Aller contre le vent, performances, actions et autres rituels

par Guillaume Lasserre

Commissariat : Sylvie Zavatta

Frac Franche-Comté

22.01 – 30.04.2022

À Besançon, le Frac Franche-Comté revisite ses collections par le biais de leur dimension performative. Un peu plus de cinquante pièces en lien avec les notions de durée, d’éphémère, de mouvement et de vivant composent l’exposition « Aller contre le vent » qui permet ainsi d’aborder, de façon non-exhaustive, l’histoire de la performance et sa postérité. La manifestation s’inscrit dans le cadre du projet artistique du Frac autour du temps, de la durée, menée par Sylvie Zavatta, sa directrice, qui assure le commissariat de l’exposition. La performance témoigne d’une autre vision de l’artiste qui, à travers la notion de délégation, se positionne dans une relation de confiance et de partage. Elle amène l’institution à revoir ses pratiques, à développer une relation plus symbiotique avec l’artiste. Beaucoup d’œuvres s’inscrivent dans une transdisciplinarité artistique. La manifestation part d’un constat historique, celui de l’émergence de la performance dans le contexte de la fin des années soixante et des années soixante-dix, pour essayer de dresser un panorama des multiples formes que lui donnent les artistes.

Le parcours est rythmé par plusieurs ensembles. Le premier s’intéresse aux archives et aux différentes traces de ces actions. Jusque dans les années soixante-dix, la performance sert les arts de l’institution qui en gardent la mémoire. Initié en 1969 au Japon, le collectif The Play réunissait une à deux fois par an des artistes et des personnes extérieures au monde de l’art qui avaient en commun le rejet de la notion d’œuvre d’art comme finalité. L’action « Wandering at the wind », qui donne son titre à l’exposition, est connue par un ensemble de documents montrant le groupe en train marcher contre le vent pendant plusieurs jours. De cette action vaine en soi, surgit une très grande poésie. La pièce témoigne du changement significatif de statut des œuvres performatives avec le temps. Imaginées loin de l’institution pour installer l’art dans la vie, elles y reviennent finalement par le biais d’archives auxquelles les artistes ont donné le statut d’œuvre. Pionnier en matière de performance, Micha Laury imagine ses performances dans un tout petit appartement lorsqu’il arrive à Paris. Celles-ci n’avaient jamais été activées jusqu’à aujourd’hui.

The Play, Wind : Wandering in the Wind, Sarobetsu, Hokkaido, 10 août 1976 – 16 août 1976,
Collection Frac Franche-Comté © The Play

Un deuxième ensemble interroge les captations et transpositions de ces performances. Contrairement au premier, les actions sont réalisées pour être filmées ou photographiées. Maja Bajevic dessine de ses pas le plan de l’appartement perdu qu’elle occupait avec ses grands-parents à Sarajevo avant la guerre de Bosnie-Herzégovine dans la vidéo « Green green grass of home » d’Emanuel Licha. Dans son film « A brief history of Jimmie Johnson’s legacy » (2006), Mario Garcia Torres revisite dans un musée de Mexico la célèbre scène du record de vitesse[1] de traversée du musée du Louvre établi par Anna Karina, Sami Frey et Claude Brasseur dans « Bande à part » (1964) de Jean-Luc Godard. Élodie Lesourd transpose dans une peinture de facture hyperréaliste[2] l’image d’une installation réalisée par les artistes portugais A kills B à l’occasion d’une performance-concert. Il s’agit donc de la troisième traduction d’une même performance sous différentes formes. Dans l’installation « The fairytale recordings » (2011) de Saâdane Afif, une cantatrice déverse les paroles de la chanson « Black spirit », commandée spécialement à l’artiste Lili Reynaud-Dewar, dans un vase. L’œuvre s’apparente à une sorte de disque primitif, un enregistrement unique. Elle fait partie d’une série de huit pièces différentes. La performance est ici la matière première d’une pièce qui n’a pas de valeur performative. L’œuvre de l’artiste japonais Shimabuku procède d’une dérive poétique presque enfantine, un rituel basé sur l’échange avec les animaux, tout particulièrement, le poulpe. « With Octopus » (1994-2010) présente dix textes imprimés qui racontent a posteriori ses expériences avec les pieuvres à travers diverses actions, allant jusqu’à leur faire don de billes, le céphalopode étant collectionneur. Son œuvre s’inscrit dans une démarche relationnelle inclusive.

Plusieurs œuvres, regroupées sous le vocable d’esthétique relationnelle, engagent physiquement le public. « Lost in the screen » invite le visiteur à découper, à l’aide de la paire de ciseaux attenante, un bout du film présenté sur une bobine de projection accrochée à même le mur. Ce film, qui ne sera jamais montré, a été tourné par Éric Baudelaire dans les célèbres décors des studios romains de Cinecittà peu de temps avant l’incendie qui ravagea le site à l’été 2018. Chausser des patins pour cirer le parquet en improvisant une chorégraphie aléatoire, c’est ce que propose Régis Perray avec sa « patinoire » (2014).L’artiste développe une affection très prononcée pour les sols et leur nettoyage. Grâce à « Dial-A-Poem » (1968-2012), le visiteur peut aussi composer un numéro sur le téléphone de John Giorno pour écouter l’un des poèmes écrits par l’artiste. De même, il peut s’essayer aux gestes imaginés par des chorégraphes contemporains en activant « La Machine » (2020-21) de la compagnie Labkine. L’institution peut elle aussi devenir actrice à l’instar de « The K. Miyamoto Boxes » (2016) de Béatrice Balcou dont l’activation est déléguée à l’équipe de médiation du Frac, qui reprend les gestes codifiés du régisseur pour présenter sept sculptures de bois, répliques d’œuvres de l’artiste japonaise Kazuko Miyamoto, dans une sorte de rituel où le public est convié à toucher. La transmission passe ici par la manipulation et non pas par l’image. Il s’agit aussi d’une invitation à prendre son temps, ainsi qu’à comprendre le métier de régisseur.

Béatrice Balcou, The K.Miyamoto Boxes, 2016, collection Frac Franche-Comté. Exposition Aller contre le vent, performances, actions et autre rituels, commissariat Sylvie Zavatta, 2022, Frac Franche-Comté. Photo Blaise Adilon

La performance conduit l’institution à adapter ses pratiques, diversifier ses savoir-faire, accentuant la porosité déjà à l’œuvre entre les arts visuels et les autres disciplines. Le chorégraphe Xavier Roy donne une forme plastique de la captation vidéo d’un de ses spectacles à travers cent-cinq captures d’écran imprimées sur vinyle alignées au mur. L’installation vidéo « Relay League » (2017) de l’artiste australienne Angelica Mesiti prend pour point de départ le dernier message en morse émis par la marine nationale, le 31 janvier 1997, retranscrit ici dans une œuvre à trois canaux. D’abord traduit à l’aide de percussions, il est ensuite interprété par deux danseuses suédoises dont l’une est non-voyante. Ensemble, elles ont développé un langage intime et corporel qui communique le mouvement et le geste. Enfin, un danseur interprète les sons percussifs dans une nouvelle chorégraphie se référant au silence et à la vision à travers des gestes librement tirés de la langue vernaculaire de la danse folklorique. Cette transposition musicale, chorégraphique et non verbale, apparait comme une synthèse possible de l’exposition bisontine. Celle-ci témoigne de l’évolution d’une collection qui a su prendre en compte des pièces éphémères et immatérielles relevant de la performance et du happening qui émergent dans les années soixante-dix précisément contre l’institution, avec la volonté d’en sortir pour confronter l’art à la vie. Pour des questions de visibilité cependant, les artistes vont retourner ensuite vers les institutions, en donnant notamment à leurs archives le statut d’œuvre d’art. « Aller contre le vent » propose une traversée dans cette histoire de la performance que les artistes contemporains continuent d’alimenter à travers les multiples traductions qu’ils en font.


[1] Depuis battu par les « Dreamers » (2003) de Bernardo Bertolucci et l’artiste suisse Beat Lippert en 2010.

[2] Elodie Lesourd développe la notion d’hyperrockalisme dont le principe global se propose comme la rencontre entre l’art, via l’hyperréalisme, et la musique, plus spécifiquement le rock dans son acception large. Voir Élodie Lesourd, Catherine Guesde et Gérôme Guibert, « Élodie Lesourd, Black metal et art contemporain : pour une migration des symboles », Volume ! [En ligne], 15 : 2 | 2019, mis en ligne le 01 janvier 2022, consulté le 07 janvier 2022. URL : http://journals.openedition.org/volume/6664

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Image en une : Vue de l’exposition Aller contre le vent, performances, actions et autres rituels, commissariat Sylvie Zavatta, 2022, Frac Franche-Comté. Photo Blaise Adilon


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