r e v i e w s

Explorers of the pluriverse

par Rachael Woodson

Warren Neidich à la gare du Nord

Présentée à la gare du Nord au printemps 2026, l’œuvre publique de Warren Neidich Nous ne voulons pas vivre dans un Univers, Nous voulons vivre dans un·e Plurivers·e ! a introduit dans le lieu une nouvelle source de lumière et de sens. Décrite comme la gare la plus fréquentée d’Europe, avec environ 700 000 voyageurs qui y transitent chaque jour, elle constitue un environnement dense de mouvements et d’informations, où se superposent signalétiques, publicités, commerces et dispositifs de surveillance. Installée sur la façade vitrée du hall Est, l’œuvre s’est inscrite dans ce champ de circulation, s’adressant aux voyageurs comme aux passants.

L’installation se compose d’une phrase conçue en lumière néon par l’artiste, structurée autour d’une tension entre l’univers, d’un côté, et le plurivers, de l’autre. Une virgule sépare les deux notions, agissant comme une rupture conceptuelle. Les mots apparaissent en blanc, à l’exception des dernières lettres, qui se transforment de manière kaléidoscopique du rouge au vert, puis au bleu et au rose, soulignant une diversité au sein de ce qui pourrait autrement sembler être une affirmation homogène. L’œuvre ouvre un espace où le sens n’est ni singulier ni fixé, mais multiple et exploratoire.

Warren Neidich, Plurivers·e, Nuit Blanche, Photo © Romain Darnaud

Le présent texte emprunte son titre à l’essai Explorers of the Pluriverse1– publié à l’occasion de l’exposition « First Papers of Surrealism » organisée à New York en 1942 et réunissant des artistes d’avant-garde, dont certains avaient récemment fui l’Europe – dans lequel Parker revient sur des formes antérieures de pensée pluriverselle à travers des références à des visionnaires du xixe siècle tels que William James et Benjamin Paul Blood. Cette pensée fut ensuite réactivée dans la philosophie contemporaine à travers les travaux d’Étienne Souriau, réinterprétés par Bruno Latour2, qui développa l’idée de multiples modes d’existence qui cohabitent et d’ontologies plurielles. Dans des écrits plus récents, le pluriversel est envisagé comme un cadre permettant d’imaginer des formes alternatives de justice sociale et de coexistence écologique, fondées sur une multiplicité de façons de connaître et d’être au monde3.

La pratique de Warren Neidich s’inscrit dans cette trajectoire, reliant arts visuels, écriture et neurosciences, tout en explorant la manière dont les images et les flux d’information façonnent l’attention et la perception. Dans l’une de ses premières œuvres, TV Portraits (1985-1988), il examinait déjà la manière dont les spectateurs traitent des événements médiatisés, tels que les images télévisées de la guerre du Vietnam. Des installations plus récentes incluent The Statisticon Neon (2016), hommage à l’œuvre de Joseph Beuys Das Kapital Raum 1970-1977 (1980), ainsi que A Proposition for an Alt-Parthenon Marbles Recoded (2023), qui associe références à la pensée des Lumières et savoirs ancestraux. À travers la lumière et le texte, l’artiste crée des systèmes sémiotiques de haute intensité qui interrogent la culture contemporaine de l’information. Ces œuvres peuvent être comprises comme une réponse au capitalisme cognitif, dans lequel le cerveau devient un lieu de production et de gouvernance4.

Pour Neidich, l’art possède une capacité singulière à générer des alternatives poétiques aux systèmes de contrôle. Il désigne cette idée sous le terme de « cerveau sans organes », en référence au « corps sans organes », formulé pour la première fois par Antonin Artaud puis développé par Gilles Deleuze et Félix Guattari5. Cette idée suggère une manière de penser l’esprit comme une matière malléable évoluant en relation avec des environnements extérieurs changeants, tout en conservant une certaine autonomie à leur égard.

Warren Neidich, Plurivers·e, Nuit Blanche, Photo © Romain Darnaud

Le hall vitré de la gare du Nord, qui accueillait l’installation, peut être lu comme un « cerveau » infrastructurel : un espace composé de multiples zones interconnectées, façonnées par différentes temporalités. Son architecture transparente expose des échanges continus entre flux internes et flux externes de communication. Cela reflète la manière dont les présences et les déplacements sont surveillés et contrôlés, dont les processus d’inclusion et d’exclusion sociales sont produits, mais aussi la façon dont l’espace est réapproprié en contournant une logique programmée6.

Certaines histoires plus anciennes des espaces publics illuminés à Paris établissent des parallèles avec la nouvelle œuvre de Neidich. Au musée Carnavalet, le tableau d’Auguste Roux, Illumination de l’Hôtel de Ville pour la fête du roi, 1er mai 18477, représente l’Hôtel de Ville de Paris illuminé à l’occasion d’une célébration royale, alors qu’une foule de spectateurs semble éclipsée par la présence monumentale du bâtiment. Réalisée peu avant la chute de la monarchie de Juillet, dans un contexte de crise économique et de tensions sociales, la représentation picturale de ces spectacles civiques peut être comprise comme une forme de soft power, dans laquelle la mise en scène de la ville devenait un moyen d’affirmer l’autorité et l’ordre.

Avec les derniers mots de l’installation – un·e Plurivers·e –, Neidich introduit une variation linguistique. Cette modification, inspirée de l’écriture inclusive, reflète l’intérêt plus large de l’artiste pour le langage comme matière instable et adaptable plutôt que régulée. En ouvrant la forme grammaticale, l’œuvre résiste à toute clôture du sens et invite à l’imagination, rappelant des traditions conceptuelles de l’art et de la littérature dans lesquelles le texte ou l’instruction activent le spectateur comme participant plutôt que comme observateur passif. Nous ne voulons pas vivre dans un Univers, Nous voulons vivre dans un·e Plurivers·e ! réactive ainsi des histoires du langage et de l’illumination, que l’œuvre redirige vers une réflexion ouverte sur la divergence et les possibles.

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Nous ne voulons pas vivre dans un Univers, Nous voulons vivre dans un·e Plurivers·e ! a été présenté à la gare du Nord du 12 mai au 10 juin 2026, en collaboration avec Nuit blanche 2026 et SNCF Gares & Connexions.

1 R. A. Parker, « Explorers of the Pluriverse », dans First Papers of Surrealism, New York, 1942.

2. Bruno Latour, « Reflections on Étienne Souriau’s Les différents modes d’existence », traduit par Stephen Muecke, dans The Speculative Turn: Continental Materialism and Realism, dir. Graham Harman, Levi Bryant et Nick Srnicek, Melbourne, re.press, 2011.

3. Arturo Escobar, Designs for the Pluriverse: Radical Interdependence, Autonomy, and the Making of Worlds, Durham et Londres, Duke University Press, 2018 ; Martin Savransky, Around the Day in Eighty Worlds: Politics of the Pluriverse, Durham, Duke University Press, 2021.

4. Warren Neidich, « Art in the Age of Cognitive Capitalism », dans Art Light Magazine, janvier 2026 [Art Light Magazine PDF : https://www.artlight-magazine.com/wp-content/uploads/2026/01/Warren-Neidich_ArtLightMagazine.pdf?utm_source=chatgpt.com].

5. Ibid.

6. Julie Kleinman, « The Gare du Nord: Parisian Topographies of Exchange », dans Ethnologie française, vol. 42, no 3, 2012.

7. Auguste Roux, Illumination de l’Hôtel de Ville pour la fête du roi, 1er mai 1847, 1847, huile sur toile, musée Carnavalet. Image reproduite avec l’aimable autorisation de Paris Musées (CC0).


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