Prolongations
M’barka Amor, Ouassila Arras, Dalila Dalléas Bouzar
Institut des Cultures d’Islam, du 21 mars au 26 juillet 2026.
Les prolongations, c’est ce moment au football où le temps réglementaire est dépassé et où tout reste possible. L’issue tarde, le résultat n’est pas acquis. C’est dans cet entre-deux suspendu que M’barka Amor, Ouassila Arras et Dalila Dalléas Bouzar ont choisi de s’installer le temps d’une exposition à l’Institut des Cultures d’Islam (ICI) à Paris, dans cet espace précaire où l’on joue encore. Ces prolongations sont nées d’une amitié et d’une rencontre artistique. La commissaire et critique d’art Horya Makhlouf1 signe le très beau texte d’introduction dans lequel « les ruines taclent les paillettes, la sueur se mêle aux larmes, l’hyper intime à l’ultra public ». Trois femmes racisées, trois artistes aux formations et parcours différents composent une exposition dans laquelle chaque œuvre constitue une nouvelle production. Trois femmes qui ont travaillé sur des corps d’hommes, une inversion du regard qui est aussi une inversion du modèle.

On pourrait se méfier du sport comme moteur d’une exposition d’art contemporain. Le football, en particulier, charrie trop souvent une nostalgie virile, une identité nationale exaltée et un spectacle de masse dépolitisée. Les trois artistes ne sont pas là pour célébrer le ballon rond, mais pour en faire l’autopsie. Ou plutôt, pour démonter le stade et regarder ce qu’il y a en dessous, là où gisent les corps éprouvés que broie l’institution sportive et les rêves de gloire sociale que le sport promet mais n’atteint que rarement. Les déterminismes de classe, d’identité et de genre que la méritocratie sportive prétend effacer sont reconduits au contraire. Pour un ou deux jeunes qui vont vivre leur rêve de sportif de haut niveau, combien d’autres restent sur le côté ?
À l’origine de l’exposition « Prolongations », il y a la projection d’une maman sur son jeune fils, joueur amateur. Dès le départ, M’barka Amor envisage d’aborder le football d’un point de vue social et politique. Diplômée des Beaux-Arts de Lyon, l’artiste développe une œuvre qui s’ancre dans la pratique du dessin et de l’écriture pour s’ériger ensuite en volume, vidéo et installation. Elle fouille son propre passé, déconstruisant les stéréotypes pour explorer des réalités liées aux questions de génétique, de religion et de classe, dans le continuum colonial qui structure notre présent. Ouassila Arras explore l’histoire franco-algérienne, confrontant récits familiaux et archives, afin de révéler les silences des traumatismes, en s’appuyant, entre autres, sur des objets domestiques ordinaires. La peinture de Dalila Dalléas Bouzar, née à Oran, combine réalisme et onirisme dans une expérimentation des couleurs et un traitement contrasté de la lumière.
Le parcours débute dans les vestiaires, lieu du début et de la fin de tout match de foot, mais aussi métaphore de l’enfance, endroit où fleurissent les rêves. L’installation À portée de main de M’barka Amor présente onze maillots de foot suspendus, ornés de mains en céramique et de poèmes tissés, symbolisant des fragments d’enfance et des promesses inachevées. Avec Une oreille qui écoute, M’barka Amor transforme une cage de but en passage et en réceptacle. Coupée en deux, elle est éclatée entre les étages de l’exposition, incarnant tantôt une porte, passage obligé pour poursuivre le parcours, tantôt un cul-de-sac. Elle est affublée d’une oreille démesurée en céramique écoutant les rumeurs et les secrets. Passé la cage, Ouassila Arras s’acharne sur des murs carrelés dans Marques blanches. Elle gratte ces murs des douches dans les vestiaires des stades comme des dos fatigués. La surface conserve une mémoire qu’elle ne veut pas avouer. De part et d’autre, les portraits des enfants du quartier de la Goutte-d’Or arborant leurs maillots, peints par Dalila Dalléas Bouzar ; la peinture, son médium de prédilection, est aussi mobilisée à travers une autre série de portraits, Rester barbare, née du besoin d’inverser le stigmate que recouvre le mot « barbare », dans la lignée de Kateb Yacine et Louisa Yousfi. Les toiles ponctuent le parcours, transformant progressivement la honte et l’insulte en trophée.

À l’étage, l’installation sonore Sortir la daronne du quartier de M’barka Amor collecte les rêves et les espoirs de jeunes licenciés du club de foot l’Étoile sportive de Trappes. Le rêve est là, concret, fragile, populaire. Dans la pièce d’à côté, l’artiste a érigé dix autels en forme de khamsa, main de Fatma qui protège du mauvais œil, sur lesquels sont déposés des objets fétiches. Les toiles de Dalila Dalléas Bouzar hybrident des visages de footballeurs internationaux avec les mâchoires d’un singe ou d’un alien. Loin de la caricature, le procédé rappelle que la gloire ne garantit pas l’égalité, que la reconnaissance ne rachète pas la déshumanisation. C’est par les dents qu’on estimait l’âge des esclaves, qu’on identifiait les morts, qu’on vérifiait la santé des corps. La peintre associe les dents que l’on faisait parler aux yeux qui racontent. Réalité déplie ce programme sur un portrait en pied : le corps reconnaissable de Zinedine Zidane surmonté de la tête de César, le singe émancipé du roman de Pierre Boulle, La Planète des singes. Ouassila Arras a disposé des rideaux le long du dernier passage. Oxydés par le henné et la rouille, ils symbolisent les corps rongés par les normes sociales. Ce processus d’oxydation, laissé à l’œuvre, illustre l’impact des hiérarchies et des oppressions sur les individus. En regard, l’artiste utilise des gravats de chantiers et du henné pour rendre hommage aux bâtiments détruits ou modernisés des zones périphériques. Hagra évoque les souvenirs d’enfance et les voix des travailleurs stigmatisés.
L’ICI est l’un des rares centres d’art parisiens à avoir construit, sur la durée, une programmation où les questions de décolonisation, de diaspora, d’identités plurielles ne sont pas des sujets d’exposition parmi d’autres, mais se trouvent au cœur même du projet institutionnel. « Prolongations » s’inscrit dans cette continuité en y ajoutant une dimension supplémentaire, celle du sport comme espace de projection des fantasmes sociaux, terrain sur lequel la promesse républicaine se donne à voir dans toute sa brutalité symbolique. Ce qui unit M’barka Amor, Ouassila Arras et Dalila Dalléas Bouzar, au-delà de l’amitié, c’est une méthode commune qui part de l’intime pour atteindre le politique sans jamais perdre la singularité du geste. Leur art est un art qui résiste, qui creuse, qui interroge les conditions de sa propre production et de celle des corps qu’il représente.
La partie n’est pas terminée. Elle ne le sera pas de sitôt.
[1]. Historienne et critique d’art, Horya Makhlouf est également coordinatrice artistique et commissaire des projets spéciaux au Palais de Tokyo.
Head image : Mbarka Amor, A portée de main, 2026, ADAGP Paris
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- Du même auteur : « Pour tout faire, il faut une fleur », Clément Cogitore, Helen Mirra, Yona Friedman et Cécile Le Talec, Roman Signer,
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