r e v i e w s

Simon Starling

par Benedicte Ramade

Simon Starling
Matriochka


Starling est un fin limier dont l’esprit de suite nourrit des projets en autant de combinaisons littéraires, conceptuelles et plastiques. Une chose en entraînant toujours une autre et fort de ce principe moteur, l’artiste s’est fait un plaisir tout particulier pour l’ouverture de la nouvelle galerie de Franco Noero à Turin. Il faut préciser que le challenge n’est pas des moindres, Noero ayant acquis en 2006 l’un des bâtiments les plus singuliers de la ville, la Fetta di Polenta ou, en français dans le texte, « la tranche de polenta ». Une folie architecturale érigée dans la seconde moitié du XIXe siècle sur une parcelle impossible, triangulaire, longue de 16,75 mètres pour une largeur de 4,35 mètres à son maximum et seulement 57 centimètres à l’arrière. L’élégante tranche revêtue d’ocre et de rouge a de plus l’outrecuidance de développer sa silhouette dégingandée sur plus de 23 mètres de haut. Le cadre étant posé, il entre parfaitement en conversation avec l’enquête artistique qu’a menée Starling de Berlin à l’Inde en revenant à Turin. À la lecture-visite de l’exposition d’une aridité plaisante, en ne déployant aucun maniérisme ni dandysme, Starling se livre à un jeu de collapses temporel et géographique sur les traces du Maharadjah Yeswant Rao Holkar Bahadur, élevé en Grande-Bretagne au début du XXe siècle, et commanditaire d’un palais à Indore. Il a confié le projet à l’architecte allemand Eckart Muthesius, auteur d’une synthèse d’excellence des principes modernistes des années 1930. Dans le vaisseau blanc déjà high tech pour l’époque notamment avec son système d’air conditionné, le jeune prince de vingt-cinq ans pouvait jouir d’un mobilier et d’agencements signés d’Eilen Gray, Le Corbusier, Marcel Breuer. Collectionneur d’un oiseau en bronze de Constantin Brancusi, le jeune homme demanda au sculpteur d’en réaliser deux autres versions, l’une en marbre noir, l’autre en marbre blanc, destinés au temple de méditation, qui ne fut jamais complété. Le second cadre est posé. Suivant la piste de tous les éléments, Starling est parti photographier la maison dans son état actuel, retrouvant par hasard à Turin une partie du mobilier d’origine et les photos de mariage du Maharadjah ! Vingt et une photographies noir et blanc ultra précises, d’un format quasi suranné, jouent une documentation luxueuse se permettant de glisser dans un jeu de dupes déstabilisant. Starling a fait reconstituer un étage entier de la galerie en studio à Berlin pour y photographier en situation, ses photographies qui seraient ensuite accrochées à Turin. Vous me suivez ? Des traces documentaires de traces fictionnelles mises en scène se retrouvent mélangées à son travail d’archives encyclopédique qui réussit la prouesse de ne jamais être ni didactique, ni entêtant. La structure narrative qui cheville l’ossature de l’exposition est loin de se dérouler avec linéarité. Starling a parfaitement matérialisé la complexité littéraire de son propre cheminement et embarque avec assurance son public dans une visite guidée soigneuse, rigoureuse tout en restant élégamment poétique. Dans un jeu de poupées russe avec l’expérience même de ce bâtiment psychotique, combiné à un exercice de perspective centrée et symbolique, entre application spatiale et représentation, les trois oiseaux de Brancusi s’accordent à la perfection aux sept étages de la Fetta di polenta et autant d’histoires, jouant des interpolations et des bifurcations. Et encore, on ne vous a pas tout dit.

Bénédicte Ramade

Simon Starling, Three Birds, Seven Stories, Interpolations and Bifurcations, à la Galleria Franco Noero, Turin, jusqu’au 28 juin 2008.


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