Gothiques

par Clémence Agnez

Gothiques, Louvre-Lens

Du 24 septembre 2025 au 26 janvier 2026

L’exposition du Louvre-Lens propose un vaste panorama de l’art gothique en Occident, de ses origines au xiie siècle jusqu’à ses ramifications contemporaines. Né à l’époque du Moyen Âge avec les grandes cathédrales, le gothique s’est répandu dans toute l’Europe et s’est exprimé à travers de nombreuses formes artistiques (sculptures, vitraux, manuscrits et enluminures, peintures, etc.). Après son essor médiéval, il est fortement réinvesti aux xviiie et xixe siècles avec le néogothique et aujourd’hui il continue d’irriguer la culture contemporaine, notamment la contre-culture goth et la fantasy. En interrogeant l’origine et la polysémie du terme « gothique », l’exposition rend compte de l’évolution de ce langage visuel, de ses permanences et de ses transformations, et insiste en particulier sur le passage d’un art lumineux et coloré à une esthétique associée au noir, à l’étrange et au fantastique.

Exposition Gothiques, Louvre Lens © Laurent Lamacz (2)

Au cours de la seconde moitié du xiiᵉ siècle, un langage artistique inédit s’élabore et se diffuse rapidement à travers l’Europe. En quelques décennies seulement, entre 1150 et 1200 environ, un style commun s’impose, nourri à la fois par les innovations venues d’Île-de-France et de la région de Liège. À l’origine de ce renouvellement se trouvent notamment les chantiers de l’abbatiale de Saint-Denis, en Île-de-France, dont les innovations techniques – la voûte sur croisée d’ogives, l’allègement des murs, l’essor du vitrail – transforment profondément la conception de l’espace où l’élévation et la lumière jouent un rôle central. Parallèlement, dans la vallée de la Meuse, les formes romanes cèdent progressivement la place à une esthétique nouvelle : les sculpteurs s’éloignent des rigidités anciennes pour rechercher des attitudes plus naturelles et des compositions ordonnées selon des principes géométriques et symétriques. La convergence de ces dynamiques régionales donne naissance à ce que l’on nommera le gothique, et qui se déploie différemment entre architecture et beaux-arts. L’essor des grandes cathédrales gothiques est marqué par sa quête de verticalité, tandis que dans le champ pictural on remarque l’apparition d’un naturalisme neuf, qui se manifeste dans la représentation de figures humaines non liturgiques et la multiplication des motifs végétaux.

Exposition Gothiques, Louvre-Lens © Louvre-Lens – F Iovino

Au xve et au début du xvie siècle, un « gothique de la Renaissance » se développe, marqué par une grande richesse décorative et un imaginaire foisonnant : bestiaires, gargouilles, enluminures et typographie caractéristique s’ancrent durablement dans l’imaginaire occidental. Le terme « gothique », apparu à la Renaissance italienne avec une connotation péjorative, désigne alors un art opposé au retour à l’Antiquité, bien qu’il continue de coexister avec le classicisme. À partir du xviiie siècle, surtout au xixe, le style gothique se voit réhabilité, moyennant quelques variations : d’art de la couleur pendant le bas Moyen Âge et la Renaissance, il se trouve, à l’orée des révolutions industrielles, associé au noir, à l’inquiétant et aux ruines romantiques. Historiens et artistes, comme Victor Hugo et Viollet-le-Duc, contribuent à sa redécouverte et au mouvement du Gothic Revival, qui se diffuse en Europe, en Amérique du Nord et au-delà. Au xxe siècle et jusqu’à aujourd’hui, le gothique s’actualise dans une foule de phénomènes culturels variés, qu’il s’agisse d’avant-gardes artistiques ou de contre-cultures (punk, metal). Présent dans la fantasy, les jeux vidéo, la mode ou l’art contemporain, il se reformule sans cesse, se métamorphose dans des horizons culturels et politiques parfois ambigus tant la notion est plurielle.

La scénographie de l’exposition est pensée pour immerger les visiteur·ices dans l’univers qu’on associe au gothique le plus traditionnel. Le parcours reprend le plan d’une cathédrale, avec le chœur en point de bascule à mi-chemin et des séries d’arcs brisés qui séparent les espaces. L’évolution des couleurs des murs, allant des nuances de gris vers des teintes plus variées, accompagne les différentes parties de l’exposition, comme un clin d’œil aux variations associées au genre. Deux period rooms complètent la visite : un bureau néogothique du xixe siècle conservé dans son intégralité et une chambre contemporaine, à la décoration et aux objets culturels goths, recréée par deux représentantes locales de la culture gothique, Christine et Thérèse Lipinski, qui par ailleurs font partie de l’équipe du Louvre-Lens.

Exposition Gothiques, Louvre-Lens © Louvre-Lens F-Iovino

L’ensemble met en évidence la continuité et la plasticité du gothique, capable de traverser les époques en se reformulant continûment. Si l’exposition remplit ses promesses en matière d’abondance de formes et de médiums, son insistance quant à la richesse symbolique et formelle du mouvement laisse peu de place aux tensions idéologiques ou aux récupérations, à peine évoquées, malgré une actualité qui appellerait à moins de désinvolture politique. L’approche privilégie une lecture culturelle et esthétique, centrée sur l’imaginaire et les variations formelles davantage que sur des contextes sociaux ou historiques précis. De ces contextes, le grand absent est bien sûr un gothique non occidental ou non blanc. On regrette l’absence du Southern Gothic en littérature, ou de genres limitrophes qui, au vu de l’extensibilité de la notion, permettraient de réévaluer le terme à nouveau frais, moins européocentré, comme le gothique zombie, le gothique afrofuturiste, etc.

Quel est le spectre qui hante l’Europe ? Concernant le gothique le plus traditionnel, l’étude ici proposée est très complète et roborative, mais, malgré la qualité artistique et scientifique du projet, les angles morts, en particulier au-delà de l’Occident, restent nombreux et habitent par leur absence l’exposition. On pense à cette si fameuse accroche du Manifeste du Parti communiste de Marx et Engels : « Un spectre hante l’Europe… » La formule, qui a fait date, est au cœur de l’« hantologie », concept gothique s’il en est, forgé par Derrida puis repris par Fisher, dans lequel ils détectent la part négative, en creux, un manque qui ne se résorbe pas, qui hante chaque contexte et ses représentations. Le fantôme change de forme, c’est le communisme dans l’analyse du capitalisme par Marx, c’est le temps engorgé dans les techniques d’enregistrement chez Fisher. Dans l’exposition, et pour revenir à la formule originale, c’est bel et bien ce qui hante l’Europe : cet au-delà de l’Occident, qui forge les empires européens à partir du xve siècle, mais n’apparaît pourtant jamais dans l’exposition, même dans ses dernières salles, dans lesquelles les efforts d’ouverture et d’actualisation du terme sont pourtant réels et convaincants sur de nombreux autres aspects.


head image : exposition Gothiques, Louvre-Lens © Laurent Lamacz.

  • Partage : ,
  • Du même auteur :

articles liés

Paul Heintz, Night Shift

par Juliette Belleret

Vincent Honoré (1975-2023)

par Guillaume Lasserre