r e v i e w s

Julien Prévieux à Delme

par Raphael Brunel

JULIEN PREVIEUX

Think Park
En s’intéressant aux lieux d’émergence des idées, Julien Prévieux met à jour, exhumée des strates des livres d’histoire, biographies et autres mythologies, une forme insolite de la matière grise. Au chemin, métaphore d’une déambulation et d’un romantisme intellectuels à ciel ouvert, il privilégie le cadre solitaire et privé, cette grotte des temps modernes qui jouxte d’ordinaire la maison : la cabane, le garage, la remise, autant d’architectures standards réalisées sans plans ni fondations, dans lesquelles artiste, philosophe ou scientifique se retiraient pour travailler. Il les reproduit à l’identique et à échelle réduite, les peint dans un gris qui rappelle moins la maquette que le logiciel informatique qui les a formalisées. La Synagogue de Delme devient ainsi le théâtre d’un improbable conciliabule entre Ludwig Wittgenstein, Alexander Graham Bell, Virginia Woolf et Gustav Malher, d’un pôle de pointe dédié à la pensée – un de ces ambitieux projets pluridisciplinaires dont on nous promet toujours plus. Pourtant, de ce Lotissement rien ne semble filtrer ni émaner. Les façades restent étrangement muettes, refermées sur elles-mêmes. Le Lotissement de Julien Prévieux hésite ainsi entre ville fantôme, parc de monuments miniatures type châteaux de la Loire et Think tanks, ces laboratoires d’idées où des experts œuvrent pour le bien commun. Il est tour à tour hommage à une architecture mineure, monument de l’histoire des idées et simple document, outil didactique d’une politique muséale.
Julien Prévieux poursuit cette archéologie du savoir en collectant auprès des bibliothèques des ouvrages destinés au pilon. Il porte une attention particulière au périmé, à ces milliers de pages au sens devenu grotesque, anachronique, improductif. Classés par catégories et par thème, ils retrouvent leur place dans une bibliothèque. Avec ironie, certains rayons témoignent de la faillite et de la ringardisation d’une connaissance, de sa validité pour un temps donné. Des discontinuités se profilent ici et là, qui résonnent avec notre actualité ou invitent aux associations d’idées: les titres «Pour vous faciliter la vie de tous les jours», «Le mariage», «Guide de l’arnaque (presque) légale» ne se succèdent surement pas par hasard. Julien Prévieux réunit ainsi la somme des possibles périmés et lui réinjecte du sens par micro-stratégies, avec le regard amusé de celui pour qui l’absurdité recèle toutes les vérités.
Avec Lesson One et Sum of all Fears, il questionne la rationalité de logiciels censés faciliter nos vies. Résultat : un bordel monstre. Julien Prévieux retourne la machine contre elle-même et rend la bête de concours improductive. Il ne dénonce pas tant la technologie que l’utilisation qu’en fait l’homme pour alimenter le mythe plus que jamais vivace du rendement et de l’efficacité. Il ressort de ces contre-emplois une sorte de loose poétique qui induit d’autres modes de lectures, ceux de la marge, de l’obsolescence, du low-tech. Ainsi, et non sans ambigüités, architectures banales et livres périmés deviennent les réceptacles possibles d’un cheminement sans lois ni durée vers la pensée, le mineur la condition du majeur. Loin d’un art hanté par l’illusion de changer le monde, donc avec finesse, ces œuvres font taches avec le culte de la performance, du spectaculaire, du glamour – et du vide qui souvent l’accompagne. De l’anti Sarko-Style.
Julien Prévieux, Think Park, à la Synagogue de Delme, du 18 octobre au 1er Février 2009

Le Lotissement, 2008, medium et peinture acrylique, vue de l’exposition à la Synagogue de Delme, photo Olivier Dancy


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