Nathaniel Mellors

par Vanessa Morisset

« Permanent Presents »

FRAC Bretagne, Rennes,

8.10.2021 – 02.01.2022

« Je pense qu’il y a une conscience de classe surréaliste qui traverse mon travail et le Néandertalien en est une articulation » Nathaniel Mellors

Quand on pénètre dans une exposition de Nathaniel Mellors, on a une impression de déjà-vu, au sens du bug cosmique matrixien : une impression d’être déjà venu tout en découvrant un univers inconnu. Cette impression, on se l’explique dans un premier temps peut-être par une certaine parenté formelle de ses installations – tout en immersion – avec un musée du cinéma ou, même, avec ces visites d’anciens studios qui font découvrir les coulisses, les décors et les accessoires de films. Dans « Permanent Presents » – titre qui, au passage, confirme qu’on a bien raison de soupçonner un bug cosmique –, les salles sont plongées dans une semi-obscurité. Les quatre films sont projetés sur de grands écrans et ponctuellement accompagnés d’objets que l’on identifie vite (un peu trop) comme des accessoires ayant servi au tournage. À l’entrée par exemple, trône une tête de Shakespeare réaliste, grandeur nature, mais d’une couleur acidulée de bonbon, qu’on reconnaitra – pas tout à fait identique mais presque – dans le film juste à côté, sur une table de festin. Chez Nathaniel Mellors, l’art se mange ; il en sera pleinement question plus loin. Dans une autre salle, ce sont deux têtes en silicone, qui sont exposées comme des masques, mues par un petit moteur qui les rend inquiétantes, tendance Freaks. Et puis, ailleurs, des peintures dialoguent avec les écrans en reprenant des motifs des films. En s’attardant un peu, on commence à comprendre que le rapport film-objet n’est pas aussi évident que dans un musée du cinéma, où les objets mythiques de scènes mythiques de films mythiques font semblant d’être vrais. Mellors est un artiste à la pratique très plastique, qui travaille avec le cinéma en introduisant dans ses films des objets qu’il fabrique. Et même si, dans l’histoire du cinéma, beaucoup d’accessoiristes ont pu être, à l’origine, des artistes – notamment en Italie à Cinecittà –, leur production avait un statut subordonné au film. Chez Mellors, à l’instar de McCarthy, les objets dont il est proche – y compris du point de vue esthétique : on peut penser au film Heidi, réalisé avec Mike Kelley – ne sont pas pleinement autonomes, mais loin d’être insignifiants pour autant. L’artiste révèle les coulisses, revendique la notion de décor, laisse les bricolages et les trucages apparents, mais d’une manière qui valorise les objets, presque autant que les personnes. D’ailleurs, lorsqu’il raconte comment il en est venu au cinéma, il explique qu’il a « écrit des scénarios pour des sculptures et fait des sculptures pour des scénarios[1]. »

C’est décidément un rapport au cinéma très intriguant qu’entretient cet artiste.

Nathaniel Mellors, The Sophisticated Neanderthal Interview (capture vidéo), 2014 © Nathaniel Mellors. Courtesy de l’artiste et Galerie Crèvecoeur, Paris

Dans l’exposition, on trouve rassemblés quatre films de différentes années. Trois court-métrages d’une vingtaine de minutes, The Sophisticated Neanderthal Interview (2012), Neanderthal Container (2014), et Neanderthal Crucifixion (2021) – produit pour l’exposition par le Frac Bretagne – côtoient le premier épisode d’une série de quatre et toujours en cours : Ourhouse (2015-16), d’une durée d’une heure. Toutes les vidéos rassemblées ici ont pour point commun de mettre en scène un personnage d’une importance croissante dans l’œuvre de Mellors : l’Homme de Néandertal. Ce n’est plus dans un musée du cinéma que l’on a l’impression d’avoir atterri, mais dans un musée de l’Homme fantasque. Les quatre films mettent en tension la Préhistoire – ou plutôt, une certaine approche de cette période, rendue haute en couleur (il y a beaucoup d’orange) et mélangée au présent. L’opération est rendue possible grâce à des allers et retours dans le temps par un mystérieux véhicule qu’on découvre au fil des écrans. Le bug cosmique se précise. Chez Mellors, l’art se mange, se digère, et nous fait aller de notre époque à la Préhistoire en passant par une toilette : celle d’apparence des plus ordinaires mais comme tombée du ciel de Ourhouse. D’origine britannique, Mellors a été marqué par les films « historiques » des Monty Python (on pense à La Vie de Brian, Sacré Graal…), ainsi que par la série de la BBC Doctor Who, où le protagoniste voyage à travers l’espace et le temps à bord d’un vaisseau spatio-temporel ayant l’apparence extérieure d’une cabine téléphonique. L’artiste a adapté l’objet qui sert de vaisseau à ses thématiques digestives de prédilection.

Récapitulons les forces en présence car l’affaire commence à devenir complexe : des films, des objets, des peintures, des trucages apparents, un Néandertalien (ou plusieurs ?), des contemporain·e·s, une toilette en faïence blanche comme machine à voyager dans le temps… L’univers de Mellors est foisonnant : on s’y perd comme dans un tourbillon (et encore, on n’a pas tout dit !) mais il est en réalité savamment construit et nourri d’une pensée on ne peut plus rigoureuse. Tout part dans tous les sens mais se tient. Au centre, la figure du Néandertalien : elle est construite à partir d’analyses de l’artiste des plus renseignées sur les recherches actuelles et des plus pertinentes quant à l’idéologie qui a guidé les spécialistes. Selon lui, le Néandertalien a joué dans la connaissance des origines de l’humanité le rôle de l’Autre : celui sur lequel on projette tout ce que l’on ne veut pas être, pour justifier le moment crucial de la révolution de l’agriculture au Néolithique qui a mené à la sédentarisation – soit le début de la propriété foncière. « Le concept de Néandertal est construit par les anthropologues de la fin du XIXème siècle et il présente une mentalité coloniale raciste proche de l’homme-singe ou du « chainon-manquant » et des fantasmes européens sur les peuples et les créatures exotiques. L’homme de Néandertal est conçu comme un être totalement distinct de l’Homo Sapiens, il est objectivé et calomnié[2]. »

Nathaniel Mellors, Ourhouse, Episode -1 : ‘Time ’ (capture vidéo), 2015-2016 © Nathaniel Mellors. Courtesy de l’artiste et Galerie Crèvecoeur, Paris

Le premier film où apparait cette figure est le premier en rentrant dans l’exposition, The Sophisticated Neanderthal Interview : il esquisse ces idées par le biais d’une discussion avec un homme moderne qui rend visite à l’homme préhistorique, habillé d’une tenue bleue qui rappelle les séries de science-fiction des années 1970. Il a l’air idiot. A-t-il pu voyager ainsi dans le passé ? À vrai dire, le Néandertalien semble plus rusé, bien qu’il porte aux pieds des sortes de Crocs orange. Ne serait-ce pas plutôt lui qui serait venu jusqu’à nous ? Bug cosmique. Il reçoit l’interviewer devant sa maison-grotte : une pure grotte de cinéma, car il s’agit d’un lieu fréquemment utilisé pour des tournages, au Griffith Park de Los Angeles, près de certains studios bien connus… Dans le film qui suit (si les visiteur·euse·s décident de plonger du côté gauche de l’exposition), Neanderthal Container, le personnage devient de plus en plus loufoque, transformé par des expériences psychédéliques. Le goût de Mellors pour la culture musicale des années 1970 et son esthétique aux myriades de couleurs s’y exprime sans retenue et le Néandertalien délire bien. Dans la salle du fond, l’épisode 1 de Ourhouse, donne une « explication » à tout le remue-ménage dans le temps que l’on a pu observer, et apporte ces précisions importantes : les voyages sont déclenchés par l’activation de la chasse d’eau – à l’origine des fameux bugs cosmiques donc – mais il produisent aussi un effet sur les passagers·ères qui s’amusent à remonter jusqu’à la Préhistoire. À chaque excursion, iels se transforment peu à peu en Néandertalien·ne·s, si bien qu’il y a du moderne dans la Préhistoire et de la Préhistoire dans le moderne… Il faut revenir enfin sur ses pas pour voir le dernier film, produit pour l’exposition, qui constitue une variation sur les traces de ce personnage qu’on commence maintenant à mieux cerner. Il apparaît cependant ici de manière exceptionnelle sous les traits d’un bonhomme (qui cultive une petite ressemblance avec Monsieur Patate) sculpté en pâte à modeler et animé en stop motion. L’artiste a toujours fait varier les techniques, réalisant des films en 16 mm aussi bien qu’avec un smartphone. Dans ce cas, ce sont les conditions du confinement – le projet ayant été lancé en 2020 – qui l’ont conduit à adopter la solution d’un film qu’on peut réaliser soi-même et dans sa chambre, mais qui lui ont aussi permis d’explorer des solutions très riches, dans la continuité de ses expérimentations autour du lien entre sculpture et cinéma. « À bien des égards, je vois cette œuvre comme une sculpture filmée. C’est comme peindre avec une sculpture en trois dimensions[3] », dit-il, en affirmant par là son inscription dans le champ de l’art plutôt que dans celui du cinéma.

Mellors n’est pas un artiste formé aux Beaux-Arts qui serait passé du côté du cinéma, de son économie et de son mode de diffusion. Il semble même difficile de parler à son égard de cinéma d’artiste. Il serait plutôt un artiste qui travaille avec le cinéma, de même qu’il y a des artistes-photographes et des artistes qui travaillent avec la photographie. Un argument en faveur de cette interprétation est la place de l’art comme sujet de réflexion et de discussion dans tous les films, et particulièrement le dernier, où le Néandertalien est un artiste escroqué par un galeriste. Celui-ci s’approprie ses idées et sa créativité, ce qui semble bien être une critique de la situation actuelle… Ainsi Mellors conteste, d’une part, la prétention selon laquelle l’art serait l’apanage de l’Homo Sapiens et, aborde, d’autre part – et grâce à la distance que lui procure son personnage –, les problèmes qui rongent l’écosystème artistique aujourd’hui, qu’il identifie comme le problème « néolibéral de l’art » : « qui le fabrique, qui le consomme, et qui le possède.[4] » Dans le film, l’artiste Néandertalien finira crucifié, non sans s’être vengé par avance, selon une conception toute dionysiaque de sa pratique : « j’ai toujours pensé que manger quelqu’un était poli, genre, une façon de montrer son appréciation, comme un hommage… Les manger – et ensuite les sculpter ou les peindre sur les murs ». Et n’est-ce pas aussi ce que nous racontent les peintures qui accompagnent sur les murs les films de l’exposition – comme sécrétées par eux et produite par le Néandertalien qui sommeille en l’artiste[5] ?


[1] «  Des bâtons dans les roues de l’histoire », Entretien entre Mattia Rosti et Nathaniel Mellors, juin 2021, in Nathaniel Mellors, Permanent Presents, Editions du FRAC Bretagne, 2021, p. 153

[2] Ib. p. 135

[3] Ib. p. 153

[4] Ib. p. 145

[5] Dans ce texte je me suis beaucoup appuyée sur l’entretien passionnant qu’a donné Mellors pour le catalogue de l’exposition car il aide à relier des éléments qui apparaissent dispersés et foisonnants dans l’exposition, mais bien consciente qu’il faut aussi lâcher prise et accepter les hypothèses les plus farfelues, parce qu’elles sont peut-être finalement les plus satisfaisantes…

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Image en une : Nathaniel Mellors, Neanderthal Container (capture vidéo), 2015
© Nathaniel Mellors. Courtesy de l’artiste et Galerie Crèvecoeur, Paris.


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