Clément Cogitore
Clément Cogitore. Ferdinandea, l’île éphémère
Mucem, fort Saint-Jean, Marseille
commissariat : Kathryn Weir,
10 décembre 2025 – 20 septembre 2026.
Il y a une logique dans le fait que cette exposition se tienne à Marseille. La ville fut un port impérial, comme Naples où l’exposition a été créée en 2022. Un port d’où partaient les expéditions scientifiques qui cartographiaient ce que les puissances européennes entendaient posséder, et où revenaient les collections de minéraux, d’ossements, de « spécimens » divers prélevés sur des terres que ces mêmes puissances déclaraient, terra nullius. Présenter Ferdinandea au Mucem, premier musée consacré aux cultures de l’Europe et de la Méditerranée, c’est faire résonner le sujet dans l’institution qui lui est la plus nécessaire et la plus inconfortable.

Camillo de Vito, Nouveau volcan apparu dans la mer de Sicile le 13 juillet 1831, 1831.
Gouache sur papier, 51 × 67 cm. Collection particulière, Paris © Droits réservés
En juillet 1831, un volcan sous-marin émerge dans le canal de Sicile, entre la Sicile et la Tunisie. Une île naît. Très vite, l’événement géologique devient affaire d’État. La France, le Royaume-Uni et le Royaume des Deux-Siciles revendiquent cette terre soudaine qui n’appartient à personne, la baptisent tour à tour Graham Island, Julia, Ferdinandea. Le sol n’est pas encore refroidi qu’on y plante des drapeaux. Walter Scott veut en fouler le sommet. Les scientifiques affluent, les diplomates s’agitent, les journaux s’emballent. Seulement six mois après son apparition, l’île disparaît. Elle est aujourd’hui un haut-fond basaltique à six mètres de profondeur, surveillé par les sismologues qui savent qu’elle réémergera, un jour, peut-être bientôt.
Ce que Cogitore a compris dès sa découverte du livre Dell’isola Ferdinandea e di altre cose de Salvatore Mazzarella chez un bouquiniste de Palerme, c’est que cette histoire est un test, un révélateur chimique qu’on appliquerait sur les mécanismes de l’impérialisme et de la science d’appropriation. L’île a la précision analytique d’un fait expérimental. Surgit une terre sans maître et immédiatement se met en branle tout l’appareillage de la possession : noms imposés, drapeaux plantés, échantillons prélevés, cartes tracées. La vitesse à laquelle tout cela s’est produit en 1831 est à la fois fascinante et parfaitement actuelle.

Clément Cogitore. Ferdinandea : Vigilances, 2022. Vidéo 4K (photogramme), couleur, 13 min 27 s.
Mucem, Marseille © Clément Cogitore / Adagp, Paris, 2026
Dans la salle Henri Rivière, plongée dans la pénombre, Ferdinandea déploie son dispositif tout autour d’une salle de projection qui accueille le film de 45 minutes, Incertitudes, au centre de l’installation. La scénographie organise le parcours en constellation gravitationnelle. Tout converge vers ce centre, mais rien n’oblige le visiteur à y entrer directement. On peut tourner autour, laisser les pièces satellites installer leur travail avant de rejoindre l’orbite principale. Ces pièces satellites sont de natures très différentes. Les murs accueillent principalement les œuvres de Clément Cogitore, toutes acquises par le Mucem : trois impressions sur papier sous verre gravé, les vidéos contemplatives Cendres et Vigilances, et un court film en 16mm muet, très pictural, intitulé Prémonitions. Les vitrines du XIXème siècle, empruntées au Muséum d’Histoire naturelle d’Aix-en-Provence, accueillent gouaches, estampes et documents d’archives, dont la série dramatique de gouaches de Camillo de Vito, Nouveau volcan apparu dans la mer de Sicile. Ces vitrines anciennes rejouent le geste anachronique de l’artiste, cette façon d’installer des œuvres contemporaines dans des contenants d’époque pour que le regard oscille en permanence entre deux temporalités. En 1831, plusieurs échantillons minéralogiques ont été prélevés sur Ferdinandea. Ils sont aujourd’hui conservés dans des muséums d’Histoire naturelle à Londres, Berlin, Naples et Paris. L’éclatement de cette répartition géographique reflète la division des puissances européennes, chacune désireuse de s’approprier l’île nouvelle. Clément Cogitore y répond par un geste fort. Pour l’exposition, il réunit dans une même vitrine ces fragments dispersés. L’île, dépecée entre les collections impériales, se retrouve momentanément rassemblée. C’est l’une des œuvres les plus discrètes et efficaces de tout le parcours.

Clément Cogitore. Ferdinandea : Nous étions devenus un peuple d’insomniaques, 2022. Impression pigmentaire sur papier Hahnemühle Ultra Smooth 305 g/m², verre gravé, 108 × 158,5 cm. Mucem, Marseille
© Clément Cogitore / Adagp, Paris, 2026
Ferdinandea : Incertitudes, quarante-deux minutes structurées en sept chapitres, un prologue et un épilogue, est le noyau central de l’exposition. Le film, à travers neuf chapitres, mêle récit historique et fiction spéculative. Tout en retraçant l’apparition de l’île depuis 1831 à travers des témoignages composés de courtes phrases dites en anglais, italien, sicilien, français, maltais et arabe, l’artiste imagine, en brouillant les temporalités, une réapparition de l’île, cette fois-ci au large de la Tunisie, et sous le nom de Nour, avec tout ce que cela déclenche comme réactions en termes géopolitiques. Ce glissement de 1831 vers un présent spéculatif permet de rendre visible les constantes. Les puissances qui se disputaient l’île en 1831 ont changé de nom et de forme, mais la logique d’appropriation est intacte. Si elle réapparaissait, sa situation géographique ferait à nouveau naître des questionnements géopolitiques et impérialistes, auxquels se mêleraient de nouveaux enjeux, qu’ils soient migratoires, de circulation d’informations avec la présence de câbles sous-marins, de pétrole, de la drogue. Et derrière cette liste, dominée par le fait migratoire, se lit l’actualité la plus immédiate de la Méditerranée, cette mer que Cogitore refuse d’appeler autrement que par ce qu’elle est, un cimetière.
La polyphonie linguistique du film est une décision formelle en même temps que politique. En faisant parler l’île en toutes ses langues, celles des puissances coloniales et celles des populations qui vivaient là avant les drapeaux, Cogitore refuse le surplomb d’une langue unique pour mieux souligner que la Méditerranée a toujours été plurilingue. C’est le nationalisme qui l’a rendue monolingue par sections, en traçant des frontières là où il y avait des côtes. « La mémoire est une machine à fictionnaliser, parfaite pour combler des trous, compléter des choses qui manquent ou disparaissent ; c’est un processus de métamorphose du souvenir, perpétuellement en cours » explique Clément Cogitore. L’exposition ne prétend pas restaurer un fait historique. Elle l’utilise comme point de départ pour une spéculation rigoureuse sur le présent. Le choix du 16 mm pour le film Prémonitions donne une fragilité à l’image qui fonctionne exactement comme la mémoire, de façon partielle, légèrement floue, plus vraie que le document. Ferdinandea parvient à tenir ensemble des gestes habituellement séparés, l’enquête historique et la spéculation fictionnelle, l’archive et l’installation, la rigueur et le sensible, sans que la couture soit visible ni que le politique écrase le poétique. L’exposition pose la question juste au bon endroit, sur les bords d’une mer dont les eaux portent à la fois les câbles de données des multinationales, les bateaux des migrants qui meurent, et quelques mètres plus bas, une île qui attend de renaître.
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- Du même auteur : Helen Mirra, Yona Friedman et Cécile Le Talec, Roman Signer, Angela Bulloch, Thomas Ruff,
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