Die and Retry
ANGELS FRONT, Flora Bouteille & Victor Villafagne
Commissariat Anna Labouze et Kemis Henni
Magasins généraux 8 octobre – 8 novembre 2026
Sur le décor d’un plateau de tournage, six personnes interagissent, filmées, auscultées, comme laissées en pâture à la vue de tous·tes. Au sein de cet environnement panoptique – dont quelques embrasures nous laissent la possibilité de jeter un coup d’œil depuis l’extérieur – les membres de cette assemblée anonyme, la Famille A22, évoluent sous le spectre de plusieurs régimes visuels. Le scénario, déstructuré, nous échappe de prime abord. On en saisit quelques bribes, sans comprendre tous les ressorts de ce qui est en train de se jouer. Entre nous et le plateau, une équipe de technicien·nes vient archiver, augmenter, déformer ce qui se produit devant nous. Notre perception s’en trouve segmentée, alternant entre une vision directe de la scène et des intermédiaires, telles que les télévisions qui en diffusent certains moments clés. Montage, filtre et bruitage sont autant d’agents de distorsion de ce qui pourrait simplement être perçu frontalement. L’écran qui nous sépare de ce qui se produit en live et sa version altérée n’est plus métaphorique, l’image vient entacher le réel sous nos yeux, rivés sur les moniteurs disséminés dans l’espace. Nous sommes dès lors happé·es par ce processus de mise en scène qui nous rend voyeur·euses de ce qui se passe et plus ou moins complices de la fabrique d’un contenu légèrement falsifié dont il est la projection.

Chambre d’écho
Depuis quelques années, le duo Angels Front, fondé par Flora Bouteille et Victor Villafagne, travaille le médium performatif par le biais d’une approche collective leur permettant de composer des projets qui se déploient en plusieurs lieux et selon des temporalités variables. Elle réunit une dizaine de membres au sein d’une coopérative étudiant l’évolution des comportements psychosociaux par le déploiement de situations immersives. Le dernier en date met en scène une famille qui n’en est pas une. Des individus venus rejoindre un camp d’entraînement pour apprendre à résister à une attaque latente. Sans tenir compte des liens de filiations biologiques réels, iels sont amené·es à reformer les contours d’un contexte familial fabriqué de toutes pièces, à travers l’incarnation de rôles archétypaux – les parents, la fille, le boyfriend – qu’iels décident d’endosser pendant plusieurs mois de manière à créer une histoire commune visant à nourrir leur jeu. Si la première occurrence de ce projet s’est tenue pendant une semaine dans un appartement témoin sur le lieu de résidence de la Fondation Fiminco en juin 2026, cette expérience sociale se prolonge à présent dans sa version augmentée aux Magasins généraux. Sous la forme d’une exposition-résidence, ce nouveau dispositif vient fondamentalement reconfigurer le lieu, métamorphosé en ce qui pourrait se rapprocher d’un plateau de téléréalité, où chaque instant est amené à être retransmis en direct sur différentes plateformes de streaming. Pensé comme une extension de l’expérience du·de la spectateur·rice qui a la possibilité de poursuivre le visionnage chez ellui, Angels Front redéfinit l’approche temporelle et spatiale de l’exposition en proposant de réévaluer ses limites. Désormais, tout ce qui se passe entre les quatre murs de l’espace devient accessible en dehors de celui-ci. Il est alors question de matérialiser notre expérience personnelle de l’image, du flux constant qui nous assaille, de l’opacité qu’il génère et d’une mise en doute d’une stricte séparation entre nos sphères intimes et publiques.

Roleplay et simulation
DYE & RETRY interroge cette notion de barrière, qu’elle soit physique, mentale, spatiale ou temporelle, sociale ou privée. À travers un dispositif de mise en lumière d’un effet Truman Show, elle vient exacerber l’absence de frontières existant désormais entre état de contrôle et infiltration psychique. Reprenant les codes du roleplay, l’environnement proposé déploie un processus de simulation visant à se préparer à résister psychiquement à la guerre cognitive. Afin de sonder les pathologies ayant émergé sur les dix dernières années suite aux interactions avec le digital, Flora Bouteille, Victor Villafagne et les acteur·rices qui les accompagnent interrogent la manière dont nous pouvons nous prémunir ou non des régimes d’influence issus de l’avènement de nouvelles armes psychologiques. Ces écosystèmes numérisés qui influencent nos capacités de raisonnement, d’attention et d’action font du cerveau l’une des zones de combat majeures de notre siècle. Désormais catégorisée par l’OTAN de “sixième espace de conflictualité”, cette guerre impalpable qui se joue à la fois dans le domaine civil et militaire a un impact certain sur le plan géopolitique. Dès lors que l’intelligence artificielle, les deep fakes, les opérations de micro-ciblage et les réseaux sociaux participent à de nouvelles formes de manipulation de l’image, de l’information, de notre rapport à la vérité, il s’agit pour les artistes de penser la fiction et le jeu comme une méthodologie pour lutter face à des tentatives de contrôle qui s’insinuent toujours plus profondément en nous. Exécutant plusieurs scénarios qui s’apparentent à des mises en situation pour entraîner le cerveau à résister à des attaques extérieures, les acteur·rices présentes dans l’exposition s’appliquent à simuler des moments de vie où iels interprètent différentes émotions et expériences relationnelles et affectives afin de développer des stratégies de survie à appliquer dans l’espace du quotidien. Les arcs narratifs sont invariablement rejoués en fonction de paramètres qui diffèrent selon les moments de l’exposition. À la manière d’un usager derrière son écran, le·a spectateur·rice peut choisir d’en modifier certaines données, d’influer ou non sur le destin des personnages qui évoluent sous ses yeux.

Fictions prospectives
Au sein de cette zone de friction qui vient mettre en dialogue les attentes du public, la disponibilités des « personnages » et leurs intermédiaires techniques qui n’hésitent pas à souligner certaines séquences émotionnelles par une intervention sonore ou à filmer ponctuellement en gros plan le visage d’un·e acteur·rice pour en saisir l’expression, la réalité devient trouble. Cette mise en scène se fait le théâtre d’un soft power mis à nu et nous invite à prendre part ou non à cette relation de pouvoir. En créant de fausses relations interpersonnelles, il s’agit de considérer la manière dont notre paysage psychologique peut se trouver ébranlé par la technologie. L’amenuisement des rapports humains sont autant d’indicateurs de modifications des comportements relationnels, réduits à des fins servicielles ou à des interactions artificielles avec des fac-similés digitaux. Au-delà d’un état des lieux de nos inconscients collectifs, le dispositif mis en place dans DYE & RETRY se veut prospectif. Faite de scénarios à dimension légèrement anticipatoire, l’expérience se situe entre ces deux pans de la préfiguration de l’avenir définis par Jean-Philippe Toussaint : « La connaissance, ou l’exploration, de l’avenir public, relève de la prospective, qui constitue une discipline scientifique à part entière, alors que la volonté, ou le fantasme, de connaître son propre avenir relève du spiritisme ou de la voyance[1] ». Dans le protocole mis en place par Angels Front, il est plutôt question de trouver un entre-deux, de faire l’expérience d’un futur possible de manière à créer certains réflexes sensoriels, de fabriquer un état de conscience de ce qui pourrait se produire dans un avenir qui semble se profiler. À travers cette volonté de penser un dispositif scénique comme une étude de notre évolution cognitive en prise avec une actualité concrète, l’enjeu est d’envisager un futur potentiel « (…) élargissant ainsi l’horizon de ce qui est politiquement imaginable[2] » pour reprendre la formule du philosophe Oliver Marchart.

Scripted reality
Dès l’entrée de l’exposition, le·la spectatrice est convié·e à prendre part au jeu. Invité·e à répondre à un questionnaire à dimension psychologique, le public contribue à la compilation de données qui vient augmenter l’archive constituée au fil des années par le collectif. Cesdatas participent également à l’évolution des techniques et des scénarios élaborés par Angels Front, les visiteur·reuses constituant toujours la matière première des dispositifs qu’iels mettent en place. Ce sas, conçu comme une mise en condition, fait partie de l’environnement agencé par l’équipe d’Angels Front avant d’entrer par les backstages dans un décor conçu comme un loft. Savamment articulée, la scénographie pensée en collaboration avec Michael Price fait écho à un contexte domestique, composé de divers éléments qui habillent froidement l’espace. Un lit, un dressing, des ballons créent un sentiment familier qui peut malgré tout susciter une sensation de malaise. Au milieu de la zone au sein de laquelle le public est amené à déambuler, un confessionnal – élément indissociable du reality show – est laissé en libre accès pour les acteur·rices ayant pour désir de partager leur expérience uniquement au public. La confusion entre ce qui est de l’ordre de la fiction, des émotions préfabriquées ou de l’authenticité vient mettre le doigt sur ce qui se joue en nous dès lors que nous sommes confronté·es à une atteinte de nos facultés cognitives sur un plan individuel. Faisant écho à la formule du philosophe Byung-Chul Han tiré de l’ouvrage La Société de la transparence : « Avec le numérique, nous vivons dans l’illusion de pouvoir nous réaliser. Nous créons nous-mêmes cette fiction. C’est une sorte d’auto-exploitation d’autant plus efficace que nous nous y soumettons de manière volontaire[3] », le protocole spéculatif mis en place dans le cadre de DYE & RETRY analyse les rouages d’une société largement soumise à un système qui la dépasse désormais.

[1] Jean-Philippe Toussaint, Les Émotions, Paris, Minuit, 2020, p. 7.
[2] « Marcuse’s Contribution to Political Thought: On Potentiality, Pre-enactment, and the Surrealism of Liberation », publié en 2021 dans la revue Theory, Culture & Society.
[3] Byung-Chul Han, entretien accordé à L’Express, décembre 2015, cité dans Jean Duchesne, « Byung-Chul Han : “La société de transparence” ».
head image : DIE & RETRY, simulation n°1, Angels Front (Flora Bouteille & Victor Villafagne), 2026. Photo Angel Front.
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