« Pour tout faire, il faut une fleur »
musée des Beaux-Arts du Locle, du 28 mars au 6 septembre 2026
commissariat : Nicolas Polli
Per fare tutto, ci vuole un fiore (2025), une minuscule fleur jaune posée sur la mine d’un crayon taillé, œuvre de Nicolas Polli lui-même, dit en un seul geste visuel l’essentiel du projet développé au musée des Beaux-Arts du Locle (MBAL), dans le Jura suisse. La fleur est organique et éphémère. Le crayon est un outil, un instrument de travail et de transmission. Ensemble, ils forment une image de la création hybride, pas vraiment naturelle, ni artificielle, pas tout à fait utilitaire, ni contemplative. « Pour tout faire, il faut une fleur »,titreemprunté à une chanson pour enfant de Sergio Endrigo sur un texte de Gianni Rodari, qui est aussi une méditation sur les origines du monde et des choses, indique que la création commence toujours par quelque chose de petit, de fragile et de gratuit. Une graine. Une fleur. Un point de départ sans garantie de résultat. L’exposition est ainsi conçue comme un espace de rencontre entre des pratiques qui ont en commun de partir de peu pour aller loin, de transformer les matériaux les plus ordinaires en objets porteurs de sens, et de refuser la frontière entre les disciplines.

L’acte de confier le commissariat à Nicolas Polli, tout à la fois photographe, designer graphique, éditeur et enseignant1, est en elle-même une décision curatoriale. Polli est un praticien qui invite d’autres praticiens dans un espace de réflexion sur des questions qui sont les siennes. Son parcours2, qui refuse de choisir entre la commande commerciale et la pratique personnelle, entre la photographie et le design, entre l’édition et l’enseignement, est justement le sujet de l’exposition. Nicolas Polli et les artistes invités réfléchissent à ce que signifie naviguer entre les disciplines dans un monde professionnel qui pousse en même temps à l’hyperspécialisation et à la polyvalence totale. Cette tension, entre la nécessité de maîtriser un domaine en profondeur et l’obligation de tout faire soi-même, est le nœud que l’exposition cherche à dénouer.
La présence d’Enzo Mari dans l’exposition, représenté par la couverture de son Autoprogettazione ? (1974), est une déclaration de filiation et une mise en perspective historique qui éclaire tout le reste. En 1974, Mari distribue gratuitement lors d’une exposition à la Galleria Milano les plans pour réaliser toute une collection de mobilier à l’aide de planches standard et de matériel de bricolage. Son ambition est de court-circuiter les acteurs de l’industrie et de la distribution pour mettre le design à la portée de tous. Par le mot autoprogettazione (autoconception), il entend un exercice à réaliser individuellement visant à améliorer la compréhension du projet, le produit final n’étant important qu’en raison de sa valeur éducative. Cette distinction, entre l’objet produit et le processus de compréhension qu’il génère, est exactement ce que l’exposition explore à travers ses douze artistes.
L’autre présence tutélaire est celle de Peter Fischli & David Weiss, avec la projection de Der Lauf der Dinge (1987), film de trente minutes documentant une longue réaction en chaîne d’objets quotidiens, pneus, sacs-poubelle, échelles ou savons, dans laquelle le feu sert de déclencheur chimique. Dans ce contexte, il incarne avec une rigueur malicieuse la logique de l’exposition tout entière. Les matériaux se transforment les uns les autres. Chaque élément est à la fois cause et effet. L’ordre et le chaos coexistent dans une même chaîne, et le résultat importe moins que le mouvement lui-même.

Autour de ces deux figures, Polli a rassemblé une constellation d’artistes dont les pratiques illustrent chacune à leur façon la problématique centrale. Ayed Arafah, artiste palestinien dont les dessins préparatoires sont présentés en collaboration avec Wonder Cabinet (lieu d’art basé à Bethléem), introduit une dimension géopolitique dans une exposition qui pourrait rester cantonnée à l’univers du design graphique suisse. Sa présence indique que les questions de transmission et de fabrication ne sont pas seulement des préoccupations esthétiques, mais aussi des questions de survie culturelle dans des contextes où la continuité de la pratique est menacée par des conditions politiques hostiles. L’artiste néerlandaise Ruth van Beek, dont la pratique du collage explore les possibilités de la transformation et du détournement, apparaît comme une figure naturelle de cette exposition qui explore la circularité des matériaux. Ses œuvres démontrent que les matériaux existants contiennent déjà les possibilités de nouvelles formes. Linus Bill & Adrien Horni représentent la génération à laquelle appartient Polli, celle qui a fait de l’hybridité disciplinaire non pas un problème à résoudre mais une ressource à exploiter. La série des Mickey Fluid (2020) de Jeanne Jacob, dissolution joyeuse et subversive de l’icône la plus stéréotypée du xxe siècle, aligne le long du mur de la salle du rez-de-chaussée les fac-similés des 99 portraits de Mickey Mouse peints à l’huile directement sur papier photo. Les contours fondent, les couleurs coulent, les oreilles mythiques se déforment. Le Mickey universel, marchandisé, reproduit à l’infini, se fait soudain singulier, presque vulnérable. Devant, des structures en bois accueillent les différentes jaquettes de l’ouvrage, chacune étant unique, visible depuis l’extérieur à la faveur de larges baies.
L’une des initiatives les plus cohérentes et les plus radicales de l’exposition est la façon dont elle traite sa propre documentation. Cinq feuilles, au format offset 70 × 100 cm, seront imprimées et mises à la disposition des visiteurs dans un espace dédié à l’entrée du MBAL. Ces feuilles pourront être prises, pliées et assemblées par chacun pour former un catalogue autoproduit, un objet que chaque visiteur construit lui-même, selon ses propres gestes. Cette disposition reproduit dans l’espace de la médiation littéralement ce que l’exposition thématise dans l’espace artistique : la transmission par le geste, l’appropriation par la pratique, la valeur éducative de l’acte de faire plutôt que de la simple réception d’un objet fini. C’est de l’autoprogettazione appliquée à la documentation muséale, et c’est, dans sa discrétion et sa cohésion, l’un des gestes les plus justes de l’ensemble.
Le MBAL est une institution modeste pas sa taille mais ambitieuse dans sa programmation, il est situé dans un magnifique bâtiment Art nouveau de 1913 au cœur d’une ville emblématique de la Suisse horlogère. Depuis 2022, sous la direction de Federica Chiocchetti, il a développé une programmation résolument tournée vers la création contemporaine et les pratiques hybrides, avec une attention particulière aux questions d’égalité et d’inclusion. Ce positionnement est en résonance directe avec les valeurs que défend l’exposition. « Pour tout faire, il faut une fleur » est à l’échelle de ce qu’une fleur peut faire, petite, précise, fragile, nécessaire.
[1]. Né en 1989, formé à l’ECAL de Lausanne où il enseigne aujourd’hui.
2. Cofondateur en 2012 de YET Magazine, revue thématique de photographie parue pendant douze numéros, lanceur en 2018 de CIAO Press, résident depuis 2021 à l’Atelier Robert à Bienne, lauréat du Swiss Design Award en 2018 et 2020.
head image : Vue de l’exposition Enzo Mari
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- Du même auteur : Prolongations, Clément Cogitore, Helen Mirra, Yona Friedman et Cécile Le Talec, Roman Signer,
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