Daniel Dewar & Grégory Gicquel

par Sylvain Menétrey

Daniel Dewar & Grégory Gicquel, La Chair et le Siphon, dans le cadre des interventions d’art et d’architecture PlasMAH, musée d’Art et d’Histoire, Genève

Semblable à un cloître, avec sa pelouse, sa fontaine et ses galeries, la cour intérieure carrée du musée d’Art et d’Histoire (MAH) de Genève accueille la collection lapidaire de l’institution de même que la terrasse de son restaurant. Le (pré)historique y cohabite avec le délassement contemporain de transats à imprimés Hodler. Cette charmante capsule suspendue entre les époques, où tout avoisine le sol et l’engourdissement, s’accorde à merveille aux sept sculptures en marbre Rosa Aurora du duo franco-britannique Daniel Dewar & Grégory Gicquel, dont les chairs débordantes semblent s’écouler dans l’herbe. « La Chair et le Siphon », c’est justement le titre de cette « intervention » comme l’appelle le MAH qui se compose de cinq œuvres datées de 2017 à 2022 et de deux nouvelles commandes produites pour l’occasion.


Daniel Dewar (1976), Grégory Gicquel (1975), Nudes no 1, 2017. Marbre Rosa Aurora, 120 × 173 × 120 cm. © MAH. Photo : Annik Wetter

Les Genevois reconnaîtront des variantes d’œuvres aperçues à la biennale en plein air Sculpture Garden de 2020. Dewar & Gicquel y montraient une palme de plongeur à la surface soyeuse s’extrayant d’un piédestal martelé, les jambes d’un gisant et un lavabo piégé dans un bloc de pierre. Les nouvelles sculptures, pesant chacune plusieurs tonnes, voisinent entre compositions décoratives de type barbotine et non finito à la manière de Rodin, pour créer des paysages géologiques ou coralliens saisissant de sensualité morbide. Des concrétions ondulantes de mamelles sont coiffées de grandes coquilles d’escargots, tandis qu’un robinet de jardin semble pouvoir extraire les fluides de ces chairs aux teintes variant du crème au saumon ou au rose sable, et striées de veines noires. Loin de la grandeur tranquille vantée par Winckelmann, le duo explore un rapport à la matière et aux sensations plus convulsif, entre naissance et pétrification, façonnage par la société de consommation, au croisement du baroque et du surréalisme.

Par leur emploi récurrent de techniques artisanales – taille du bois, broderie, peinture sur soie, etc. –, Dewar & Gicquel se positionnent depuis deux décennies en décalage avec le monde technologique, auquel ils prélèvent des artefacts pour les restituer dans le domaine du travail humain. Une démarche de désaliénation qui prend une dimension métaphysique dans leur approche de ce matériau si traditionnel et inerte qu’est le marbre. On reconnaît dans cette minéralité mutante et charnelle, l’idée aristotélicienne d’une matière en puissance de laquelle toute chose émerge. Mais c’est aussi l’acte créatif qui est soumis au débat. Face à l’avalanche d’images surréalistes générées artificiellement par le démiurge MidJourney, le duo endosse la posture d’humble dieu artisan, tout en célébrant le pouvoir autopoïétique de la matière. La morphogenèse des structures hélicoïdales des mollusques incarne cette intersection. Ce tissu minéral, déjà presque fossile, pourtant en croissance grâce à l’action d’un tissu mou qui le produit par couches de sécrétions, semble se générer et se maintenir dans le système sculptural grâce aux multiples seins nourriciers et aux bons soins d’un appareillage sanitaire : lavabos, toilettes, bidets qu’on retrouve d’une œuvre à l’autre.

Les sept sculptures accompagnent dans la cour un autre mégalithe, dit la « Pierre-aux-Dames », aïeule de la collection lapidaire du musée, datant de 4 500 ans avant notre ère. Une face de ce menhir prélevé sur un tumulus de la campagne genevoise arbore quatre silhouettes féminines. Selon les archéologues, les figures représenteraient des divinités celtiques liées à la fécondité. La pierre se lit alors comme berceau et comme lieu d’inscription d’une vie qui sans cesse se renouvelle dans des formes foisonnantes.


Daniel Dewar (1976), Grégory Gicquel (1975), Marble sculpture with snails, taps and body fragments, 2026.
Marbre Rosa Aurora, 300 × 150 × 100 cm. © MAH. Photo : Annik Wetter

Head image : Vue de la cour carrée. © MAH. Photos : Annik Wetter

  • Partage : ,
  • Du même auteur :

articles liés

SMITH

par Léo Guy-Denarcy

Jérémy Liron

par Guillaume Lasserre