Kill Baby Kill
À l’occasion d’un symposium1 dédié à l’analyse des éléments qui entourent le phénomène guerrier – en ses multiples manifestations, plus ou moins visibles, plus ou moins enfouies – dans lequel nous sommes actuellement plongés, Hadas Zahavi de l’université Columbia réunissait nombre de chercheurs, d’historiens et de géographes, mais aussi et surtout d’artistes qui s’intéressent de près ou de loin à un phénomène qui devient de plus en plus prégnant dans notre quotidien. Dans le cadre d’une revue telle que 02, dédiée à l’actualité artistique contemporaine, il ne sera pas question de faire de la géopolitique pour tenter d’en analyser les causalités, prévoir ses issues et tabler sur ses éventuelles dérives dramatiques – ce terrain étant suffisamment occupé par le plan médiatique. Il sera plutôt question de suivre des chemins de traverse, ceux que notamment les artistes empruntent pour aborder ce phénomène sous des angles nouveaux, qui ne ressortissent pas à une logique de visibilisation des rapports de force militaires ou à une célébration d’une vision manichéenne des conflits, mais qui relèvent plutôt de la mise en lumière des aspects enfouis comme les pollutions générées par les munitions et, de manière plus inédite, qui montrent les dommages causés par l’omniprésence des installations guerrières sur les populations des pays en paix. L’intérêt d’une approche artistique des conflits, c’est qu’elle ne se positionne pas d’une manière univoque sur le phénomène guerrier mais qu’elle porte un regard de biais sur ses effets, ses conséquences et ses causalités. La difficulté réside souvent dans le défi de représenter la guerre sans l’esthétiser ou de l’esthétiser sans la rendre acceptable, voire désirable, ce qu’inconsciemment les médias font à longueur de reportages, fascinés par les images des machines de guerre, avions de chasse et autres porte-avions, et par la puissance qu’elles recèlent, notamment avec la vue des sillages lumineux des missiles dans le ciel des villes bombardées. Certes en son temps Jacques Vaché décrivait cette fascination des lumières de la guerre dans des poèmes qui devaient donner naissance plus tard à l’un des mouvements les plus influents du xxe siècle, le surréalisme… Ici, nous ne nous laisserons plus prendre à la « féérie » des feux guerriers, mais plutôt interrogerons les discours enfouis du complexe militaro-industriel et les implications des dernières avancées technologiques dont l’intelligence artificielle représente une rupture majeure dans la poursuite des combats. Nous tenterons de mettre en lumière les dénis multiples des appareils gouvernementaux qui tantôt affichent la réalité de la guerre tantôt la réfutent, les impensés d’une hubris masculine faisant feu de tout bois sans se préoccuper des tourments infligés aux populations et dont les effets semblent s’estomper avant de réapparaître, deux générations plus tard, de manière inexplicable, comme nous l’enseigne la lecture du dernier ouvrage de Laurent Mauvignier, La Maison vide, qui nous narre les lointaines conséquences des embrasements au siècle dernier.

Au-delà du déni
Dans un court ouvrage publié fin 2025 largement consacré à l’aveuglement des sociétés européennes face à l’advenue de l’invasion du territoire ukrainien, Stéphane Audoin parle d’un déni de guerre2 apparu en amont de l’ouverture des hostilités lorsque l’accumulation des troupes russes à la frontière avec l’Ukraine et les alertes des services secrets états-uniens ne laissaient que peu de doute quant aux intentions belliqueuses de la Russie. Mais cet aveuglement qui a coûté cher à l’Ukraine, la privant de la possibilité d’un engagement beaucoup plus précoce et intense de la part des Européens, semble reconduit s’agissant de l’inexorabilité de sa défaite. Cette analyse de l’historien passe en revue les multiples causalités qui font que la guerre, à ses yeux, a disparu de nos sociétés occidentales, remplacée dans nos imaginaires collectifs et dans nos représentations par une paix éternelle, une parousie. Au moment où s’écrit ce texte, une nouvelle déflagration vient de percuter l’ordre géopolitique en menaçant de déstabiliser durablement un Moyen-Orient déjà passablement ébranlé par les conflits successifs ayant embrasé ses populations depuis la Seconde Guerre mondiale et que les deux guerres du Golfe n’ont fait qu’aggraver.
Parlant du conflit qui oppose l’Ukraine à la Russie, Stéphane Audoin-Rouzeau note cependant que quand bien même la Russie triompherait militairement de l’Ukraine, elle aura déjà perdu sur le front social et citoyen, infligeant à une population anesthésiée un régime de terreur et de surveillance digne de la fiction orwellienne. C’est toute cette partie, nettement moins développée par l’auteur que celle relative à la perte d’une « culture de la guerre » dans nos sociétés occidentales « gâtées par la paix », qui nous intéresse ici. L’historien s’évertue à vouloir circonscrire un conflit dans l’espace et le temps comme si les frontières n’étaient pas sujettes à variation et comme si, citant Les Guerres en chaîne de Raymond Aron, chaque dernière occurrence d’un conflit guerrier en Europe ne pouvait se rattacher à un conflit irrésolu, la Seconde Guerre mondiale tout comme la guerre russo-ukrainienne3. Certes, la mise en garde qui fait état des multiples dénis des gouvernants est salutaire s’agissant de la reconnaissance des conflits en cours. Mais cette approche classique, qui cherche avant tout à prévenir les futurs embrasements, ne rend pas compte de la réalité d’une dissémination des dommages qui n’apparaissent jamais au grand jour et qui n’intéressent pas vraiment les médias plus préoccupés par le spectacularisme des images de guerre. L’ouvrage d’Audoin-Rouzeau fait également référence aux variations langagières qui affectent des dirigeants pouvant passer d’un registre lexical résolument martial – à l’instar d’un Emmanuel Macron multipliant les « nous sommes en guerre4 » –, singulièrement lors des événements de 2015 lorsque la France fut prise dans les rets du terrorisme, à une position beaucoup plus évasive ; par exemple en mars 2026, alors que la marine nationale envoie son armada vers les côtes de Chypre, prétendant qu’il s’agit « juste » de poster un porte-avions et son escouade de frégates qui l’accompagne – le dispositif guerrier le plus impressionnant que la marine française puisse déployer – de manière préventive, pour porter secours en cas d’éventuel débordement du conflit sur le territoire européen. On voit comment, en fonction des arrière-pensées économiques et politiques, on hyperbolise une menace ou on euphémise une réalité, car comment ne pas considérer le déploiement d’une telle armada comme un affichage de puissance, un gonflement de muscles ?
Pour Hadas Zahavi, organisatrice du colloque The Memorial for Those Who Did Not Fall in War, ces dérives sémantiques sont le symptôme d’un déni plus aigu que celui évoqué par Stéphane Audoin-Rouzeau : celui de l’omniprésence des dommages causés par la guerre, y compris dans les pays « en paix ». Pour elle, la guerre touche indirectement toutes les couches de la population et ses effets se propagent à travers le temps, laissant des traces indélébiles dans le paysage comme dans les esprits. Le travail de Nina Berman reflète parfaitement cette réalité : dans sa vidéo When the Jets Fly,elle filme les habitants d’une petite ville des USA dont la qualité de vie a brusquement chuté à la suite de l’implantation d’une base d’entraînement des F35, derniers aéronefs de l’aviation US et symboles de l’avancée technologique des armées états-uniennes. Le bruit assourdissant que font ces avions au décollage et au survol de ces zones pavillonnaires, proches d’une base que l’armée de l’air a accolée à un petit aéroport de province, a tout simplement rendu la vie impossible à ces habitants qui ont vu par la même occasion la valeur de leur propriété se dégrader irrémédiablement, les empêchant de vendre pour se reloger ailleurs. Comparée à la violence des villes bombardées sur les zones de conflits comme Gaza, le sud du Liban ou l’Iran, cette atteinte à une vie confortable peut apparaître comme anecdotique, mais elle rend compte d’un phénomène largement passé sous silence, celui de l’impact des dommages indirects qui vont de la pollution des sols – par les matériaux toxiques utilisés par l’armée, comme l’uranium des munitions – à la contamination des fleuves et donc de la ressource en eau, à la destruction des habitats et des zones de culture suite au minage de ces dernières.
Un travail de décontamination qui est laissé à la charge des pays une fois les troupes d’occupation reparties, comme le remarque l’artiste qui énumère le nombre de conflits dans lequel l’armée US s’est engagée depuis la Seconde Guerre mondiale, de la Corée au Vietnam, de l’Irak à l’Iran. Au-delà de l’évidence de la violence portée à l’encontre des populations civiles, censées être préservées des frappes meurtrières, selon un droit international dont on se demande dans quel conflit il s’est récemment appliqué, le symposium s’est plus attaché à mettre en lumière des dommages aux populations plus souterrains que ceux qui font l’objet d’une visibilité immédiate, y compris et peut-être surtout aux populations des pays en « paix », parce que supposées échapper à ces nuisances issues de la guerre.
La question implicite que nous pose ce symposium est celle de l’existence de contrées qui seraient totalement épargnées par la question de la guerre, compte tenu des interdépendances économiques, politiques mais aussi écologiques, médiatiques et symboliques que les pays entretiennent entre eux, qui font qu’une guerre ne peut plus désormais être circonscrite à un pays ou à une région, non seulement parce que tous les effets collatéraux débordent les frontières géographiques – comme le montre le conflit moyen-oriental en cours –, mais aussi parce que tout conflit d’ampleur impacte nos consciences et agit sur notre moral et notre foi en l’avenir. Une autre question soulevée par ce symposium, qui ne se veut en rien « défaitiste », est celle de la possibilité de renverser ce tropisme guerrier par d’autres moyens que ceux qui, habituellement, prennent le relais des armes, à savoir la négociation et la diplomatie, qui en ce moment semblent pour le moins inefficaces.
Le tropisme guerrier

La guerre, malgré l’euphémisation de sa réalité et la minoration de son empreinte sur les populations, agit insidieusement sur des esprits bombardés d’informations médiatiques, dont les images de guerre constituent un matériau de choix pour les plateformes numériques mais aussi pour les médias plus conventionnels, à tel point que l’on peut parler d’une véritable immersion guerrière en temps de paix. Le travail de Lorie Novak illustre à sa manière inédite cette empreinte de la guerre sur notre environnement médiatique. Pendant vingt-deux années, l’artiste états-unienne a collectionné les exemplaires du quotidien The New York Times pour réaliser des piles de journaux classées en fonction de la thématique de leur une (Above The Fold: 22 Years of War 1999-2021). Le résultat est sans appel qui nous montre la prédominance des couvertures liées aux conflits par cet organe majeur de la presse états-unienne. Il n’est pas question par ailleurs de nier l’existence de ces conflits ni de minorer le travail d’investigation que mènent les reporters, souvent au péril de leur propre existence, mais de montrer la prégnance de ces images dans notre environnement médiatique : quand The New York Times consacre ses unes à la guerre, il est à peu près sûr que le reste de la presse lui emboîte le pas, avec souvent moins de précautions éthiques que le grand quotidien new-yorkais. Quant aux images télévisuelles, le constat est encore plus flagrant, les chaînes d’information en direct diffusent en permanence, jusqu’à saturation, lorsque les conflits éclatent, les mêmes images des avions décollant des porte-avions, des chars déboulant sur les terrains d’affrontement, connaissant pertinemment la fascination que ces images exercent sur les téléspectateurs. Quant aux réseaux numériques, c’est peut-être encore plus flagrant que dans la presse journalistique et télévisuelle où il existe encore des régulations, leur fonctionnement est largement dominé par des algorithmes dont on sait désormais qu’ils obéissent à des principes d’accroche où les images violentes priment largement sur les images paisibles ou de non-violence. Leurs opérateurs, malgré leurs dénégations, ont depuis longtemps intégré le fait que la violence est plus bankable que la paix, en termes de fidélisation et de nombre de clics, quand bien même cette fidélisation repose sur des principaux moraux pour le moins discutables. Dans sa série des Blind Spots,Syd Krochmalny tente de déjouer les stratégies des plateformes destinées à privilégier l’aspect spectaculaire des images en réalisant des peintures à l’huile qui associent des scènes de guerre ou de violence à des aplats constitués d’une moyenne chromatique extraite de la palette utilisée par ces mêmes plateformes. En ne livrant de ces scènes que des fragments qui ne donnent jamais à voir l’intégralité des situations et en les reformulant, l’artiste contredit, tout en les exposant, les logiques d’attention que mettent en œuvre les algorithmes. Pareillement, en extirpant ces images du flux de l’immédiateté pour les importer dans celui, infiniment plus lent, de la peinture, il contrevient aux régimes d’instantanéité des plateformes et met en lumière les enjeux au cœur des mécanismes de circulation. Pour l’artiste, « les peintures explorent la manière dont les régimes contemporains de visibilité façonnent ce que nous sommes capables – ou incapables – de voir, et comment ces systèmes visuels participent à structurer les frontières mouvantes entre ami et ennemi, entre paix et guerre ». Contrevenir aux logiques de circulation des images portées par des plateformes – plus enclines à générer du clic que de la critique – ou mettre en lumière l’enfouissement des réalités qui affectent les pays en paix comme ceux en guerre semblent être des mesures pertinentes pour lutter contre la submersion des images de guerre et de violence qui influent sur notre perception de la réalité. Avec le recours généralisé à l’intelligence artificielle pour tous les supports numériques, la propension à produire de fausses images et des fake news va encore s’intensifier, contribuant à brouiller de plus en plus le rapport au réel et la possibilité d’une information « objective ». Dans ces conditions, que peuvent les artistes face à la sidération que les populations de plus en plus impuissantes semblent recevoir comme une fatalité ? Les images et les artefacts produits par les artistes peuvent-ils rivaliser avec l’avalanche des images de guerre ?

L’IA sur le champ de bataille
Une chose est sûre, c’est que l’IA ne va pas contribuer à une réduction des conflits dans le monde, mais va certainement modifier la présence de l’humain dans ces conflits. Grégoire Chamayou dans son ouvrage de référence, Théorie du drone5, pointe l’existence d’« amortisseurs moraux » pour aplanir les éventuels effets de culpabilité que génère la possibilité pour les soldats de tuer à distance : « […] caractère filtré de la perception, réduction figurative de l’ennemi, non-réciprocité des champs perceptifs, dislocation de l’unité phénoménologique de l’acte. » L’affect, certes amoindri par tous ces effets de distanciation, continuait à exister toutefois pour ces pilotes de drones, qui se voyaient rappelés constamment à leur implication dans les conflits et à leurs responsabilités, via l’existence de tags ou de billboards dénonçant des guerres injustes ou inutiles sur le chemin de leurs « bureaux». Les récentes images qui « documentent » l’engagement de l’armée états-unienne en Iran ont franchi une étape supplémentaire dans la déresponsabilisation des « combattants ». D’un doute moral possiblement ressenti par le soldat sur son écran au moment du tir, on se dirige, avec les nouvelles modalités de gestion des conflits à distance et leur présentation, vers une affirmation assumée de la légitimité de ces pratiques : mélangeant les codes du jeu vidéo à des images réelles, ces nouvelles images revendiquent une posture où le sentiment de culpabilité disparaît au profit d’une mise en exergue de la vélocité et de l’efficacité du « tireur à la première personne » (FPS), en référence explicite au jeu vidéo, dont les promoteurs de cette mise en image adoptent les codes vidéoludiques. Dans ces conditions il est encore plus facile d’évacuer toute posture morale ou de culpabilité6.
Avec l’intensification de l’usage de l’IA sur les champs de bataille, se dirige-t-on vers une guerre entre machines, vers une dystopie à la Terminator qui dépouillerait les humains de leurs responsabilités et de leur implication dans le combat ? C’est déjà une réalité dans les conflits actuels où des machines remplacent de plus en plus les humains, ce qui pose la question de la maîtrise des décisions quand ces machines sont pilotées par des intelligences artificielles qui n’obéissent pas aux mêmes critères de décision qu’un humain et qui échappent de fait à toute responsabilité et à toute possibilité de choix autre que l’application de moyennes statistiques en se référant à des banques de données visuelles dont on ignore a peu près tout de leur composition et de leur validation. David Bates, à l’instar de nombreux théoriciens, dénonce une dérive de cette tendance à remplacer l’humain dans les conflits qui pourraient devenir non pas une guerre entre machines mais une guerre entre les entreprises de la tech les plus puissantes, puisque finalement ce sont leurs dirigeants, poussés pour certains par des idéologies sulfureuses (proches du transhumanisme d’un Peter Thiel), qui détiennent les clés du développement des futurs IA. Le très récent accrochage entre le patron d’Anthropic Dario Amodei et Donald Trump – au sujet de la mise à disposition de son modèle phare Claude au service du Pentagone et de son refus de laisser l’armée états-unienne, et plus largement l’administration US, de s’emparer des algorithmes de l’IA à des fins que l’on peut supposer déborder sur le contrôle et la surveillance des citoyens –, pour des raisons « éthiques », nous donne quelques raisons d’espérer des positions plus modérées de la part des patrons de la tech (Le Monde, 28 février 2026). Pour David Bates cependant, il ne faudrait pas tomber dans une technophobie qui irait à contresens de l’histoire et du développement de l’humanité. Sa conception de l’intelligence, comme une espèce de distribution entre intelligence naturelle et intelligence artificielle, se réfère aux théories d’un Leroi-Gourhan, et plus près de nous d’un Bernard Stiegler : « […] l’esprit humain et la technologie se constituent mutuellement7. » L’intelligence humaine n’a pu se bonifier qu’au contact des outils qu’elle a inventés et qui lui ont permis de développer son intelligence naturelle, ce qui nous permet de revenir à une forme d’intelligence qui accepte la technologie sans pour autant tomber dans une dépendance dangereuse et stérile à son égard : « La technologie n’invente pas de futurs, elle ne rêve pas, elle ne divague pas, elle ne fait que compulser des statistiques, et faire des prévisions, le cerveau humain n’est pas un ordinateur. » Il ne faudrait donc pas laisser aux entrepreneurs de la tech, souvent imbibés de pensées transhumanistes, à l’image d’un Peter Thiel, la prise en charge par la technologie de l’ensemble des problèmes qui se présentent à l’humanité, au passage en fournissant un large ensemble de « solutions » technologiques prêtes à l’emploi8. L’inquiétude face à de tels processus qui tendent à priver les individus de leur capacité de décision en même temps que de les affranchir de tout doute moral, qui se traduirait par toutes les options dystopiques que l’on vient d’évoquer, s’intensifie lorsqu’on pense à l’influence que les réseaux et les plateformes opèrent sur l’éducation des enfants.
Alternatives
Pour Warren Neidich, artiste et théoricien, cette préoccupation trouve son origine dans des recherches approfondies sur le développement du cerveau humain qui, selon lui, absorbe une quantité impressionnante d’informations dès le premier âge – des informations qui façonneront son développement futur, et comme on peut l’imaginer, influenceront ses trajectoires intellectuelles et comportementales ultérieures. Dans un essai intitulé « The Brain Without Organs: Ayahuasca and The Theory of Neural Regression », publié dans le catalogue du 44e Salon national des artistes à Pereira, en Colombie, en 2016, il met en garde contre les risques que représente l’utilisation généralisée de l’intelligence artificielle pour le cerveau et l’esprit du sujet contemporain, un phénomène quelque peu analogue à ce que Bernard Stiegler appelle la « prolétarisation » des savoirs ou le fait de nous rendre stupides.

Digital Art Festival Taipei and Brutus Art Space.
Les cerveaux des jeunes enfants exposés dès leur plus jeune âge aux plateformes et autres réseaux numériques sont particulièrement menacés, non pas sur la base de spéculations de gauchistes technophobes mais au contraire sur des études menées par des scientifiques comme Natalya Kosmyna au MIT Media Labs Fluid Interfaces, qui analysent en finesse les effets de l’assistance par l’intelligence artificielle sur les lobes frontaux et la capacité de mémoire des individus lors de tâches de rédaction d’essais. Neidich comprend les implications du contrôle machinique sur le plan politique et spécule sur la possibilité future d’un despotisme cognitif à mesure que ces appareils se généralisent et s’accumulent, s’intégrant dans notre travail quotidien effectué sur des appareils tels que les téléphones portables, désormais dirigés par l’IA. Neidich s’approprie le concept d’Antonin Artaud du « corps sans organes » pour créer le « cerveau sans organes », afin de le libérer de ces menaces imminentes et des « contraintes cognitives » du tournant numérique sur la plasticité et la diversité neuronales du cerveau : « Tout comme le corps sans organes réfute le mécanisme de la chaîne fordiste, rendant le corps inadapté à la théorie du travail de la machine (en particulier le principe de Babbage du calcul du travail nécessaire pour estimer la plus-value), le cerveau sans organes rend difficile le calcul de la plus-value mentale. » Cette valeur de profit dépasse la force de travail et le coût des machines nécessaires à son exécution. Neidich élabore ainsi un scénario d’émancipation visant ce qu’il nomme le « cognitariat », ce nouveau prolétariat qui remplace peu à peu une main-d’œuvre « classique » par une nouvelle classe de travailleurs numériques, inconscients de leur aliénation profonde, car ils contribuent bénévolement à la création d’une manne capitalistique par leur fréquentation effrénée des plateformes et autres réseaux numériques. Un processus très similaire à ce qui s’est produit aux IIIe et IVe millénaires avant notre ère en Babylonie avec l’introduction de l’écriture cunéiforme. Un processus qui a finalement conduit à l’exaptation progressive d’anciennes zones corticales pour la lecture, par le biais de ce que l’on appelle communément les « hypothèses de recyclage neuronal9 ». Neidich imagine que ce même phénomène pourrait se réitérer, mais cette fois-ci en empruntant un autre chemin que celui qui nous a menés vers ce que le capitalisme extrême et le patriarcat ont produit – une civilisation vouée au surprofit, à la surconsommation, à l’épuisement des ressources naturelles, à l’extinction d’innombrables espèces, au réchauffement climatique – et vers ce qui semble être l’aboutissement de toutes les pulsions destructrices de l’humanité : la guerre ; un autre chemin qui, tout en acceptant l’idée de l’incontournabilité de l’exosomatisme technologique (y compris de l’intelligence artificielle), conduit à « décentrer et déloger l’axe anthropocentrique-capitalocène hégémonique qui gouverne actuellement notre globe et le remplacer par un axe profondément écoplanétaire et caractérisé par la diversité épistémologique ». Dans ses œuvres textuelles comme celle qu’il va installer à la gare du Nord pour Nuit blanche, l’artiste reprend les techniques d’accroche des enseignes au néon pour délivrer un message alternatif à celui qui imprègne fortement notre Occident consumériste, un message à base de pacifisme, de queeritude et d’écoresponsabilité.
En attendant que ces stratégies produisent leurs effets sur une humanité délestée de ses penchants autodestructeurs et que s’affirment la possibilité de futurs non dystopiques, comment les artistes contribuent à renverser un discours dominant, celui de la guerre, comment mettent-ils en scène cette dernière sans pour autant la glorifier, bien au contraire ?
Le propos du symposium présentait plusieurs approches comme on l’a vu précédemment avec notamment celle de Nina Berman de dépasser l’idée selon laquelle seules les populations ouvertement en guerre étaient touchées ou celle de Syd Krochmalny déconstruisant la fabrique d’une image de guerre à sens unique. L’invasion de l’Ukraine par les troupes de Poutine a bien évidemment influencé toute une génération de jeunes artistes profondément choqués par un conflit qui a fait des dizaines de milliers de morts et déplacé six millions d’Ukrainiens. De nombreuses artistes arrivées10 à maturité de leur travail se sont naturellement emparées d’un sujet qui les frappait dans leur quotidien, leur esprit et parfois leur intégrité corporelle.

Courtesy de l’/by artist
Daria Koltsova vit désormais à Paris, continuant à sillonner l’Europe et de nombreux autres pays, dans un devenir nomade plus subi que voulu. Ayant observé que, pour se protéger des explosions, les habitants des villes ciblées posaient de l’adhésif sur les vitres afin que les éclats de verre ne viennent les blesser, l’artiste a collecté ces manières d’apposer des bandes qui n’obéissent à aucune logique mais témoignent plutôt d’un choix empirique. Ces déclinaisons formelles de rubans adhésifs, qui forment des motifs abstraits et ordonnés, ont envahi le quotidien de millions d’Ukrainiens confrontés à la nécessité de protéger leurs intérieurs. Elle a remarqué que des motifs revenaient constamment, qui composent une espèce d’inventaire dont elle a décliné les occurrences à plusieurs reprises ; dont la plus spectaculaire (Theory of protection, 2014) a été exposée pour la première fois à la Biennale de Moscou, en 2016, dans une ancienne usine, l’artiste prenant le risque de ne jamais revenir en Ukraine… Ce geste courageux avait aussi pour objectif de signifier à une population moscovite, sous l’emprise d’un déni manifeste, la réalité d’un conflit à sa porte. Le travail de Lesia Khomenko se présente comme un parcours à travers l’histoire récente de l’Ukraine et de ses « démêlés » avec le voisin russe. Ayant grandi dans les décombres de l’URSS et l’affirmation progressive d’une Ukraine indépendante, de la révolution de Maïdan à l’agression de 2022, elle a accompagné l’émancipation culturelle de son pays. Son travail trahit l’héritage du réalisme soviétique et de la tradition ukrainienne qu’elle aborde de manière critique. Dans sa pratique picturale,

206×120 cm, Courtesie de l’artiste et Voloshyn gallery. Photo credit : Fridman gallery
largement imprégnée du conflit environnant, de larges aplats aux couleurs gris-marron enveloppent le corps et le visage des soldats pour peu à peu effacer leur personnalité. Dans ses grandes installations, comme Battle in the Trench (2025), les visiteurs sont invités à errer au travers de ses œuvres qui définissent un parcours immersif où s’enchevêtrent les différentes époques, témoignant d’une volonté d’impliquer le spectateur, de l’amener au-delà du statut de simple regardeur pour le placer « derrière le viseur », d’en faire le sujet d’une expérience historique, tandis que le corps du soldat est ramené à sa fragilité, à sa condition de cible.

Paola Yacoub a grandi dans une ville, Beyrouth, capitale d’un pays qui semble ne s’être jamais réellement dégagé d’un héritage colonial qui a façonné sa configuration politique actuelle en l’empêchant d’accéder à une souveraineté pleine et entière. Bordée de voisins encombrants, dominateurs et agressifs, cible régulière de leurs visées expansionnistes, et tout récemment de bombardements ravageurs, la capitale de cet ex-petit paradis méditerranéen n’en abrite pas moins une effervescence culturelle qui semble transcender les traumas de sa population. Loin de sombrer dans le romantisme de la ruine ou la mélancolie de la fatalité, l’artiste beyrouthine a développé une pratique documentaire qui la met à distance des travers évoqués plus haut. Formée à l’archéologie, l’artiste aborde les zones de conflits – principalement à Beyrouth – comme un sujet d’étude qui lui permet de dresser une cartographie spatiale et temporelle des dommages causés à ce territoire, mais aussi d’éloigner tout pathos, en même temps qu’elle constitue un bagage mémoriel pour les générations à venir11. Raúl Martínez s’est dans un premier temps intéressé aux publicités pour le viagra qui ont essaimé sur le Net pour reprendre leurs slogans accrocheurs dans des fresques démesurées qui viennent résonner avec l’architecture des lieux d’exposition et le conceptualisme d’artistes comme Mel Bochner ou Lawrence Weiner… en moins rigide. Si l’artiste a reconnu une réelle dimension poétique à ces messages à destination d’une population masculine inquiète de ses « performances », il a aussi mis en lumière les liens entre ces spams à la grossièreté assumée et « les notions hégémoniques de la masculinité qui ont préparé le terrain [de] la désinformation et [du] contenu généré par des algorithmes qui encombrent désormais Internet ». Dans les créations textiles tissées à la main à base de douilles qu’il a produites au sein du collectif Detext, l’artiste prolonge ses réflexions sur la circulation des spams qu’il compare à la prolifération des munitions, pointant, au-delà de l’esthétique déconcertante de ces tapis de balles, la réalité économique d’une production qui inonde littéralement le monde… à l’image de toutes les injonctions belliqueuses plus ou moins visibles, plus ou moins assumées, qui concourent à l’établissement d’une normalité et d’une nécessité de la guerre.

1. « The Memorial for Those Who Did Not fall in War » s’est tenu au Columbia Global Paris Center, du 11 au 13 février 2026.
2. Stéphane Audoin-Rouzeau, Notre déni de guerre, Paris, Seuil, collection « Libelle », 2026.
3. Entretien avec Stéphane Audoin-Rouzeau, dans Le Monde, 9 février 2026.
4. L’assertion du président Macron semble beaucoup plus défendable cependant que celle de Mike Johnson, le speaker de la chambre des représentants des USA, assénant sans vergogne au lendemain des frappes massives sur Téhéran un « Nous ne sommes pas en guerre, nous n’avons pas l’intention d’être en guerre [sic] ».
5. Grégoire Chamayou, Théorie du drone, Paris, La fabrique éditions, 2013, p. 168 et suivantes.
6. Louis Lapeyrie, « Guerre en Iran : “Avec l’opération ‘Fureur épique’, les États-Unis font de la pop culture un langage de la violence du Pentagone” », dans Le Monde, 17 mars 2026 : « […] ce profil entretient une évidente proximité avec l’idéal-type normalisé par les FPS (First-Person Shooter) : un soldat imperméable au doute moral, pour lequel ces règles ne sont que des contraintes bureaucratiques à transgresser. C’est précisément cette séparation entre l’espace ludique et la réalité opérationnelle que l’administration vise à briser délibérément. »
7. Marion Dupont, « David W. Bates, spécialiste de cybernétique : “Le cerveau n’est pas un ordinateur” », entretien dans Le Monde, 27 février 2026.
8. Sylvie Laurent, La Contre-révolution californienne, Paris, Seuil, collection « Libelle », 2025. Dans ce court essai, l’autrice analyse les origines des divers mouvements de la droite californienne dont le plus saillant est certainement le mouvement libertarien et ce qu’il a produit en termes de dénonciation de toute pensée syndicale et collective, de refus de toute action sociale au profit de la valorisation d’une pensée individualiste, qui, sous l’appellation « libertarienne », pourrait faire penser à une idéologie de l’émancipation, mais qui relève plus d’une collusion entre pensée réactionnaire, ségrégationniste, misogyne et technosolutionniste où le capitalisme le plus radical se love sous les habits d’une coolitude d’autant plus trompeuse. Elle prend sa source dans un libéralisme de bon teint mais qui soufre selon ses adeptes d’un relent de collectivisme qu’il faut éliminer à tout prix. Son égérie est l’écrivaine Ayn Rand et ses disciples, les patrons de la tech, avec en chef de file Peter Thiel et son apologie du transhumanisme. Au programme : profit absolu, capitalisme débridé, individualisme forcené, élitisme et suprématisme blanc (Peter Thiel comme Elon Musk sont d’origine sud-africaine). Reagan avait montré la voie dans les années 1980 en favorisant des ententes juteuses entre entreprises de la tech, industries de l’armement et de l’espace. Trump a repris le flambeau de manière plus chaotique mais tout aussi profitable pour les grands patrons californiens.
9. Concept développé par Stanislas Dehaene. https://www.college-de-france.fr/media/stanislas-dehaene/UPL54166_18.pdf
10. Pour des raisons liées à l’invasion de l’Ukraine par la Russie et l’augmentation exponentielle du nombre de jeunes hommes sous les drapeaux, les artistes ukrainiennes se retrouvent mathématiquement plus représentées quand bien même les femmes se sont massivement engagées dans l’armée ukrainienne : on estime à 70 000 le nombre de femmes engagées dans le conflit, soit 15 % du contingent. https://theconversation.com/lappel-aux-femmes-soldates-un-besoin-existentiel-pour-la-defense-et-la-survie-de-lukraine-233025
11. Paola Yacoub a développé par ailleurs un travail autour du relevé et du moulage des traces d’impact des balles, dans le prolongement de sa formation d’archéologue. L’artiste s’est aperçue que cette pratique était partagée par d’autres, constituant ce qu’elle a nommé un commun mémoriel « sur lequel chacun inscrit ses tragédies ». Le concept d’« affordance » de matériaux des scènes participe également de cette réflexion sur une perception indicielle des dommages causés par les conflits.
Head image : vue de l’exposition Memorial for those who dont Fall in War, à Columbia université, Paris, Reid Hall, Mars 2026.
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