r e v i e w s

Noyer le poisson dans la lagune de Venise

par Gabriela Anco

In Minor Keys, 61e édition de la biennale de Venise

J’ai tendance à penser que les Vénitiens préfèrent leur poisson vivant plutôt que noyé. Pourtant, durant la 61e édition de la Biennale, dirigée par la regrettée Koyo Kouoh, je n’ai cessé d’en voir remonter à la surface des canaux bordant les Giardini et l’Arsenal. Cette édition fut tonitruante – à rebours de ce qu’avait imaginé Koyo Kouoh en choisissant le thème « In Minor Keys » (En tonalités mineures)

Cela dit, ce vacarme semblait avant tout attirer notre attention sur les hypocrisies bien rodées du monde de l’art : se servir de la création pour blanchir des causes douteuses, sans jamais ouvrir de véritables voies de réconciliation face aux désastres ambiants. La paix est difficile, car elle exige un travail constant, de la collaboration, du pardon et la reconnaissance de ses propres torts. Comme en psychanalyse, les réponses viennent des tonalités mineures.

La nomination de Koyo Kouoh comme curatrice relevait elle-même de cette logique contradictoire – davantage pansement provisoire que position sincère –, comme elle l’aurait elle-même confié à Pietrangelo Buttafuoco, directeur de la Biennale nommé par Meloni en 2024 : « Je n’aurais jamais imaginé être appelée par vous à Venise pour diriger l’exposition d’art contemporain. » À l’ouverture de la Biennale en 2026, un an après la mort de Kouoh, Buttafuoco a autorisé la Russie et Israël à ouvrir leurs pavillons. S’en est suivie la démission fracassante du premier jury entièrement féminin, remplacé par un nouveau mécanisme de récompense fondé sur le vote populaire des visiteurs – transformant le Lion d’or, autrefois attribué par des autorités élitistes, certes, mais professionnelles, en une sorte d’Eurovision de l’art contemporain. Le monde semble s’enliser dans la boue.

Contrairement à nombre de mes confrères journalistes et critiques d’art, j’ai tenu non seulement à visiter les deux pavillons controversés, mais aussi à faire quelques recherches en amont. Commençons par le pavillon israélien, fort décrié, dans lequel j’ai éprouvé en entrant un sentiment de déjà-vu prononcé. Belu-Simion Fainaru est en effet un artiste qui avait représenté la Roumanie en 2019 – et le voilà qui revient avec le même langage visuel : des bassins d’eau noire et peu profonds. L’œuvre présentée, Rose of Nothingness, date de 2015 et avait déjà été montrée à Art Basel Unlimited en 2019. Elle incarne l’idée du « lait noir » de Paul Celan, convoquant à la fois des éléments cabalistiques et les méthodes d’irrigation israéliennes. Le pavillon, confié à Avital Bar-Shay – compagne de l’artiste – et Sorin Heller, donnait l’impression d’un projet proposé et accepté dans l’urgence. Sans constituer une provocation politique délibérée du point de vue de l’artiste, il n’en dégage pas moins une forme d’opportunisme. L’œuvre a été accueillie par des chants agressifs de manifestants propalestiniens le 8 mai, donnant lieu à ces images devenues virales de l’équipe du pavillon, composée d’Israéliens et d’Italiens, réfugiée derrière la porte d’entrée vitrée.

Pussy Riot devant le Pavillon Russe. Photo Patrice Joly

Du côté russe, la protestation fut courte, colorée, mais, hélas, sans lendemain. Le 6 mai, les Pussy Riot et les Femen ukrainiennes ont uni leurs voix pour un concert surprise devant le pavillon russe. Cagoules roses sur la tête, elles ont scandé des slogans antirusses et antiguerre, embrasant l’air de fumée, d’abord rose, puis jaune et bleue. Une foule s’est rassemblée, a filmé – et c’est tout. Des sympathisants russes ont récupéré des cagoules abandonnées et les ont arborées le reste de la journée en dansant à l’intérieur du pavillon. Comment le sais-je ? Le compte Instagram du pavillon ne s’en cache pas – bien au contraire : ils ont posté une vidéo proclamant « Elles nous ont rejoints », placée à côté d’une autre dont les images de la manifestation avaient entre-temps été effacées. Les Pussy Riot avaient exigé le retrait de ces images, demande accueillie par ce commentaire d’une mauvaise foi consommée : « Apparemment, les Pussy Riot n’étaient pas satisfaites de leur propre performance. » Difficile de ne pas y voir le gaslighting caractéristique du gouvernement russe envers ses propres citoyens et le reste du monde. Durant les autres jours de preview – le pavillon n’ayant jamais ouvert au grand public –, l’endroit se transforma en club techno où s’agitaient des fêtards portant parfois des cagoules roses. Façon, j’imagine, de tenir leur position face à la polémique. Qu’attendre d’autre d’un pavillon dirigé par Anastasia Karneeva, fille du vice-président de Rostec, associée à Ekaterina Vinokourova, fille de Sergueï Lavrov, ministre des Affaires étrangères de Russie ?

Toujours est-il que malgré l’indignation initiale, la protestation contre le pavillon russe s’était rapidement essoufflée, éclipsée par la mobilisation anti-israélienne qui a conduit à la fermeture de quinze pavillons le 8 mai. L’intention de l’Iran de participer, elle, n’a suscité aucune indignation – sans doute parce que le pavillon iranien n’a pas encore ouvert, leur ministère de la Culture invoquant un besoin de préparation supplémentaire.

J’attends avec impatience le prochain épisode de ce feuilleton des protestataires en 2028.

Mais qu’en est-il de l’art ?

Pavillon de l’Autriche. Florentina Holzinger, Seaworld Venice. 61st International Art Exhibition – La Biennale di Venezia, In Minor Keys. Photo : Andrea Avezzù. Courtesy: La Biennale di Venezia

La métaphore de la boue semble avoir inconsciemment imprégné le Zeitgeist, car plusieurs pavillons ont fait de l’eau leur motif principal – non pas pour sa dimension nourricière ou fertile, mais pour ses vertus purificatrices. Seaworld Venice de Florentina Holzinger au pavillon autrichien tente de laver non seulement la boue, mais aussi votre urine. Dans un dispositif hautement théâtral conçu pour provoquer, elle déploie une armée de femmes nues s’adonnant à toutes sortes d’activités : faire sonner une cloche avec leurs hanches à l’entrée, tourner en rond en Jet Ski dans une piscine intérieure, escalader une gigantesque girouette, ou être en apnée dans un bassin rempli des eaux filtrées des deux toilettes mobiles installées sur place. Peut-être parce que je me suis plongée dans cette thématique depuis plusieurs années, l’œuvre m’a semblé moins scandaleuse que spectaculaire. Elle n’en demeure pas moins la plus réussie de la Biennale : Holzinger parvient à nous ramener au réel par le détour du spectacle, offrant à ses personnages une émancipation à la fois par le geste et par la nudité, tout en livrant un commentaire acéré sur le caractère illusoire et fragile de l’empowerment féminin. Dans une veine voisine, La Merde d’Aline Bouvy au pavillon luxembourgeois de l’Arsenal fait des excréments un personnage à part entière. Son film déroule de larges vues de stations d’épuration, muant notre regard voyeuriste en une expérience méditative. Nous sommes confrontés à nos déchets – corporels, mais pas seulement – et cette confrontation est douloureuse.

Pavillon du Grand Duché du Luxembourg. Aline Bouvy. La Merde 
61st International Art Exhibition – La Biennale di Venezia, In Minor Keys. Photo by: Marco Zorzanello     
Courtesy: La Biennale di Venezia

L’eau s’infiltre aussi de façon plus discrète. Au pavillon polonais, Liquid Tongues de Bogna Burska et Daniel Kotowski touche directement au thème de la Biennale en proposant des interprétations de codes de communication et des chants de baleines – un chœur de personnes sourdes et entendantes debout dans un bassin, faisant vibrer leur son dans l’eau. Le pavillon roumain tente de répondre à la question « Comment réparer une mer brisée ? » à travers Black Seas. Scores for the Sonic Eye d’Anca Benera et Arnold Estefán : le visiteur est plongé dans un système polyphonique d’images vidéo, de sons et de sculptures, où des bouées abandonnées gisent dans des bassins noirs et où la bande sonore instille danger, inquiétude et claustrophobie. Le pavillon des Philippines à l’Arsenal présente Sea of Love de Jon Cuyson, qui parvient à immerger le visiteur dans le rapport viscéral qu’entretient un pays insulaire avec la mer, en prenant l’élevage des moules comme point d’entrée et en interrogeant le travail manuel que requiert cet animal devenu marchandise. Pour reprendre les mots du curateur : « La moule, qui absorbe les toxines de son environnement tout en construisant sa vie, devient la métaphore ultime du travailleur expatrié filtrant l’économie mondiale. »

Pavillon de la Pologne. Bogna Burska et Daniel Kotowski. Liquid Tongues
61st International Art Exhibition – La Biennale di Venezia, In Minor Keys
Photo Andrea Avezzù. Courtesy: La Biennale di Venezia
 

D’autres pavillons ont choisi d’interroger le statu quo par le prisme mythologique et historique. La Française Yto Barrada réinvente le mythe de Saturne dévorant ses enfants à travers des œuvres textiles et textuelles teintées de divers pigments, tandis que le pavillon nordique puise dans la mythologie septentrionale. L’Espagne, représentée par Oriol Vilanova, propose Los restos : des murs entiers recouverts de cartes postales organisées par couleur ou par sujet, formant un pseudo-musée de la mémoire, des postures et du passé. Comme chaque année, certains pays se débattent avec leur héritage architectural fasciste – cette année l’Allemagne et la Grèce. Sans oublier la Danoise Maja Malou Lyse, qui subvertit le mythe pornographique du fruit défendu pour en faire une nécessité au service de la fertilité.

En parcourant les deux expositions principales, la présence de Koyo Kouoh se faisait à la fois sentir et cruellement regretter. Le Pavillon central des Giardini donnait l’impression d’un trop-plein : des centaines d’œuvres, souvent produites par les mêmes artistes, entassées dans une succession de salles qui paraissaient trop étroites. Ainsi, l’attention se disperse et le sens se perd. On imagine sans peine que Kouoh aurait sacrifié plusieurs pièces au profit de la cohérence d’ensemble. L’Arsenal, en revanche, de par ses dimensions et son architecture linéaire, laissait respirer les œuvres et instaurait une continuité dans le propos. Mon esprit analytique s’attendait à une articulation claire des cinq motifs annoncés en conférence de presse en février : 1. les sanctuaires ; 2. les assemblées processionnelles ; 3. l’enchantement ; 4. le repos spirituel et physique ouvert par les oasis ; 5. les écoles. Mais les sections n’avaient pas de frontières, et l’on se retrouvait à errer et à les deviner.

Pavillon de la France. Yto Barrada, Comme Saturne
61st International Art Exhibition – La Biennale di Venezia, In Minor Keys
Photo Marco Zorzanello Courtesy: La Biennale di Venezia

Je ferai à cette édition le même reproche qu’aux deux précédentes : malgré la noble intention d’intégrer des artistes trop longtemps ignorés sur la scène de l’art contemporain, le rejet délibéré des voix déjà établies ne favorise pas cette intégration ; il creuse au contraire le fossé entre deux mondes. Quand on cherche à convaincre un public réfractaire, il vaut mieux parler sa langue – faute de quoi les œuvres s’exposent à une catégorisation trop commode. Le pari de Kouoh était inverse : ne rien céder, chanter sa propre chanson. Elle a déplacé le regard du centre euro-américain vers l’Afrique, explorant les relations panafricaines au sein et au-delà du continent. L’accent était naturellement mis sur la décolonisation, les solidarités postcoloniales, les histoires de l’Atlantique noir, les savoirs autochtones, les affinités Palestine-Afrique. Certaines œuvres se sont imposées : les sculptures de Seyni Awa Camara évoquant communautés et maternité, qui rappellent l’Artémis d’Éphèse avec ses ceintures d’innombrables enfants ; Celia Vásquez Yui, céramiste péruvienne sculptant un bestiaire de personnages couverts de motifs autochtones ; Tale of a Tree de Vera Tamari, ses petits arbres en argile documentant la destruction des oliviers en Palestine ; et People’s Desire de Sawangwongse Yawnghwe, 2 400 pièces en argile représentant des êtres humains qui prient, dorment, se tiennent debout, meurent.

Pavillon central. Celia Vásquez Yui. 61st International Art Exhibition – La Biennale di Venezia, In Minor Keys. Photo Marco Zorzanello Courtesy: La Biennale di Venezia
Arsenal. Sawangwongse Yawnghwe, People’s Desire. 61st International Art Exhibition – La Biennale di Venezia, In Minor Keys. Photo Marco Zorzanello Courtesy: La Biennale di Venezia

De ce fait, l’accumulation de petits et grands objets constituait un leitmotiv des deux expositions collectives, dégageant un sentiment de puissance révolutionnaire : une cause peut avancer, portée par un groupe uni, quelle que soit la force de chacun. D’autres œuvres obéissaient à la même logique : First Living Woman de Carrie Schneider, un continuum photographique d’un kilomètre de long composé d’images pliées d’un visage de femme emprunté à La Jetée de Chris Marker ; et l’installation d’Ebony G. Patterson, d’un côté des centaines de gants en caoutchouc rouge symbolisant les déchets de la société de consommation déversés dans le Sud global, de l’autre une accumulation de tissus colorés couverts de paillettes, traversée de temps à autre par des oiseaux de paradis en céramique noire. Les fleurs, elles, étaient partout – des magnolias géants de María Magdalena Campos-Pons et Kamaal Malak, hommage à Koyo Kouoh et Toni Morrison, aux multiples bronzes de Nick Cave peuplant les espaces intérieurs et extérieurs de la Biennale, en passant par l’installation-multiécran d’Éric Baudelaire qui met la lumière sur l’exploitation mondiale du commerce des fleurs.

Éric Baudelaire, Death Passed My Way and Stuck This Flower in my Mouth, 2026
Audiovisual installation. Five-channel video with six-channel audio. 25 min 25 sec. Photo Luca Zambelli Bais. 61st International Art Exhibition – La Biennale di Venezia, In Minor Keys Courtesy: La Biennale di Venezia

Ainsi, en dépit de toutes les velléités de faire autrement, cette édition aura été le miroir fidèle de l’organisation géopolitique du monde : des pays boycottés, mais le boycott ne change pas d’un iota la marche de la grande machine. Autant de poissons noyés qui nous donnent l’illusion du changement, quand les affaires, elles, continuent comme avant. Le monde tel qu’il va se gouverne par l’argent et le pouvoir – deux termes interchangeables qui caractérisent rarement la sphère culturelle, souvent la première sacrifiée en temps de guerre. Les protestations des jours de vernissage, faites par et pour la classe intellectuelle, offrent quelque soulagement et beaucoup d’autoapitoiement. Dès le 9 mai, les VIP se dirigeaient vers la semaine de l’art à New York, et la vie reprenait son cours. Les manifestations ont fait plus de bruit que l’art. Sans atteindre le niveau de décibels du pavillon breton ! Un collectif originaire de la région, mené par les artistes Joachim Monvoisin et Morgane Tschiember et curaté par Patrice Joly, a investi la lagune vénitienne durant les jours de vernissage à bord d’un bateau-œuvre d’art. Ils ont également organisé des performances assourdissantes de sonneurs bretons.

Breizh Pavillon. À gauche les sonneurs d’Erwan Keravec, à droite L’ingénue le bateau de Joachim Monvoisin et la voile de Morgane Tschiember. Photo : Charlotte Laubard.

La culture peut secouer, et c’est là que je salue Florentina Holzinger et Aline Bouvy. Dans un monde saturé d’informations, il faut savoir s’imposer. Je mesure bien la diversité des sensibilités face à l’art, et il doit exister des artistes et des projets pour chacune d’elles. Mais si nous appelons à une époque de changements et voulons avoir une chance d’y parvenir, il va falloir hausser le ton. Il n’y a pas encore assez de bruit. 

1 Rostec (en russe : Ростех, Rostekh), anciennement Rostekhnologii (en russe : Ростехнологии) est une société d’État russe fondée fin de l’année 2007, à la tête d’un conglomérat actif dans le développement, la production et l’exportation de produits industriels de haute technicité destinés aux secteurs civils et militaires.


head image :pavillon de L’Autrice, Florentina Holzinger. Seaworld Venice. Photo Marco Zorzanello Courtesy: La Biennale di Venezia. 61st International Art Exhibition – La Biennale di Venezia, In Minor Keys


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