’enseignement (2). C’est la présence humaine qui donne l’échelle ici. Pour la série « Tripe » (2018), Ruff sélectionne parmi les négatifs (3) sur papier du capitaine Linnaeus Tripe, réalisés entre 1856 et 1862 pour le compte du gouvernement britannique en Birmanie et à Madras ceux présentant le plus d’imperfections. La couche de cire qui devait rendre le papier plus transparent présente des plissements, fait ressortir les défauts du tirage. Ruff fait numériser les négatifs avant de les convertir en positif. Il en agrandit le format afin de rendre visible la texture du papier et les diverses transformations subies, cherchant à faire ressortir la picturalité de ces images de l’Inde victorienne. Elles composent une vision rétrospective de la technique et de l’histoire des premières photographies de voyage. Pour Ruff, il n’y a pas d’antagonisme. 

Dans les années vingt-trente, les avant-gardes se saisissent de la photographie à travers, notamment, le procédé de solarisation qui consiste à réexposer un tirage à la lumière, entrainant une inversion partielle des zones d’ombre et de lumière. Cette technique a été portée à son paroxysme par Man Ray. Commencée en 2018 et toujours en cours, la série « flower.s » utilise des moyens contemporains pour se référer à une technique photographique ancienne. Ruff photographie numériquement des espèces végétales placées sur une table lumineuse et applique l’effet de solarisation à la faveur d’un traitement sur ordinateur afin que les positifs et les négatifs se superposent. Ainsi obtenue, l’image numérique est imprimée sur du papier ancien abîmé. Ruff contrôle chaque étape ici, ce qui n’est pas le cas avec la technique de solarisation qui ne pouvait tout à fait être maitrisé. 

Thomas Ruff, neg◊marey_02, 2016, C Print, 22,4 × 31,4 cm. Collection de l’artiste © ADAGP, Paris
2022

Les photogrammes de Man Ray et de Laszlo Moholy-Nagy assument une non-représentation du réel qui conduit à l’abstraction. Obtenue sans utiliser d’appareil, en plaçant les objets sur une surface photosensible, le photogramme est une image unique en noir et blanc, qui ne peut pas être agrandie. Trois contraintes que Ruff va dépasser en créant sa propre version contemporaine. Pour la série toujours en cours « Photogrammes » (2012 – ), il fait fabriquer une chambre noire numérique qu’il utilise afin d’obtenir une simulation de l’exposition directe d’objets sur du papier photosensible, et réussit à transférer le concept et l’esthétique de ces pionniers pour concevoir des images sans appareil et une technique propre à aujourd’hui. Ruff parvient à repousser les limites du médium. En jouant avec l’histoire de celui-ci, l’artiste trouble, déstabilise, le regardeur. Son approche critique de la photographie se double d’une approche politique à l’image de la série « Porträt » (1981-1991) qu’il réalise alors qu’il est encore étudiant des Becher, se référant à August Sander, le portraitise attentif de la République de Weimar, auteur de la série inachevée des « hommes du XXème siècle ». Ruff photographie ses proches qui posent avec leurs vêtements de tous les jours. Le protocole est simple, il s’agit de ne laisser transparaitre aucune expression, comme sur une photo d’identité dans un contexte allemand de société sous surveillance, aussi bien à l’est qu’à l’ouest. À la fin des années quatre-vingt, il passe au grand format – l’évolution est aussi technique –, réussissant à réaliser cinq tirages sur le plus grand papier photo existant. Il donne alors naissance à une nouvelle image qui affirme sa présence visuelle. 

Les images de la série « Sterne/ stars (étoiles) » (1989-92) sont prises depuis la cordillère des Andes. A partir des années quatre-vingt-dix, Ruff n’utilise plus ses propres photographies mais des images préexistantes qu’il va manipuler. Il se sert ici de copies originales de négatifs 29 x 29 cm de l’European Southern Observatory (ESO), dont il ne reproduit qu’un fragment. La grandeur des tirages établit un rapport corporel à l’image : l’échelle de corps humain positionné dans l’espace. Une forme d’abstraction qui se retrouve dans la série « Nächte/ Nights (Nuits) » (1992-96) où les images des frappes américaines lors de la Guerre du Golfe (1990-91), retransmises en direct par les chaines de télévisions, bénéficient des dispositifs militaires de vision nocturne, intensificateurs de lumière à la couleur verdâtre permettant de voir ce qu’y normalement ne pourrait être vu. Ruff se procure un intensificateur de lumière et photographie Düsseldorf et ses environs. L’inquiétante étrangeté qui se dégage de ses images plonge le spectateur dans une certaine torpeur. 

Vue de l’exposition Méta-photographie de Thomas Ruff au Musée d’art
moderne et contemporain de Saint-Étienne Métropole du 14 mai au 22 août 2022. Crédit
photo : Aurélien Mole / MAMC+

Thomas Ruff s’intéresse à la structure géométrique commune aux images numériques au début des années deux mille avec la série « jpegs » (2004-08) du nom du format de compression standard qui permet de décomposer une image en carrés grâce à la structure des pixels. En intensifiant cette dernière, tout en agrandissant l’image, Ruff crée de nouvelles images qui, vues de très près, ressemblent à un motif géométrique en couleur, laissant apparaitre, de loin, l’image photographique. Ruff dresse une sorte d’inventaire visuel des images médiatiques en utilisant toutes celles publiées mondialement au cours des dernières décennies. La série « Substrate/ Substratum » commencée en 2001 et toujours en cours, est une suite d’images de pure abstraction qui renvoie à l’histoire de la peinture mais qui a pour origine des images de mangas pornographiques qu’il superpose en plusieurs couches, les multipliant les unes avec les autres jusqu’à obtenir une image abstraite.  

Vue de l’exposition Méta-photographie de Thomas Ruff au Musée d’art
moderne et contemporain de Saint-Étienne Métropole du 14 mai au 22 août 2022. Crédit
photo : Aurélien Mole / MAMC+

« Méta-Photographie » s’achève avec la série « m.a.r.s » (2010-14), dans laquelle Ruff réinterprète les photographies de la planète Mars provenant de la NASA, non sans avoir exploré quelques images de la série « tableaux chinois », série la plus récente, débutée en 2019 et toujours en cours, et trouve un prolongement dans un ensemble de photographies provenant des collections du musée qui aborde la notion d’objectivité documentaire mais aussi le thème de la photo anonyme et amateur. À la fois rétrospective personnelle et traversée dans l’histoire de la photographie, l’exposition révèle une approche conceptuelle, presque scientifique, qui interroge le médium et son évolution face à ses développements techniques, et dévoile l’obstination de Thomas Ruff dans sa volonté d’épuiser la réalité des images photographiques. 

Guillaume Lasserre

Image à la une: Vue de l’exposition Méta-photographie de Thomas Ruff au Musée d’art
moderne et contemporain de Saint-Étienne Métropole du 14 mai au 22 août 2022. Crédit
photo : Aurélien Mole / MAMC+

1. Studio professionnel de photographie ouvert par Félix Bonfils en 1864 à Beyrouth.

 2. Thomas Ruff est étudiant à la Staatliche Kunstakademie de Düsseldorf de 1977 à 1985, aux côtés d’Andreas Gursky, Candida Höfer, Thomas Strutt. Ils ont comme professeur Bernd Becher qui y enseigne de 1976 à 1996.

 3. Conservés dans les archives du Victoria and Albert Museum à Londres


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