Otobong NKanga
Otobong Nkanga, I dreamt of you in colours
Musée d’art moderne de la Ville de Paris, du 10 octobre 2025 au 22 février 2026. Commissariat : Odile Burluraux (MAM Paris) et Nicole Schweizer (Musée cantonal des beaux-arts, Lausanne).
Au Musée d’art moderne (MAM) de Paris, Otobong Nkanga réveille une poétique de l’appropriation des matières, à l’aide de pigments, de terres, de textiles ou de dessins, pour mieux articuler géopolitique des ressources et délicatesse des affects. Son travail transforme la cartographie économique en dispositifs sensibles dans lesquels la question de l’extraction devient expérience.

« I dreamt of you in colours », le titre de l’exposition, est issu d’un rêve. Lorsqu’Otobong Nkanga avait 15 ans, elle hésitait entre l’art et l’architecture, pesant la sécurité matérielle supposée de la seconde contre la vocation moins certaine de la première. Sa mère l’a alors rêvée en couleurs. Ce signe, dans la cosmologie yoruba dont l’artiste est héritière, n’est pas une métaphore. C’est une transmission entre les mondes, une information que le rêve délivre avec la même autorité que l’expérience éveillée. La mère a rêvé sa fille en couleurs. C’était une réponse. Nkanga est devenue artiste. Ce point de départ dit quelque chose d’essentiel sur la façon dont Nkanga pense l’art et le monde. Chez elle, il n’y a pas de séparation entre le personnel et le politique, entre l’expérience singulière et les grandes structures qui déterminent les vies. La mine de mica en Namibie et la poudre de mica sur la peau d’une enfant à Lagos appartiennent au même système, l’une et l’autre sont les deux faces d’une même relation au monde minéral, l’une violente et extractive, l’autre intime et sensuelle. Et c’est précisément cette continuité entre les échelles, entre le geste d’une main d’enfant qui ramasse de la poudre brillante dans la rue et le trou béant laissé dans la colline de Tsumeb après des décennies d’extraction industrielle, qui constitue la force propre de son travail.
Née en 1974 à Kano, au Nigeria, Otobong Nkanga a étudié à l’École nationale supérieure des beaux-arts de Paris, et expose depuis la fin des années 1990. Elle a reçu de multiples prix1. Ses œuvres figurent dans les collections du Centre Pompidou, de la Tate Modern, du Stedelijk Museum, etc. Le MoMA lui a consacré une exposition en 2024-2025, mais il faut attendre cette année et le MAM pour qu’elle ait enfin une première exposition monographique parisienne. Il ne s’agit pas là d’une particularité liée à Nkanga. Ce délai correspond à une tendance plus large de l’institution muséale française à reconnaître avec retard des artistes qui ont déjà été consacrés ailleurs, d’autant plus s’il s’agit des artistes africaines ou afrodescendantes, dont la pratique ne se laisse pas facilement réduire aux catégories habituelles de l’art contemporain occidental. Nkanga n’est pas une découverte. L’exposition est une reconnaissance, tardive mais bienvenue. Elle explore son œuvre à travers la notion de strate, révélant l’évolution des thèmes et matériaux qui traversent son travail. Les dessins des années 1990, notamment les séries Livelihood et Keyhole, illustrent ses sensibilités premières et son approche fondamentalement dessinée.
In Pursuit of Bling (2014) explore la chaîne de production du mica, de l’extraction à la cosmétique. Otobong Nkanga, inspirée par la Green Hill namibienne, crée le concept de « monument négatif » pour symboliser l’absence laissée par l’extraction. Les tapisseries sont un médium central dans l’œuvre de Nkanga depuis les années 2010. Le tissage, travail lent et répétitif souvent associé aux femmes, est ici élevé au rang d’œuvre principale, capable de porter des complexités que d’autres médiums ne peuvent atteindre. Les tapisseries, à l’instar de The Weight of Scars (2015), figurent les corps souvent sans visage, de ceux qui travaillent dans les mines, qui extraient les minéraux, qui fabriquent les produits, et qui sont invisibles dans le système économique qui les emploie. Tandis que l’ensemble Unearthed évoque les couches du monde marin et la notion de profondeur. Œuvre majeure de l’exposition, From Where I Stand (2015) est une installation composée d’un tapis, de cônes suspendus, de photographies et de poudre de mica. L’œuvre, acquise par le MAM en 2022, illustre une perspective située, ancrée dans un point de vue particulier, entre le Nigeria et la Belgique.

Nkanga réactive ses propres pièces en y ajoutant des éléments, les considérant comme des processus vivants et évolutifs. Ses œuvres maintiennent une tension productive entre beauté et engagement politique, révélant une violence sous-jacente. Cette tension entre délicatesse formelle et désastre politique fait la capacité réparatrice de son œuvre. Nkanga ne répare pas le monde, ce serait une promesse impossible. Elle invente, dans les espaces qu’elle occupe, une contre-économie du soin et du partage, des formes qui résistent à la logique de l’extraction, qui proposent d’autres façons de se rapporter à la matière, à la terre, aux corps. Pas militantes, pas didactiques, mais poétiques, dans le sens strict du terme, productrices d’un monde qu’on n’avait pas encore vu.
« Je pense la Terre comme un être, comme notre corps : l’eau, l’air, l’arbre, la pierre, la plante sont des êtres comme notre corps », explique Otobong Nkanga. Cette équivalence entre le corps humain et le corps terrestre n’est pas une métaphore écologique au sens où on l’entend habituellement dans le discours contemporain sur le changement climatique. Ce n’est pas une invitation à prendre soin de la planète comme on prendrait soin de soi. C’est une ontologie, une affirmation sur ce qu’est la réalité, sur les relations qui constituent le monde, sur l’impossibilité de penser les corps humains séparément des terres qui les ont nourris et dans lesquelles ils retourneront. Cette ontologie transforme l’espace du musée. Le MAM, avec ses grandes salles blanches et ses lumières calibrées, son architecture de 1937 conçue pour l’Exposition universelle, ses collections qui témoignent d’un certain moment de la modernité occidentale, devient, le temps de l’exposition, un territoire poreux, traversé par des matières qui viennent d’ailleurs et qui portent les traces de ce qu’on leur a fait. Les minéraux, les savons, les fibres, les poudres, tout cela circule à travers les salles en défiant la neutralité supposée du white cube. La matière a une histoire. Le musée aussi. Et Nkanga fait se rencontrer les deux, sans violence, avec la patience et la précision d’une dessinatrice qui sait que les choses importantes se révèlent lentement, strate après strate.
[1] Parmi lesquels une mention spéciale à la Biennale de Venise en 2019, le Prix belge des arts en 2017, le prix Nasher en 2025.
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- Du même auteur : Stéphanie Cherpin, Vivian Suter, Hamishi Farah. Devant la douleur des autres, Emmanuel Van der Auwera, "Saturn", Nicolas Daubanes au musée d'Art moderne de Céret, au musée de l'Armée et au Panthéon.,
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