Omer Fast

par Aude Launay

C’est peut-être dans une petite phrase prononcée par l’acteur qui incarne Omer Fast dans l’un de ses films (« S’il y a quelque chose que vous ne pouvez pas montrer, le langage doit refléter cela », dans Everything That Rises Must Converge) que l’on trouvera l’essence du travail de l’artiste. On en a discuté avec lui.

Vos films et les textes qui les sous-tendent sont très écrits mais structurés, selon vos propres termes, « de manière à ce qu’on puisse entrer dedans à tout moment1 ». Est-ce pour vous donner de telles libertés que vous avez choisi d’évoluer avant tout dans le champ de l’art plutôt que dans celui du cinéma ?

Je n’ai jamais choisi entre l’art et le cinéma. Je n’ai jamais étudié le cinéma et je ne me considère toujours pas comme un réalisateur. J’étais inscrit en peinture mais j’ai perdu mon intérêt pour elle et arrêté la peinture bien avant de commencer mes études. Sans médium défini, je me suis laissé porter pendant quelques semestres, essayant la sculpture, l’installation et la performance avant de terminer en vidéo juste à temps pour le diplôme. Et bien que toutes ces expériences aient été vraiment éphémères et plutôt terribles, elles partagaient toutes un intérêt pour le récit. Cet intérêt a continué à nourrir ma réflexion bien après mes études et jusque dans mes premières pièces en tant qu’artiste. Par exemple, CNN Concatenated (2002), sur laquelle j’ai commencé à travailler en 2000, peu après mon diplôme, est avant tout une pièce textuelle au sujet de la télévision. Elle n’a rien de cinématographique. Les années qui ont suivi, je me suis surtout intéressé au langage et au récit dans le contexte télévisuel et j’ai produit des œuvres à présenter sur des moniteurs. Si le cinéma était présent dans l’œuvre, c’était en tant que référence et que source de séquences, toujours dans le contexte télévisuel. Par exemple, dans T3-AEON (2000), j’ai doublé de courts extraits de films en voix off sur des cassettes vidéo louées à New York et les ai rendues ainsi. Cette pièce avait bien plus à voir avec notre manière de consommer les films en privé, à la maison, sur un écran de télévision, et avec le fait d’insérer subrepticement une œuvre d’art dans un circuit de location, qu’avec le cinéma en tant que tel. Ce n’est qu’après avoir exploré différentes options d’usage de séquences existantes que j’ai commencé à avoir envie de filmer des images moi-même.

Omer Fast, Continuity (Diptych), 2012-15. Video HD, 77’. Courtesy Omer Fast.

Omer Fast, Continuity (Diptych), 2012-15.
Video HD, 77’. Courtesy Omer Fast.

Votre intérêt pour le langage et le récit est-il quelque chose que vous pourriez qualifier de « spontané », au moins à vos débuts, ou est-il venu de théories qui vous intéressaient ?

En tant qu’artiste, je me dois de suivre mes instincts, quels qu’ils soient. La théorie offre principalement un cadre de compréhension des choses a posteriori. Il y a cependant des exceptions : The Tourist, de Dean MacCannell, par exemple, m’a été une lecture très utile pour définir une approche des sites qui peuvent être vus à la fois comme historiques et performatifs. Cet intérêt m’a mené au Colonial Williamsburg, un musée d’histoire vivante en Virginie dans lequel des interprètes costumés viennent à la rencontre des visiteurs et s’adressent à eux comme s’ils se trouvaient au dix-huitième siècle. La fiction est plus une ressource immédiate. Lorsque je me sens bloqué, j’essaie de trouver une solution en lisant. Je viens juste de finir de relire Vente à la criée du lot 49 de Thomas Pynchon, c’est un formidable guide pour qui se sent perdu.

Omer Fast, Continuity (Diptych), 2012-15. Video HD, 77’. Courtesy Omer Fast.

Omer Fast, Continuity (Diptych), 2012-15.
Video HD, 77’. Courtesy Omer Fast.

Les récits que vous produisez étant tous basés sur des récits existants, qu’il s’agisse d’histoires qui vous sont racontées par des personnes que vous rencontrez à dessein ou d’événements réels retransmis par les médias — comme la mort de Mouammar Khadafi — vous considérez-vous plutôt comme un narrateur ou comme un auteur ?

Je crois que l’exposition au Jeu de Paume formule habilement mon rapport problématique au récit et à la notion d’auteur : CNN Concatenated, la pièce la plus ancienne qui y est présentée, est un monologue très personnel et pourtant tout à fait fictionnel entièrement composé de micro