r e v i e w s

Triennale de Vendôme

par Raphael Brunel

Vendôme, du 23 mai au 31 octobre

En cette année de grands raouts de l’art contemporain (Sharjah, Venise, Lyon, Istanbul, etc.), la Triennale de Vendôme se positionne pour sa première édition sur un terrain résolument local, préférant au prestige des curateurs stars et des artistes à biennales la mise en lumière des acteurs originaires de la région Centre ou y travaillant. Confiée à l’équipe d’Emmetrop (Érik Noulette, Nadège Piton et Damien Sausset), lieu emblématique pour la musique et les arts installé depuis le milieu des années 1980 à Bourges, la sélection regroupe vingt-cinq artistes investissant le manège Rochambeau fraîchement réhabilité, le musée de Vendôme et l’espace public. On y découvre notamment le plateau de tournage installé par la réalisatrice Marie Losier et la galerie du Cartable pour filmer en direct toute une galerie de personnages décalés, la fausse maison témoin de Bernard Calet (Situation, Aller dans le décor, 2015), la beauté troublante des orages captée par Nils Guadagnin dans l’Ouest américain (Cyclic Matter, 2015) ou encore une installation de Jérôme Poret télescopant art gothique et univers rock (Le Teinturier de la Lune, 2011).

Mais nous souhaiterions nous attarder plus avant ici, pour l’ampleur de la tâche et des enjeux qu’elle implique, sur la proposition de Saâdane Afif présentée au musée de Vendôme. En 2008, à la veille d’obtenir le fameux Prix Marcel Duchamp et comme un signe avant-coureur, l’artiste installé à Berlin entame la recherche et la collecte des différentes publications, tous champs, langues et formats confondus, reproduisant le célèbre urinoir que Duchamp transforme en readymade en 1917 sous le titre Fountain, œuvre iconique s’il en est de l’art du xxe siècle qui n’aura été diffusée jusque dans les années 1950 que par le biais d’une photographie d’Alfred Stieglitz[1]. Tel un hobby dévorant, la constitution de The Fountain Archives procède d’un protocole rigoureux : chaque nouveau livre récupéré donne lieu à un numéro d’inventaire et à une fiche descriptive avant que l’artiste n’arrache, dans un geste vandale et compulsif évoquant un vol à la sauvette dans une bibliothèque, la ou les pages du document comportant l’image tant convoitée. Celles-ci sont ensuite méticuleusement encadrées et les livres ainsi amputés classés dans une bibliothèque dédiée. Le projet existe dès lors sous une forme active et une forme passive. La première, constituée des pages encadrées circule au gré des expositions ou par l’entremise des galeries, collectionneurs et institutions artistiques, tandis qu’à l’atelier se sédimente l’archive que compose l’ensemble des publications et que l’artiste envisage comme les moules ou les matrices des éléments en cours de présentation.

Saâdane Afif, FA 0426, 24 x 28 cm  page arrachée in. Arturo Schwarz, Dada e Surrealismo riscoperti,  Skira ed., Milan, 2009, page 178. Courtesy Saâdane Afif, 2015.

Saâdane Afif, FA 0426, 24 x 28 cm
page arrachée in. Arturo Schwarz, Dada e Surrealismo riscoperti,
Skira ed., Milan, 2009, page 178. Courtesy Saâdane Afif, 2015.

Ce projet d’envergure trouve son origine dans une réflexion sur la possibilité de produire dans une logique économique qui est celle du multiple une série d’œuvres chaque fois uniques en s’appuyant pour cela sur l’industrie de l’édition. Mais au-delà des questions liées à la répétition et à la reproduction de l’œuvre d’art, ce qui semble fasciner et motiver Saâdane Afif dans son entreprise, c’est la matière surabondante que cette archive symbolise s’agissant de regards, lectures et appropriations. Elle témoigne des multiples commentaires qui permettent en quelque sorte de redéfinir sans cesse le portrait de ce readymade, de tourner autour sans qu’il soit physiquement présent sous nos yeux. On retrouve ici tous les enjeux du travail d’Afif, son intérêt pour l’interprétation comme expression sublimée de l’œuvre[2], comme moyen de la remettre en jeu et en circulation par l’intermédiaire de nouvelles voix. À ce jour, plus de six-cents ouvrages ont été réunis. Le processus s’achèvera à la 1001e acquisition, comme un clin d’œil au célèbre conte oriental et à son réservoir de récits.

L’histoire pourrait s’arrêter là si Saâdane Afif ne poussait la perversion jusqu’à augmenter et enrichir ce corpus de représentations déjà dense en y incorporant les revues d’art qui illustrent les articles sur son projet à l’aide d’une image de la Fontaine de Duchamp. À travers cette intégration du discours sur son propre travail se constitue progressivement une collection dans la collection, une mise en abîme que l’artiste signale en archivant ces documents en double. La page sur laquelle est imprimé ce texte est ainsi amenée à être à son tour arrachée et encadrée par deux fois et une paire d’exemplaires de ce numéro de 02 à regagner les étagères de cette archive en cours d’édification.


[1] Cette photographie paraît pour la première fois en 1917 dans la revue satirique The Blind Mind. L’œuvre originale ayant disparu, plusieurs répliques sont réalisées par la suite du vivant de Duchamp avec son accord et d’après le cliché de Stieglitz.

[2] Depuis 2004, Saâdane Afif demande à des artistes, musiciens, écrivains ou poètes d’écrire les paroles de chansons inspirées de ses pièces, les exposant et les activant dans le cadre de performances ou de concerts.


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