FID

par Vanessa Morisset

Festival International de Cinéma, Marseille, 31e édition, 22-26.07.2020

Une micro-sélection

Même raccourci, limité à un moins grand nombre de films et fréquenté par une assistance masquée comme des chirurgiens conviés à une leçon d’anatomie (qui en plus aura dû auparavant se confronter à un système de billetterie numérique défaillant), cette édition du FID a donné à voir une diversité de démarches expérimentales qui utilisent à différents degrés d’élaboration des éléments tirés du réel, et dont beaucoup sont des films d’artistes. Comment les artistes qui font du cinéma abordent-ils le matériau ou le style documentaire aujourd’hui? D’édition en d’édition, leurs films opèrent des déplacements dans les images et les récits qui ramènent d’autant mieux à des réalités actuelles.

Thomas Bauer, Barrage d’arrêt fixe et fermé au niveau du carrefour Hamdalaye, 2020, 70′.

Par exemple, Barrage d’arrêt fixe et fermé au niveau du carrefour Hamdalaye de Thomas Bauer (Guinée, France 2020, 70 min), s’est donné pour sujet la nécessaire construction d’une fiction pour faire face à une réalité politique des plus dures. À Conakry, des victimes d’une violente répression suite à des manifestions d’opposants au président en place sont entraînées par une ONG à témoigner en vue d’un hypothétique procès. Les avocats ne sont pas des vrais, les plaignants ne sont pas encore prêts, le film nous fait assister à une répétition. Mais une répétition qui n’est ni du théâtre ni une recherche de perfection, où il s’agit simplement d’apprendre à formuler au mieux son point de vue dans les termes de la loi. Séance de rattrapage pour ceux qui habituellement ne manient pas les armes du langage officiel. Pour qu’ils aient une chance d’être entendus. Peut-être. Dans le film, leurs voix se mêlent à l’ambiance sonore de la capitale guinéenne, une grande partie se déroulant sur une terrasse ouverte sur la ville dont on aperçoit aussi l’architecture. À plusieurs reprises reviennent aussi des moments musicaux, notamment une sorte de clip dans le film, où un orchestre, les Amazones de Guinée — on comprend vite que ce sont des gendarmes — joue une chanson datant des années de l’indépendance du pays et de la lointaine utopie panafricaine. Parallèlement, l’une des victimes de la répression politique témoigne : après les avoir torturés, les militaires les ont obligés à chanter. 

Roee Rosen, Explaining the Law to Kwame, 2020, 23′.

Dans un autre type de déplacement visant à rendre compte d’une réalité complexe, Explaining the Law to Kwame de Roee Rosen (Israel, 2020, 23 min) met en place un dispositif détourné qui lui aussi traite de l’iniquité d’un système légistatif. Une conférencière expose les décisions arbitraires que permet l’instauration de la loi militaire en Israël, loi provisoire d’état d’urgence qui dure depuis… 1967. Très instructif donc sur ce qu’est un système législatif temporaire adopté pour répondre à une crise, son discours relate les différences d’âges de responsabilité légales entre les enfants israéliens et les enfants palestiniens. 18 et 12 ans. Un enfant palestinien peut être jugé, condamné comme un adulte à 12 ans. Mais loin d’être un monologue exposé objectivement, le discours dérape, perturbé par la présence du corps de la conférencière qui passe au premier plan et court-circuite la limpidité de ses paroles, tandis que le public lui aussi se manifeste, une jeune femme s’endort, deux garçons s’embrassent. Le message est transmis et perçu dans ce contexte où les vies des uns et des autres interfèrent. Il faut dire que le court-métrage fait partie d’un plus vaste film à venir qui s’intitule Kafka for Kids. La Métamorphose n’est pas loin. Mais ici, plutôt que d’expliquer Kafka aux enfants, le réalisateur montre comment le monde du Procès, du Château ou de la Colonie pénitencière s’applique aussi aux enfants. 

Roee Rosen, Explaining the Law to Kwame, 2020, 23′.

Enfin, un autre film, Forensickness, de Chloé Galibert-Laîné (France, Allemagne, 2020, 40 min), travaille encore différemment sur les degrés de distance nécessaire pour comprendre le réel. Réalisé dans le cadre d’un doctorat de recherche-création sur le cinéma composé d’images trouvées sur internet, c’est un film sur un film de Chris Kennedy, Watching the Detectives de 2018, qui rassemblait les documents convoqués dans une enquête collective sur un fil de Reddit pour retrouver l’auteur de l’attentat du marathon de Boston. Mise en abyme des éléments d’une enquête par le prisme de son propre rapport aux images et de sa propre culture, en particulier sa lecture de Witold Gombrowicz, le film de la jeune réalisatrice traite des obsessions, de la manière dont les faits prennent d’autres dimensions avec l’emballement des prises de position sur les réseaux sociaux mais, surtout, le fait avec une autodérision qui contrebalance une impression de vertige. 

Image en une : Chloé Galibert-Laîné, Forensickness, 2020, 40′.


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