Stéphanie Cherpin
Stéphanie Cherpin, Chant des tempêtes, Les Capucins, Centre d’art contemporain, Embrun, du 12 septembre au 31 octobre 2025.
À Embrun, dans les Hautes-Alpes, le centre d’art contemporain Les Capucins accueille l’exposition de Stéphanie Cherpin « Le Chant des tempêtes », qui déborde d’un éclectisme assumé. Les tempêtes du titre font écho au jeu vidéo La Légende de Zelda, référence pop loin d’être gratuite. Elle infuse l’exposition d’une énergie ludique, où l’aventure héroïque se mêle à la fragilité des éléments, rappelant que dans le monde de l’artiste, la tempête n’est pas seulement synonyme de destruction, mais elle est aussi synonyme de renaissance. Stéphanie Cherpin a fait des études littéraires. Ce n’est qu’après avoir abandonné Sciences Po et obtenu un master de philosophie qu’elle ose entreprendre une formation artistique, d’abord aux Beaux-Arts de Bordeaux, puis à ceux de Marseille, à Luminy, où, à l’issue d’un stage à l’invitation d’Anita Molinero1, elle est restée dans la cité phocéenne. C’est d’abord par la philosophie qu’elle se forme à l’art, et de là que viennent ses références. Intéressée d’emblée par la sculpture, elle se tourne assez rapidement vers la pratique de l’assemblage, qui vient apaiser les violences du dépeçage préalable des matériaux ou des objets qu’elle récupère. Aujourd’hui, « il n’y a pas vraiment de limite à ce qui peut entrer dans l’exposition »,indique l’artiste.

Stéphanie Cherpin développe une pratique du dessin sous le pseudonyme de Maria Corvocane, alter ego napolitain qui naît au milieu des années 2010 à la suite d’un accident cardio-vasculaire (AVC) l’obligeant à ralentir et à changer d’échelle. Alors qu’elle est hospitalisée, elle rédige des indications de montage à destination des régisseurs. Cet acte est à l’origine de la création d’un protocole appliqué à son travail. Elle avait auparavant quitté sa galerie, rejetant un modèle qui ne lui correspondait pas. La lente rééducation et le besoin d’interaction l’amènent à travailler en équipe. Depuis, elle développe un véritable geste de troupe. Ses montages se font en bande, souvent avec les mêmes personnes (mais pas que). Elles composent une sorte de famille élargie, choisie, à laquelle s’ajoutent les équipes du lieu d’exposition, et éventuellement des artistes invités à collaborer.
À Embrun, Stéphanie Cherpin a tout amené avec elle, pour une raison simple : elle n’a plus d’atelier. Cette entrave supplémentaire l’oblige à redéfinir sa façon de travailler, une façon nomade qui l’astreint au réemploi, et dont elle va faire une force. Ainsi, chaque exposition de l’artiste se nourrit littéralement de la précédente. Ici, tout se recycle, et ce n’est pas un hasard si la proposition pour Les Capucins s’intitule « Chant des tempêtes », référence à la musique du jeu vidéo La Légende de Zelda, ici jouée à la guitare, succès planétaire sorti en 1985, régulièrement qualifié de « meilleur jeu de tous les temps ». Mais le « chant des tempêtes » est bien plus qu’une simple mélopée. Chacune de ses notes possède un pouvoir de destruction et de création qui trouve des résonances évidentes dans le travail protocolaire de l’artiste. Refaire, recommencer à chaque fois dans cette contrainte préalable de l’absence d’espace de travail et de stockage, libère, permet de prendre des risques, de se réinventer. L’atelier n’a pas disparu, il est devenu éphémère, il existe dans cet interstice temporel qui relie deux expositions en se déployant au sein même des salles du centre d’art. Ainsi, ce que l’on voit a été façonné sur place,in situ, à partir d’œuvres existantes, qui ont eu leur histoire propre. Il s’agit là d’une notion fondamentale dans son travail. « Mes œuvres naissent, vivent et meurent », explique-t-elle. Chaque exposition ouvre un nouveau cycle de formes, d’assemblages, de récits fragmentaires, de vie. « J’arrive avec des matières, des bribes, des intimités, toujours une playlist musicale »,précise l’artiste, pour qui il est impossible de travailler sans musique : « il faut que je sois un peu hors de moi », poreuse à tous ces moments, pour éprouver la sensation physique jusqu’à épuisement, comme dans une sorte de transe. Auparavant, elle aura pris le temps d’effectuer un repérage afin de s’imprégner du lieu et de ses alentours. Elle passe ainsi l’été dernier en résidence au Futur Antérieur, un établissement de santé soins-études pour adolescents, à proximité des Capucins. On retrouve les réalisations des adolescents exposées dans la petite salle du centre d’art.
« Il y a beaucoup de moi dans cette exposition », précise Stéphanie Cherpin, « beaucoup de choses de mon enfance », à commencer par une collection de petits poneys planqués sous le plancher du refuge. L’invitation à d’autres artistes est une constante dans ses expositions. Ici, plusieurs œuvres d’Adrien Fregosi (1980-2024) se font à la fois mémoires de l’artiste défunt et de l’exposition collective précédente dans laquelle elles ont été présentées. Trois chiennes, répondant toutes au nom de Curieureuse, sont disséminées dans l’exposition. Elles sont l’œuvre de David Posth-Kohler, qui succédera dans l’espace des Capucins à Stéphanie Cherpin. « Je voulais une présence amicale », confie-t-elle. Un dessin de Sarah Tritz, un autre de son avatar Maria Corvocane, une sculpture de Sébastien Vanhulst, une céramique de Lisa Duroux, un tableau de Marie Pincour, la grand-mère de l’artiste, viennent compléter les invitations. Autant dire que les expositions monographiques de Stéphanie Cherpin ne sont jamais des expositions individuelles. Au fur et à mesure, des fragments d’histoires s’assemblent dans l’espace des Capucins, laissant émerger quatre îlots, un peu comme des mondes de jeux vidéo : la forêt, avec sa rangée de sièges de cinéma ; la tempête, qui emprunte au champ lexical de la mer ; le refuge, à la fois domestique et sauvage ; et la crue – on longe la berge d’un cours d’eau [EF1] composée des restes d’un catwalk de Gucci, abîmée par les traces de ce que la troupe orchestrée par l’artiste a vécu ici pendant le montage. L’exposition reflète aussi ces restes, ce qui est passé. Elle témoigne de cette expérimentation d’autres manières d’être ensemble, de faire société. Son travail s’élabore autour des notions de collectif et d’engagement. Les traces sont autant d’amorces de récits, de minuscules entames, qui laissent toute latitude à l’imagination du public. Si chacune de ses expositions est unique, il y a autant d’histoires qu’il y a de visiteurs. Stéphanie Cherpin a le sens du commun.
- Bien qu’elle ne fût jamais sa professeure, la précision est importante tant le travail de Stéphanie Cherpin est relié de manière autoritaire à celui d’Anita Molinero.
- Partage : ,
- Du même auteur : Otobong NKanga, Vivian Suter, Hamishi Farah. Devant la douleur des autres, Emmanuel Van der Auwera, "Saturn", Nicolas Daubanes au musée d'Art moderne de Céret, au musée de l'Armée et au Panthéon.,
articles liés
Otobong NKanga
par Guillaume Lasserre
Huma Bhabha / Alberto Giacometti
par Sarah Matia Pasqualetti
Noyer le poisson dans la lagune de Venise
par Gabriela Anco