r e v i e w s

Matteo Rubbi

par Raphael Brunel

Voyages dans la mer perdue, la synagogue de Delme, 6.05 — 24.09.2017

Matteo Rubbi met en place des procédés teintés d’une aura ludico-scientifique qui apparaissent à première vue aussi simples qu’efficaces et traduisent un goût pour le bricolage. Des performeurs incarnent ainsi des planètes du système solaire et tentent d’harmoniser leurs mouvements avec ceux de la Terre et des étoiles, les sommets des Alpes et les montagnes de Mars, Vénus et consorts sont répliqués en béton à l’échelle 1:100 000e, les mystères de la mécanique quantique se déploient sous la forme de dessins colorés réalisés à la craie par un groupe d’enfants, et des rayographies de végétaux, d’objets divers et de fragments de corps dessinent de nouvelles constellations. Mais derrière ces formes en apparence naïves se cachent des enjeux complexes et une ambition qui dépasse la simple illustration. Tout son travail est en effet affaire de cosmos, de va-et-vient entre macro et micro, de chaînes de significations et d’interactions. Bien sûr, les œuvres de l’artiste italien témoignent d’une fascination pour les mystères de l’univers, la formation des astres et leur mouvement, pour les lois de la physique. Les jeux de transposition ou les cartographies personnelles de Rubbi matérialisent des phénomènes plus ou moins visibles, lointains ou mesurables, pourtant résolument concrets, qui dépassent par leur ampleur notre condition humaine et nous amènent à reconsidérer le temps d’un point de vue géologique et céleste. Mais ces questions, aussi vastes soient-elles, sont toujours abordées avec une remarquable économie de moyens, à partir de techniques appropriables par tous, d’objets et produits du quotidien qui deviennent alors les charnières d’astérismes inédits, les tremplins pour produire de nouveaux récits. Le terme de cosmos semble pouvoir trouver, en regard de sa pratique, une autre perspective, qu’il semble ne jamais dissocier de la première, celle d’un art à même de tisser des liens, de mettre en relation des énergies, des capacités et des imaginaires. Il s’agit en somme de revenir à une échelle humaine, que celle-ci opère en termes de perception ou d’expérience collective.

Vue de l’exposition à la synagogue de Delme, 2017. Photo : O.H. Dancy.

Travaillant comme à son habitude en écho avec le contexte dans lequel il est invité à intervenir, Rubbi propose pour son exposition à la synagogue de Delme une plongée dans le Jurassique – soit un voyage dans le temps de plus d’une centaine de millions d’années –, une époque à laquelle la région était immergée sous un océan chauffé par un soleil saharien et où l’être humain n’avait pas encore fait son apparition. Trouvant dans cette situation historique un potentiel fécond en termes d’imaginaire, il convie les élèves des différentes écoles de Delme (maternelle, élémentaire, collège, mais aussi le lycée agricole tout proche de Château-Salins) à l’aider, dans le cadre d’une série d’ateliers, à reconstituer au sein de l’espace d’exposition le paysage perdu de ces temps reculés. Un « soleil impétueux » de six mètres de diamètre emplit ainsi le cœur de la synagogue, patchwork flamboyant réalisé à partir de l’ensemble des soleils dessinés par les élèves, dont les nuances et variations de styles opèrent comme autant de mouvements du plasma. Second personnage de cette fable préhistorique, la mer donne lieu quant à elle à une pièce sonore produite en collaboration avec le musicien Francesco Medda et composée par le chant des enfants imitant le bruit de l’océan, par temps calme et par tempête. Dans le décor qui commence à se dessiner viennent se loger progressivement au cours de l’exposition de curieux habitants, évocation d’animaux marins et volants, d’insectes et de mollusques qui prennent la forme de costumes confectionnés par des artistes de divers horizons d’après les dessins des élèves et les maquettes des lycéens. Ici et là, percées dans les fenêtres obstruées de l’ancienne synagogue, surgissent des constellations d’étoiles, modélisation de la carte du ciel telle qu’on aurait pu l’observer au Jurassique.

Tout le talent de Matteo Rubbi consiste à réussir à embarquer avec lui une communauté, un territoire et à faire naître l’enthousiasme autour de projets généreux, dans une approche qui se révèle à la fois poétique et politique, jouant avec justesse sur les notions d’auteur et de collaboration. Dans la construction de cet univers en expansion où tout semble pouvoir naître à partir d’un air de cumbia et d’un tutoriel décalé, Matteo Rubbi ne se présente jamais en artiste démiurge. Il est celui qui vient proposer une situation collective, créer une dynamique, une implication qui a peu à voir avec les logiques interactives ou relationnelles de l’exposition. Il pose les conditions d’une responsabilité partagée et éloigne le spectre d’une « acosmie »[1] où nous ne nous penserions plus, en tant qu’individu et espèce, comme partie de l’univers.

[1] Voir à ce sujet Augustin Berque, « Peut-on dépasser l’acosmie de la modernité ? », conférence, Université de Corse, Corte, 11 juin 2013. http://ecoumene.blogspot.fr/2013/07/peut-on-depasser-lacosmie-de-la.html

(Image en une : Photo : O.H. Dancy.)


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