Paul Heintz, Night Shift
Le Grand Café, Saint-Nazaire, du 14.03 au 10.05.2026
Par Juliette Belleret
Paul Heintz, Night Shift,
Il pleut ce jour-là au-dessus des chantiers. On se réfugie derrière les portes du Grand Café, et le ciel n’est plus qu’une lueur violette qui flotte près des fenêtres. C’est une sorte de nuit qui s’invite à travers les installations de Paul Heintz entre les murs de l’ancien établissement, devenu centre d’art contemporain il y a près de trente ans.
Sur le carrelage d’époque, une vingtaine de tabourets jaunes imitent les terrasses des restaurants de Chine, ou un cinéma extérieur. Sur un grand écran (Shānzhài Screens, 2020), des personnages se succèdent et font leur part de conversation. Il s’agit de plusieurs peintres copistes basés à Dafen, dans la banlieue de Shenzhen en Chine. Ils évoquent le nombre de tableaux « décoratifs » qu’ils ont reproduits sur commande dans la journée, en débordant souvent sur la nuit à cause de la charge de travail et du soleil « qui est assez fort ». Leurs commanditaires les contactent par messagerie virtuelle, souvent à travers plusieurs intermédiaires, et les peintres signent du nom qu’on leur demande. On observe chacun s’adresser à son téléphone pour enregistrer une réponse sans qu’on nous donne accès à la question, instaurant un effet de latence au milieu de l’instantané de la discussion. Un peu comme un décalage horaire, à la faveur duquel on peut rejoindre la conversation.
Sur notre gauche, des peintures figurent des fonds d’écrans de téléphones portables (Screenshots 30 mars 2019, Screenshots 2 juin 2019, Screenshots, 16 juillet 2019 et Screenshots 23 septembre 2019, 2019). La série procède d’une synchronisation des montres par l’image, au gré d’une correspondance établie depuis deux fuseaux horaires différents pendant près d’un an entre Paul Heintz et Wang Shiping, peintre copiste à Dafen. L’un peint à l’aquarelle, l’autre à l’huile, comme un simple effet de traduction à l’endroit de l’image en guise de conversation. D’autres fragments de cette correspondance apparaissent au sein de l’exposition, dans une forme de translation graphique où l’artiste retranscrit un rêve confié par Wang Shiping sans le traduire en français (Rêve, 2019). Le peintre raconte une vision nocturne dans laquelle il découvre une nouvelle technique pour produire plus vite et de plus belles toiles ; mais au réveil, l’idée a disparu. On entend sa voix raconter le mirage déçu à l’écran (Shānzhài Screens, 2020) ; interrompu par l’audio du GPS qui martèle :« Demi-tour. »
Un autre dispositif scénographique présente un film encadré d’un couloir noir (Nafura, 2023). Nouveau trajet en voiture : trois jeunes femmes au visage de lumière cherchent leur itinéraire vers la source cachée d’une fontaine magistrale.
Nous sommes à Djeddah en Arabie saoudite, et tout part d’un poème écrit par l’artiste prenant la voix d’une fontaine comme métaphore du contrôle politique sur les éléments, les corps et les désirs. Paul Heintz propose à trois protagonistes un jeu : remplacer des mots censurables par « fontaine » (« nafura »). Par ce jeu poétique, l’image romantique du jet d’eau se superpose étrangement aux instruments d’une domination économique, sociale, géopolitique1. Une expression de la « poésie documentaire » que poursuit l’artiste, tout comme l’ensemble des textes trouvés sous forme de graffitis lors du tournage à Djeddah, que Paul Heintz a rassemblés et gravés sur les rétroviseurs des voitures (Nafura Poem, 2023). Des phrases qui parlent d’amour et de distance, et qui ponctuent la voie de l’eau sous les pas des jeunes femmes élancées dans leur quête. À la fin du film, la voiture s’arrête. Trois visages de lumière et des flashs de téléphone filent au-dessus des rochers, leurs reflets dispersés en centaines de paillettes qui s’agitent à la surface de l’eau.
En raison des arrestations de jeunes saoudiens pendant l’année, Paul Heintz choisit de dissimuler les visages et de changer les voix des jeunes femmes qu’il filme pour les protéger. En attendant des jours meilleurs, elles nous sont montrées sous la forme de « lucioles dissidentes dans la nuit » (Paul Heintz). Elles nous restent derrière les paupières tandis que l’on continue d’avancer dans la nuit qui flotte au Grand Café.

Paul Heintz, Sleep Work, 2026 (en cours de création). Installation filmique. Capture d’écran © ADAGP, Paris, 2026.
On pénètre dans une nouvelle pièce silencieuse et excessivement lumineuse. Des néons au mur (Sleep Work Neons, 2026) rappellent les serpents de goudron ou les lettres qu’on vient de laisser dans les miroirs des rétroviseurs. Ils sont la transcription de trajectoires effectuées par l’artiste pendant la pandémie, pour remédier au manque de rêves dans son sommeil – des trajets en forme de boucles. Dans ce contexte, il entame une recherche filmique et textuelle sur l’apparition des streamings monétisés de personnes qui se filment pendant leur sommeil. D’abord, l’artiste interroge les streamers sur leurs rêves comme une manière de dire que quelque chose est en train de se passer. L’installation Sleep Work (2026) présente les récits de certains de ces rêves hantés par les figures et les lieux d’un capitalisme états-unien mainstream, de Jeff Bezos aux jeux vidéo. La seconde partie de cette installation, à l’étage, articule encore plus étroitement l’espace public de l’exposition et celui du streaming par un montage en direct qui connecte un écran à des streams de personnes endormies. L’effet de direct comprime les deux espaces-temps, à rebours du dispositif de distanciation dont procédait la toute première installation (Shānzhài Screens, 2020). Une manière de montrer la nuit comme un espace tantôt partagé, tantôt envahi – un espace en sus, une issue possible pour répondre à l’urgence d’arrondir ses fins de mois, ou de pouvoir affirmer devant des centaines de témoins que « je suis là » (Sleep Work, 2026).
[1]. Par exemple, « Les nafuras sont chères après la guerre », « Les nafuras des garçons ne marchent plus ».
head image : Paul Heintz, Paul Heintz, Sleep Work, 2026. Installation filmique et en direct, double projection et dispositif lumineux, 47 min en boucle. Vue de l’exposition Night Shift au Grand Café – centre d’art contemporain, Saint-Nazaire, 2026. Photographie © Marc Domage. © ADAGP, Paris, 2026.
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