Everything Must Change
Neuvième édition de la Biennale d’art contemporain de Thessalonique
23.05 – 05.07.2026
« Everything must change ». Le titre de la neuvième édition de la Biennale d’art contemporain de Thessalonique affiche une ambition programmatique qui pourrait facilement servir de slogan rassembleur à n’importe quel parti un brin populiste… cet everything pose d’emblée un problème d’interprétation quant à l’envergure et la destination de ce grand tout dont il est question, de même que son adresse : s’agit-il de tout changer d’une société-monde engluée dans un contexte où tout semble se fissurer, de la confiance en la démocratie liée à la régression des droits dans les grandes démocraties comme les USA, à la foi envers une information soumise aux altérations intéressées des GAFAM, en passant par un effrayant retour du masculinisme, jusqu’à notre manière de « consommer » la nature ? Ou bien ce grand chambardement appelé de ses vœux par une curatrice volontaire concerne-t-il plutôt notre manière d’appréhender l’art contemporain et de le transmettre ? À ces questions que soulève incidemment ce titre en forme d’exhortation, la biennale de Thessalonique apporte des réponses parfois tranchées, souvent radicales et quelquefois singulièrement originales. Elle a par ailleurs le grand mérite de poser la question du fonctionnement d’une manifestation au format biennale, des limites d’un tel exercice et de ses enjeux au-delà du pré carré du public habituel et habitué de ces dernières.

Jakob Kudsk Steensen, Berl-Berl, 2021-en cours. Simulation en direct et scène de spectacle virtuelle (still) / Courtesy the artist
Sise dans l’énorme halle qui sert habituellement d’accueil aux foires internationales – construction qui a d’ailleurs fait l’objet d’un référendum pour étudier le bien-fondé de sa pérennité, au milieu d’un urbanisme où elle apparaît comme une excroissance architecturale chaotique, lorsque de nombreux résidents auraient souhaité l’édification d’un jardin en plein centre-ville1 –, la biennale de Thessalonique étend ses quartiers jusqu’au Musée d’art moderne proche, le MOMUS ; mais aussi, de manière plus inhabituelle, elle englobe la vaste lagune de Kalochóri, qui a donné lieu à une performance de l’artiste Dimitris Ameladiotis (The hal(l)ophyte) revêtu des nombreux déchets plastiques (les oripeaux de la civilisation ?) qui jonchent le lagon. Cette performance, au cours de laquelle l’artiste reprend la vieille tradition des pleureuses – coutume grecque s’il en est – se lamentant longuement sur les souillures et les misères qui affectent cet environnement unique, est emblématique d’une biennale qui entend mettre au centre des débats l’atteinte à la vie sauvage, une atteinte générée par notre modèle civilisationnel qui se traduit par l’élévation du niveau de la mer, mais aussi par l’extension incontrôlée des zones urbaines. Des menaces de plus en plus vérifiées à l’endroit d’écosystèmes où les équilibres fragiles entre conservation de l’habitat sauvage et préservation de la ressource pour les nombreuses exploitations marines et agricoles nécessitent une vigilance accrue.
« Everything must change » est placée sous le signe de l’absolue nécessité d’un changement radical qu’elle envisage autant comme injonction que comme démonstration. Si les ténors de cette interpellation sont présents – comme Arthur Jafa et son film iconique Love is the Message, the Message is Death (2016) qui retrace les moments clés de la lutte pour les droits civiques des Noirs états-uniens, ou Pierre Huyghe et sa troublante vidéo, Human Mask (2014), qui nous enjoint de porter un regard renouvelé sur la question animale, ou encore Meriem Bennani et sa vidéo prospective qui imagine un futur ou les problématiques liées à l’immigration restent inchangées, si ce n’est que la téléportation remplace les déplacements aériens (Life on the CAPS, 2022)… –, la biennale donne la part belle aux artistes grecs. Outre Dimitris Ameladiotis, les principales interventions sont signées d’artistes d’Athènes et de Thessalonique avec d’importantes productions comme celle de Sofia Dona qui revient sur l’histoire de la vallée de Tempé, là où se produisit l’accident de train qui fit de nombreux morts et suscita la colère du peuple grec. In Tempe or The Dales of Arcady (2026) revisite le mythe qui idéalise la vallée et inspira le poète John Yeats, à la lueur des réalités d’une société minée par la faillite de ses services publics.

Meriem Bennani, Life on the CAPS, 2018–2022. Vidéo monocanal 76’. Courtesy de l’artist, Francois Ghebaly, Los Angeles / New York ; Lodovico Corsini, Brussels ; and Sadie Coles HQ, London.
La commissaire de cette neuvième édition n’y va pas par quatre chemins : pour Nadja Argyropoulou, il est urgent de tout changer, de tout bousculer, de donner libre cours aux volontés qui s’expriment de toutes parts afin de dénoncer les hypocrisies, les entraves, les petits arrangements entre amis, les renoncements des gouvernements, mais aussi les habitudes comportementales qui sont peut-être les plus dures à transformer. Tout en pointant la difficulté de brusquer ces changements : la visite de la lagune de Kalochóri a mis en évidence la dépendance des exploitants aux écosystèmes quand l’élévation du niveau de la mer menace la fertilité des sols, le réchauffement de l’eau l’élevage des mollusques. Il est nécessaire de ménager des équilibres fragiles que l’activité humaine met en danger. Partout les désirs de changement se heurtent à des résistances qu’il s’agit de briser ; elles sont de tous ordres : corruption, compromissions politiques, amour du profit, racisme systémique, intolérances aux orientations sexuelles divergentes, à la déviance, etc. Un état des sociétés et de la planète que la commissaire n’hésite pas à attribuer à une recrudescence des valeurs patriarcales, dont la montée des fascismes dans la quasi-totalité des pays ne serait que le symptôme. Aussi, la programmation de la biennale apparaît comme une typologie des problématiques écologiques, économiques et sociétales sur lesquels les artistes apportent un regard tour à tour distancié ou nettement radical. On a noté la présence d’Arthur Jafa dont la pratique n’a jamais cessé de dénoncer les violences raciales aux USA, un regard qui croise celui de Meriem Bennani sur les migrants ou celui de Pierre Huyghe sur la question animale. Cependant, certaines prises de position sont plus nuancées, à l’image de Katarina Komianou. Son œuvre photographique et cinématographique sur les statues des places publiques révèle les altérations presque imperceptibles de ces dernières, preuves silencieuses des événements infimes dont elles sont le théâtre : une saisie de la fugacité des aspirations et des combats qui s’efface avec le temps (Abduction, 2026). De même que l’œuvre d’Alexis Fidetzis (Oblivion, 2026) met en lumière le calvaire de chrétiens (les bogomiles) décimés par les séides de l’Empire byzantin, ce dernier ne pouvant supporter la présence d’une peuplade mettant en cause le dogme orthodoxe et portant des principes réformateurs avant l’heure, un peu à l’image des cathares du Sud de la France, eux-mêmes persécutés par l’Église catholique. Ce passage en revue des exactions, violences, prédations, intolérances, aveuglements et autres soifs de pouvoir qui rongent notre monde ne pouvait évidemment pas laisser de côté la question LGBTQIA+ qui est largement explorée dans le cadre de la biennale et dont la performance de VASKOS (Vassilis Noulas & Kostas Tzimoulis), From Vardari to Omonia (2026), représenta un temps fort au cours duquel le duo revient sur l’histoire parallèle de la communauté queer athénienne, de ses drames et de ses moments d’exultation,

Sofia Dona, In Tempe or the dales of Arcady, 2026. Vidéo monocanal, 4K, couleur, son, en boucle, animation générée par IA et séquences filmées, 15 min. Courtesy of the artist. Curator : Nadja Argyropoulou for the 9th Thessaloniki Biennale of Contemporary Art.
avant que le Rap Riot (2026) féministe des Ladelle, Dolly Vara, Sarah ATH, Penny & Iria, ne vienne clore dans la jubilation ces journées d’ouverture de la biennale. Mais de nombreux autres exemples d’attention à des problématiques sensibles complètent un panorama forcément non exhaustif de ce qui censément devrait nous pousser à réagir urgemment : par exemple, l’impressionnant triptyque vidéo de Jakob Steensen sur les fondations marécageuses de la ville de Berlin nous fait réfléchir sur le devenir (irrémédiable ?) de zones humides condamnées à se transformer en futures cités bétonnées ; l’installation d’Antigoni Tsagkaropoulou, In The Wild (2026), nous interroge sur notre capacité à collaborer avec des entités technologiques de plus en plus sophistiquées ; tandis qu’Olivier Ressler, dans une recension des luttes écologiques de la Zad de Notre-Dame-des-Landes aux manifestations contre les COPs, montre la détermination des opposants envers les discours sans suite des gouvernements et l’art washing des « entreprises du fossile ».

Katerina Komianou, Abduction, 2026. Courtesy the Artist.
De son côté, le MOMUS organisait deux expositions en hommage aux deux plus importants mouvements avant-gardistes du xxe siècle dont les échos continuent de résonner jusqu’à nos jours. Tout d’abord, une grande exposition consacrée au surréalisme, « Pan Daimonium, surrealism as a state of mind », curatée par Nadja Argyropoulou en personne qui revient sur les grandes figures de ce mouvement révolutionnaire avec des œuvres majeures comme celles de Wilfredo Lam et de Duchamp. À proximité, Vanessa Theodoropoulou, enseignante à l’École des beaux-arts d’Angers et autrice d’une somme très documentée sur le situationnisme2, déployait dans une des salles du musée, une exposition dédiée à ce mouvement qui inspira durablement la scène artistique des années 1960 et dont les fondamentaux, comme les désirs de rébellion et de déconstruction des cadres générés par notre « société de consommation » demeurent plus que jamais d’actualité (« Flipper Zone. Playing against the spectacle »).

Flipper Zone, Playing Against the Spectacle. Une section spéciale organisée en collaboration avec /
A special section co-curated by Nadja Argyropoulou & Vanessa Theodoropoulou. Photo : Olga Deikou
& Fotis Vlachakis.
1. Le film d’Alexandros Litsardakis, TIF: The Pavilion of the City (2026), présenté dans le cadre de la biennale, revient sur l’histoire d’un référendum demandant aux habitants s’ils souhaitaient que la Thessaloniki Art Fair (TIF) devienne un parc métropolitain en conservant les pavillons présentant une valeur historique et architecturale notoire. Le film retrace les étapes d’un processus de transformation urbaine que l’on peut considérer comme bienvenu compte tenu de la densité de la ville et qui se voit enfoui sous des tractations politico-économiques pour le moins opaques.
2. Vanessa Theodoropoulou, Le Monde en situation. La révolte sensible de l’Internationale situationniste, Dijon, Les presses du réel, 2025.
head image : Dimitris Ameladiotis, he ha(l)lophyte. Performance, 23 mai / May 23rd, Axios Delta. Répétée plus tard au cours de la Biennale 9 / Repeated later during Biennale 9. Photo : Olga Deikou & Fotis Vlachakis
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- Du même auteur : Boris Chouvellon Shooting Star, Erwan Mahéo - la Sirène, Tarkos poète,
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