Pierre Ardouvin

par Vanessa Morisset

Prouve que tu existes,

Chapelle du Genêteil, Château-Gontier

22.01 – 27.03.2022

On pourrait se raconter une multitude d’histoires, ou seulement des amorces, à la manière dont Italo Calvino les enchaine dans Si par une nuit d’hiver un voyageur. Ici, ce serait plutôt par une belle journée de printemps un·e promeneur·euse, dans un champs de fleurs, à la rencontre des habitant·e·s d’une toute petite caravane qui ont étendu leurs chaussettes à sécher ; une si petite caravane qu’elle n’est qu’une façade, qu’un décor, comme dans un film où l’héroïne, une cartomancienne devenue philosophe, au lieu de nous prédire l’avenir, nous sommerait de nous justifier métaphysiquement, par cette inscription qu’elle a affichée sur son toit : « Prouve que tu existes ». Dans le même temps, et dans ce même champs de fleurs, est organisé un grand concours de peinture. Top chrono : le temps imparti est terminé, tout le monde raccroche le chiffon ; chaque chevalet se dressant fièrement sur ses pieds, tel des personnages de dessin animé, petits monstres-tableaux, peintures sur pattes prêtes à déguerpir en chaussettes, sous le regard médusé de la caravane, qui ressemble bel et bien à un visage…

On peut beaucoup s’amuser en déambulant dans cette exposition de Pierre Ardouvin, en prenant les objets en présence comme ils viennent, même sans se soucier d’art.

Mais ce qui est formidable, c’est qu’on peut aussi repenser à partir de là toute une histoire de la peinture en tant qu’image-objet. L’imaginaire de l’historien·ne de l’art entre alors autant en ébullition que celui d’un enfant. Car chacune des pièces exposées, globalement et dans les détails, ouvre une perspective dans cette histoire de l’image et de ses supports dans l’art. Toutes ont été créées ces derniers mois et constituent un ensemble de cinq chevalets comme présentoirs d’un tableau et d’un chiffon, placés autour d’une façade de caravane, le tout ayant pour fil rouge (et rose, et bleu…), comptons bien : un total de sept paires de chaussettes.

Dans le dispositif de l’exposition, les chevalets portant les tableaux font écho à d’autres dispositifs inventés par le passé, où un tableau dans le tableau nous montre ce que le peintre voit tandis que le modèle reste pour nous hors champ. Dans ce cas, la peinture est notre accès au réel. Il faudrait relire Les Mots et les Choses de Foucault pour éclaircir cela.

Et puis, sortis de l’atelier pour être exposé, ces chevalets incarnent symboliquement la pratique de la peinture sur le motif et, avec elle, une certaine conception de l’artiste, romantique, en quête de l’authenticité d’un paysage. Qu’en est-il de cette conception de l’artiste aujourd’hui ? Le fait qu’iel ait laissé son chiffon et se soit comme retiré·e du lieu constitue peut-être une forme de réponse : cet·te artiste existe sur le mode du retrait de la subjectivité, en peignant des fleurs un peu artificielles. Et pourquoi pas ? Les fleurs sont aussi de belles natures mortes.

En regardant de plus près, on s’aperçoit toutefois que les fleurs ne sont pas peintes : elle sont imprimées – on voit la trame. Les tableaux ne sont pas des peintures représentant des fleurs mais des agrandissements d’images-sources. Le titre des pièces-chevalets, Vœux à volonté, fournit un indice. Les images-sources sont des cartes de vœux, de fêtes, d’anniversaires. L’original est un multiple. Mais un multiple qui fait plaisir, un « Joyeux anniversaire ! » que l’on conserve affectueusement, même quand on a le goût de la grande peinture. On peut aimer des images avec son cœur. La peinture parle-t-elle de cela ? Oui, surtout depuis qu’elle est envisagée dans le contexte du pictorial turn. La peinture se situe parmi les images. Ici, ce serait une peinture qui revisite son histoire : du châssis sur chevalet au premier plan des Ménines de Velasquez en passant par le Bonjour Monsieur Courbet !, depuis un point de vue inspiré d’une imagerie issue de la culture populaire.

Enfin, au centre de l’installation, il y a donc la caravane, avec son injonction philosophique sur le toit et ses deux fenêtres qui forment des yeux grands ouverts avec leurs pupilles, contractées, concentrées, chacune dessinée par une paire de chaussettes en parenthèses refermées sur un fil à linge. Objet aux trois dimensions réduites à presque deux – elle a été découpée pour ne conserver que sa façade –, la caravane fait également image, d’une manière différente que les tableaux, mais en dialogue avec eux. Elle nous suggère que l’image peut s’incarner en différentes matérialités, de la plus souple à la plus solide, d’un souvenir de carte postale dans une zone du cerveau à la tôle manufacturée en usine et émaner, comme ici, d’une sorte de bas-relief qui aurait été malmené par les intempéries. Tout abimée, tragique même – dans le sens où des milliers et des milliers de personnes n’ont pas les moyens de vivre autrement que dans des habitats précaires –, tente, baraque de fortune, mobile home : la caravane nous interpelle aussi de cette manière-là.

« Prouve que tu existes. » Finalement, à qui s’adresse ce message ? À la peinture, à nous, à tout ce qui nous entoure ? Peut-être la phrase s’échappe-t-elle tout simplement d’une radio cachée quelque part, que les habitant·e·s de la caravane aiment écouter en étendant leur linge, à commencer par leurs chaussettes. Leur émission préférée diffuse des chansons de variété française. Écoutons maintenant France Gall, annonce l’animateur : « Résiste ! … Refuse ce monde égoïste ! … » Et, imperceptiblement, nous voici revenu·e·s au début : on se raconte des histoires, qui toutes se valent et s’enchaînent, dont la conclusion générale pourrait être comme un constat à méditer : que la morale de cette histoire (de l’art) est dans les chaussettes.

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Image en une : Vue de l’exposition Prouve que tu existes, Pierre Ardouvin, Chapelle du Genêteil, Château-Gontier. Crédit Photo : Marc Dommage


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