Itv Sophie Kaplan – 40 ans de la Criée

par Patrice Joly

ITV Sophie Kaplan / 40 ans de la Criée

La Criée a 40 ans, c’est un des plus anciens centres d’art de France, situé en plein centre de la cité rennaise, elle jouxte le marché couvert qui lui a donné son nom. Sophie Kaplan dirige cette institution depuis quatorze ans, succédant à Larys Frogier qui avait lui-même succédé à Yannick Miloux qui avait inauguré la structure il y a quatre décennies en prenant sa direction. Depuis les années 1980, qui ont vu se déployer sur l’Hexagone fonds régionaux et centres d’art, l’art contemporain s’est lentement inscrit dans le paysage culturel national, amenant au cœur des métropoles et auprès d’une population pour laquelle l’art était perçu comme réservé à une élite, un art actuel, contemporain, majoritairement logé dans une institution muséale qui ne brillait pas par son audace, hormis de rares structures comme le centre Pompidou à Paris qui délivrait depuis le milieu des années 1970 une programmation des plus relevées. La Criée s’est développée dans un écosystème culturel rennais plus que favorable, sous les auspices de tutelles bienveillantes qui continuent à faire confiance aux directeur×ices de centres d’art et aux artistes, leur laissant une entière liberté de création. Une situation qui devient de plus en plus rare dans un pays où les menaces à l’encontre de l’art contemporain et de la culture en général apparaissent de plus en plus décomplexées, une situation que l’on redoute qu’elle ne fasse figure d’exception.

Bienvenue à La Criée, 40 ans de création et bien plus encore !, La Criée centre d’art contemporain, Rennes, 2026 © Estelle Chaigne

02 Tu as pris la direction de La Criée en 2012, un centre d’art déjà bien inscrit sur la scène nationale de l’art contemporain grâce au travail effectué par tes prédécesseurs et la volonté de la Ville de Rennes, mais aussi grâce au soutien de la Région et de la Drac Bretagne. Peux-tu nous parler de la situation rennaise à l’époque de ta prise de fonction ?

SK Lorsque je suis arrivée à La Criée en septembre 2012, l’actualité rennaise du moment m’a permis de prendre très rapidement la mesure du dynamisme de la scène des arts visuels : le Frac Bretagne venait de s’installer à Rennes et d’inaugurer son vaste bâtiment dans le nouveau quartier Beauregard ; la Biennale de Rennes, initiative soutenue à la fois par les collectivités locales et par le mécénat d’Art Norac, ouvrait sa troisième édition, sous le commissariat d’Anne Bonnin. Intitulée « Les Prairies », cette édition très réussie se déployait dans les espaces alors en réhabilitation du Mabilay (ancien Centre national d’études des télécommunications), ainsi que dans les nombreux lieux rennais dédiés à l’art contemporain : le Frac, La Criée, 40mcube, le Phakt – centre culturel Colombier, le cabinet du livre d’artiste et la galerie art & essai de l’université Rennes 2, mais aussi le musée des Beaux-Arts (que l’arrivée d’Anne Dary allait d’ailleurs résolument ouvrir à l’art contemporain). J’ai également tout de suite pu éprouver la vitalité de la scène émergente dans sa diversité, que ce soit à l’école des beaux-arts, aux Ateliers du vent ou dans les lieux ouverts par des étudiants ou jeunes diplômés de l’école et de l’université (Standards, le Praticable, Vivarium studio, etc.). La Ville de Rennes développait déjà, au début des années 2010, une politique volontariste en matière d’ateliers et les artistes se regroupaient en collectifs (la Collective, le Marché Noir, etc.). Bref, j’ai découvert une scène ouverte et accueillante, et j’ai été portée par la qualité des échanges entre les acteurs et avec les artistes. 

Erik Dietman, Réflexions sur la Sculpture moderne, La Criée centre d’art contemporain, Rennes, 1986 © Richard Dumas

02 En quarante ans, qu’est-ce qui a changé dans la cité bretonne, comment la scène a-t-elle évolué, comment La Criée s’est-elle transformée ?

SK Je dirais qu’en quarante ans la scène des arts visuels rennaise s’est constituée, puis développée, puis structurée et professionnalisée. La Criée a suivi le même mouvement, passant d’une association d’étudiants bénévoles à un équipement culturel municipal labellisé (La Criée devient CACIN – Centre d’art contemporain d’intérêt national – en 2018), avec une équipe de dix salarié×es, accueillant 40 000 visiteur×euses dans et hors ses murs. Son cœur battant reste cependant le même depuis les commencements : le soutien aux artistes, la création contemporaine et sa diffusion auprès de tous les publics.  

Ugo Rondinone, Ugo Rondinone, La Criée centre d’art contemporain, Rennes, 2003 © Benoit Mauras

Rennes a bénéficié d’un fort soutien à la création contemporaine dès le tournant des années 1980, sous la double impulsion des politiques publiques nationales (les années Jack Lang) et locales (les années Martial Gabillard, élu socialiste à la culture de 1977 à la fin des années 1990). En 1985, le Frac s’installe à Châteaugiron à quinze kilomètres de Rennes et la galerie art & essai de l’université de Rennes 2 est inaugurée. L’année suivante voit la naissance de La Criée et de la galerie Oniris. En 1989, les Archives de la critique d’art sont fondées par Jean-Marc Poinsot. C’est une période dont les acteur·ices se souviennent comme d’un âge de tous les possibles. Il me semble important de souligner que les liens entre l’université – tout à la fois comme lieu de formation, d’expérimentation et de recherche – et le reste de l’écosystème rennais se sont noués dès les années 1980 et n’ont cessé d’être fertiles depuis. Les années 1990 et 2000 voient l’arrivée de nouveaux acteurs dynamiques et structurants, souvent portés par des artistes et/ou de jeunes professionnels – 40mcube, Lendroit éditions, le Bon Accueil notamment. Ces acteurs portent la jeune scène locale et certains se font également régulièrement l’écho des scènes nationales et européennes. Cette nourrissante ouverture à la diversité des scènes, que La Criée porte depuis ses débuts, est encore renforcée par la création de la Biennale internationale de Rennes en 2008. Ses deux premières éditions, sous le commissariat de Raphaële Jeune, en problématisant les liens entre art et économie puis entre art, temps et histoire, ont fait écho à une préoccupation récurrente de la scène rennaise : la question de l’ancrage à la fois social et sociétal de l’art. Ce sont également dans ces années-là que la question du partage du sensible s’est diffusée à Rennes, notamment par une approche engagée et prospective de la médiation. Le travail des services des publics du Frac et de La Criée est à mon sens exemplaire à ce titre. La Bretagne a par d’ailleurs été la première à se doter d’un Pôle de ressources pour l’éducation artistique et culturelle (Préac) en art contemporain. 

Jeremy Deller, Art is Magic, La Criée centre d’art contemporain, Frac Bretagne et Musée des beaux-arts de Rennes, 2023 © Aurélien Mole

Enfin, plus récemment, au tournant des années 2020, un acteur de poids fait son apparition : la collection Pinault, qui a investi le couvent des Jacobins nouvellement rénové, durant les étés 2018, 2021, 2023 et 2025. En parallèle, la Biennale de Rennes cède alors la place à Exporama, une programmation estivale qui a la double ambition de fédérer l’ensemble des acteurs des arts visuels et de drainer un large public, incluant les touristes de la période estivale. C’est dans ce cadre qu’a pris place un exemple de coopération remarquable entre acteurs : l’exposition de Jeremy Deller, qui s’est déployée en 2023 à la fois au Frac, au musée des Beaux-Arts et à La Criée.

02 La Criée a fait partie de cette « épopée » dont tu parles. Yannick Miloux et Larys Frogier ont chacun participé de cette dynamique, tout en amenant un style bien particulier. Pas facile de succéder à ces deux personnalités aussi fortes et inspirées. Existe-t-il un « esprit Criée », une approche particulière que tu aurais affinée, personnalisée, au cours de ces quatorze années, ou bien as-tu changé complètement d’orientation ?

SK Il existe, je trouve, une continuité d’esprit à La Criée. Cette continuité doit beaucoup au « génie » même du lieu : son emplacement en plein cœur de la cité et du marché, son espace aux volumes et proportions pleinement équilibrées. Yannick Miloux disait récemment qu’il avait éprouvé et réfléchi La Criée comme un lieu et une étape indispensable entre l’atelier et le musée. C’est toujours le cas quarante ans plus tard : les artistes y trouvent à la fois un terrain d’expérimentation et un espace de monstration pour de nouvelles œuvres. 

Pour autant, chacune des trois directions a ajouté son propre esprit à celui du lieu. Avec Yannick Miloux, la richesse et le bouillonnement des scènes françaises (Alain Séchas, Gloria Friedmann, Présence Panchounette, Hubert Duprat…), européennes (Erik Dietman, Jochen Gerz, Ettore Spalletti, Braco Dimitrijević…) et nord-américaines (Dan Graham, Maria Nordman) débarquent à Rennes et rencontrent très rapidement un public étonné, dérouté parfois, curieux toujours : une vraie claque !

Avec Larys Frogier, les artistes et histoires minoritaires et/ou minoré×es trouvent à La Criée une de leurs premières caisses de résonance en France – les artistes afro-américain×es (« Love supreme », 2001), féministes ou queers (« Campy [EF2] Vampy Tacky », 2002), les artistes du Sud global (Ângela Ferreira, Jota Castro, Barthélémy Toguo), le monde ouvrier et les marges (Allan Sekula, Boris Mikhaïlov) sont ainsi très régulièrement exposés. La scène bretonne et française est également mise en avant (Julie C. Fortier, Marcel Dinahet, Adel Abdessemed…), ainsi que les liens entre art contemporain, danse et performance (Catherine Contour, Latifa Laâbissi…). 

Adel Abdessemed, Practice Zero Tolerance, La Criée centre d’art contemporain, Rennes, 2006 © Marc Domage

Je partage avec Yannick et Larys la confiance et la liberté données aux artistes. Celles-ci sont essentielles en ce qu’elles leur permettent de produire des œuvres qui les et nous déplacent. Je partage également avec eux l’ouverture européenne et internationale. Et j’apporte des choses nouvelles : le prisme poétique (David Horvitz, Seulgi Lee, Charbel-joseph H. Boutros, etc.), la large place laissée aux récits et à leur polyphonie (Éléonore Saintagnan, Bertille Bak, Rasmus Myrup, Euridice Zaituna Kala, etc.), le travail dans la durée avec des artistes et penseur×euses, développé à travers l’invitation à des artistes associé×es (Jan Kopp, Ariane Michel, Yann Sérandour, Julien Bismuth, Katia Kameli, Yves Chaudouët, Felicia Atkinson, etc.), ainsi que la mise en place de cycles thématiques, comme « Lili, la rozell et le marimba » (2019-2022) qui portait sur les liens entre créations contemporaines et savoirs et savoir-faire vernaculaires, pour ne donner qu’un exemple. Je m’intéresse également profondément aux points de (dis)jonction entre les différentes sphères des arts visuels, entre les différents champs artistiques, ainsi qu’entre l’art et les savoirs.

02 À la façon dont tu parles de La Criée, on a le sentiment que la situation – due à la Ville et à la Région – fait figure d’exception, notamment si on la compare à la situation en Pays de la Loire, pour ne pas la citer, où les désengagements des tutelles – régionale (la chapelle du Genêteil à Château-Gontier) mais aussi municipale (Grand Café de Saint-Nazaire) – amènent à la cessation d’activités de centres d’art labellisés. Que penses-tu de cette série de fermetures qui s’annoncent dramatiques pour la scène artistique contemporaine en Pays de la Loire et au-delà, bien que tu ne sois pas directement concernée ? Penses-tu que les années à venir verront se multiplier ce genre de désaffections, sans qu’il y ait de réactions notables (ni de la part du ministère, ni du public, ni des médias, sauf exception) pour la sauvegarde de ces lieux qui me semblent indispensables à la diffusion de l’art contemporain ? Assiste-t-on à la fin d’une époque ?

SK En Bretagne, comme partout ailleurs, les arts visuels – le secteur culturel en général – font face à des tensions budgétaires de plus en plus fortes, liées à la hausse des coûts et aux baisses de subventions, même si celles-ci y restent pour le moment globalement mesurées. En revanche, les élus et politiques publiques rennaises et bretonnes continuent de défendre la liberté de création et l’importance de l’art et de la culture comme ferment social, ce qui est infiniment précieux. Ce n’est hélas plus le cas dans de nombreux territoires. À ce titre, les situations de la chapelle du Genêteil à Château-Gontier et du Grand Café à Saint-Nazaire, qui sont nos voisins, nos proches, nous ont profondément ébranlé·es et nous avons été impuissants à empêcher le pire, en dépit de la mobilisation du secteur et de publics fidèles. Chaque centre d’art qui ferme signifie la disparition d’une brique essentielle de ce qui fait art, émancipation, fabrique citoyenne, lien social, bref, société.

Charbel-joseph H. Boutros, The Sun Is My Only Ally (Le soleil est mon seul allié), La Criée centre d’art contemporain, Rennes, 2022 © Aurélien Mole

 

Nous traversons une période inédite de tensions économiques, géopolitiques et environnementales ; nous sommes entrés dans une période de repli démocratique qui a des conséquences directes et destructrices pour la création et pour les espaces qui lui sont dédiés. Pour faire face à l’inquiétude et à l’incertitude qui en découlent et qui nous submergent, il me semble qu’il est primordial de penser et d’agir collectivement, mais aussi de préserver une place à la joie et à l’espoir. C’est pour cela que nous avons organisé une grande fête pour l’ouverture de l’exposition des 40 ans, « Bienvenue à La Criée », dont le titre est par ailleurs programmatique. C’est pour cela que nous avons collaboré cet été avec le festival des Tombées de la nuit pour programmer ensemble le Bal des Ardentes, dancefloor thérapeutique et résistant écrit par Johanna Rocard (plasticienne et performeuse) et Amandine Braud (DJ et par ailleurs chargée des jeunes publics à La Criée), de la Brave Compagnie.

02 Comment naviguer au milieu de ces écueils qui se profilent à l’horizon ? Peut-on conjuguer lucidité et fantaisie, pragmatisme et poésie ? Peux-tu nous donner des éléments de la programmation à venir ?

SK Jusqu’au 20 décembre, La Criée présente l’exposition « Bienvenue à La Criée ». Elle rassemble quatorze artistes, qui ont répondu à la commande de proposer une œuvre en écho à l’histoire réelle ou imaginaire de La Criée, parmi lesquel·les Théophile Peris, Rika Tanaka, Alun Williams ou Marianne Mispelaëre. Les œuvres se déploient sur des panneaux mobiles que les visiteur×euses sont invité×es à déplacer, composant ainsi leur propre variation de l’exposition. Un jeu de plateau permet lui aussi de composer son exposition, en miniature cette fois, à partir de quarante œuvres produites par le centre d’art. Pour construire « Bienvenue à La Criée », nous avons beaucoup réfléchi à des questions liées à l’usage du centre d’art, notamment à celles du bon accueil et de la participation. Cette réflexion fait partie de la navigation dont tu parles, en ce qu’elle vise à renforcer et renouveler les liens entre les artistes, le centre d’art et ses visiteur×euses.

À partir de mars 2027, La Criée débutera un nouveau cycle thématique, intitulé « Laisser la vie déborder ». Il poursuivra certains des questionnements engagés lors du cycle précédent, « Festina Lente (hâte-toi lentement) », mais aussi à l’occasion des 40 ans du centre d’art, pendant lesquels nous nous sommes demandé : comment et qu’est-ce qu’accueillir les artistes et les publics dans un lieu d’art aujourd’hui ? Pourquoi et comment faire art quand l’avenir est incertain et que tant de choses s’effondrent partout autour de nous ? Pourquoi et comment faire commun ?

Euridice Zaituna Kala, Daylighting : mais c’est l’eau qui parle, La Criée centre d’art contemporain, Rennes, 2025 © Aurélien Mole

Poursuivant ces réflexions, le cycle thématique « Laisser la vie déborder »souhaite prendre à rebours les canons, attendus et autres idées reçues (ou usées) liées à l’art et à son exposition. Il interrogera nos façons de classifier, de désigner et de hiérarchiser. Il proposera de regarder l’art depuis d’autres points de vue : depuis le collectif, depuis l’enfance, depuis le territoire des luttes, depuis les marges et les lisières. « Laisser la vie déborder »affirmera que l’art est une décision, qu’il aime prendre des chemins de traverse et aller vers l’inattendu, l’inconnu, l’autre. Il me semble que ce cycle thématique est donc une façon de conjuguer lucidité et fantaisie, politique et poétique.

La première exposition de ce cycle sera opérée par les étudiant×es du master Métiers et Arts de l’exposition de l’université Rennes 2. Elle présentera une sélection d’œuvres issues de la collection de La « S » Grand Atelier, centre d’art brut et contemporain situé à Vielsalm en Belgique, qui ont été conçues collectivement. La « S » Grand Atelier est un lieu où se vivent et s’inventent des expériences, des relations artistiques et humaines précieuses, qui peuvent faire modèles. C’est un centre d’art et laboratoire artistique qui propose une série d’ateliers de création (d’arts plastiques et de la scène) pour des artistes apparentés à l’art brut, et qui accueille des artistes contemporains en résidence pour des projets de cocréation. Il défend un modèle de partage et d’enchevêtrement, où les talents peuvent s’épanouir librement, où les assignations handicap vs non-handicap ne sont plus opérantes et où les barrières entre les mondes de l’art se déconstruisent. Là aussi, le choix de montrer des œuvres issues des ateliers de La « S » Grand Atelier et d’en confier le commissariat aux étudiant·es participe d’une navigation qui emprunte des routes singulières, faites de détours et de surprises, et qui ne cède en rien aux boulevards mortifères.


Head image : Bienvenue à La Criée, 40 ans de création et bien plus encore !, La Criée centre d’art contemporain, Rennes, 2026 © Estelle Chaigne


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